Par-delà les lueurs

A partir de 18


Le nouveau recueil du poète tunisien, accompagné par la peintre A. Le Thoër

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Description

Voici le chemin creux

Ombragé comme toujours

Devant nous la parcelle de blé

Prête pour la moisson

Elle jouxte le vert des foins

La mer tout près

Laisse entrevoir l’île au loin

Et nous debout

Dans l’incertitude de l’âge

Tout tremblants

Qui dira aux arbres dans le vallon

Pourquoi tant de clôtures

LA CRITIQUE

 

TUNIS,24 oct. (TAP)

Installé en France, le poète tunisien Tahar Bekri vient de publier son nouveau recueil « Par-delà des lueurs » paru aux Editions Al Manar, Paris.

Dans ce nouveau recueil présenté au 38ème Marché de la poésie (20-24 Octobre 2021), le poète réunit des cycles poétiques entre obscurités et lueurs d’espoir, relatant la difficile condition humaine, entre mer et terre, parcourant la planète et toujours habité par la Tunisie. Méditations philosophiques, chants du monde, devoirs de beauté, regards intimes, profondeurs des visions sur l’actualité, soutiennent cette œuvre qui donne à aimer et espérer.

Le recueil est accompagné par de belles peintures de l’artiste-peintre, Annick Le Thoër. Deux éditions du livre paraissent, courante et une autre, édition d’art, ouvrages de tête pour bibliophilie.

Né à Gabes; Tahar Bekri est un poète tunisien de langues française et arabe.

Maître de conférences honoraire à l’université Paris-Nanterre, Tahar Bekri vit à Paris (France) depuis 1976.

En octobre 2018, Tahar Bekri est récompensé du Prix international de littérature francophone Benjamin Fondane 2018.

En juin 2019, il reçoit le prix du rayonnement de la langue et de la littérature françaises de l’Académie française 2019.

Auteur d’une trentaine d’ouvrages, sa poésie est traduite en plusieurs langues, notamment le russe, l’anglais, l’italien, l’espagnol, le turc, etc. Elle est également l’objet de travaux universitaires et de création artistique.

Son œuvre, marquée par l’exil et l’errance, évoque des traversées de temps et d’espaces continuellement réinventés. Parole intérieure, elle est enracinée dans la mémoire, en quête d’horizons nouveaux, à la croisée de la tradition et de la modernité. Elle se veut avant tout chant fraternel, terre sans frontières. Tahar Bekri est considéré aujourd’hui comme l’une des voix importantes du Maghreb.


Slaheddine Dchicha: Par-delà les lueurs, de Tahar Bekri

Slaheddine Dchicha: Par-delà les lueurs, de Tahar Bekri

Tahar Bekri, l’enfant de Gabès, est un poète prolifique. Par générosité. Il vient de nous gratifier d’un  nouveau recueil «Par-delà les lueurs»* enrichissant ainsi un œuvre déjà  imposant.

Outre huit poèmes inédits, ce magnifique recueil reprend et rend accessible à un plus large public un  long  poème «Les arbres m’apaisent» qui a fait l’objet, en 2017, d’un tirage très limité, en  livre d’artiste avec la peintre Annick Le Thoër. Ainsi, il est donné à un plus grand nombre de lecteurs  l’occasion et la chance d’admirer quatre superbes  acryliques de l’artiste bretonne avec qui  le  poète  tunisien a déjà travaillé en 2014 sur son recueil «La nostalgie des rosiers sauvages». 

 


L’un des 12 tirés à part sur BFK Rives

 

D’ailleurs notre  barde est  habitué à la collaboration avec des  peintres (Jean-Luc Herman, Wanda Mihuleac, Michel Mousseau, Jean-Michel Marchetti) mais le travail avec Annick Le Thoër semble  plus  impératif et nécessaire puisqu’ une grande partie du  nouveau fascicule, comme le précise  l’auteur, a été conçue au Pouldu, ce port breton qui a été élu par certains peintres au XIXe et XXe  siècles.  N’a-t-il pas vu se rassembler ceux qui se  sont appelés «Synthétistes» et qui  ont  été  regroupés plus tard  dans «l’École  de Pont-Aven»: Gauguin, Sérusier, Filiger, Meyer de Haan… ? et le  chemin évoqué à plusieurs reprises par le poète  n’est-il  pas une allusion au fameux «chemin des peintres» aménagé pour leur  rendre hommage  au Pouldu?

«Dans l’enclos de la chapelle
Où sont gravés dans la stèle
Les noms de Gauguin
Ceux de ses Compagnons»
 (p.62)

En tout cas, le résultat est heureux. Cette harmonieuse rencontre-collaboration entre poésie et peinture  donne naissance à cet objet somptueux qui comble tous les sens. Le plaisir sensuel doux-rugueux au  toucher de la couverture et des pages ; le  ravissement de l’œil contemplant les tableaux et bien sûr les émotions  et les sensations suscitées  et  exacerbées par le poème.

Tout  cela se trouve facilité par une petite particularité mais de la plus haute importance, l’absence  de tout signe de ponctuation. Le lecteur ne rencontrera ni point, ni virgule, ni point d’interrogation, ni celui d’exclamation, ce qui contribue à débrider le souffle poétique et à libérer l’interprétation  et  la prolifération  du sens.

En effet, les éléments de l’espace pictural et ceux de l’espace poétique s’appellent, se répondent  et  se  correspondent, et cette entente harmonieuse se trouve symbolisée par l’usage fréquent  du «nous». le poète et la peintre poursuivent la même quête: les couleurs, les formes et la composition  de l’une et les métaphores, les images et mots de l’autre tendent vers la beauté, l’harmonie voire l’amour.

Ainsi, «la terre, les arbres, l’océan, la mer, les végétaux, les oiseaux» sont convoqués pour contribuer au poème. Et cette  quête ne connaît aucune limite, elle se déploie partout  par le vaste  monde:  en bord de la Seine, à l’île de Gorée, à  Boston, Ramallah, Sarajevo, Greve  Strand, Madelin,   Nouakchott, la  Havane, Wadi al hijara, en Andalousie…

Cependant, les  deux lieux qui manquent à l’appel car non-nommés  sont d’une part, le lieu de naissance et de la nostalgie et d’autre part, le lieu de vie et de bonheur présents, mais qui sont présents par la magie du verbe. Les «dolmen, goémon, calvaire, goéland» évoquent nécessairement La Bretagne et Gabès est dessinée par les «Palmiers, palmeraies, Figuier, olivier, les calèches» 

Le poète nous met et se met en garde: ces escales  familières ou exotiques et ces longs voyages en  des pays lointains ne relèvent pas de l’errance;

«tu n’es pas Ulysse
Sur le chemin du retour
Ni Pénélope ne t’attend» 
(p27)

Mais de l’Universel. En effet, le poète en citoyen du  monde, il est de partout, il  appartient  à  la large famille des poètes , ses semblables: Darwich, Gibran, Lorca, Stétié, Machado, Apollinaire, mais  il est aussi solidaire de ses frères humais, les exclus, les  exilés et les migrants, victimes de la  violence  et  des  menaces  climatiques:

«Et des errants loin de toi
Sans refuges à vau-l’eau
Les guerres allumées
Dans l’outrage des champs»
 (p.69)

Mais cet universalisme et cet humanisme ne lui font pas oublier d’où il vient:

«Où que j’aille Terre
Comment oublier Tunis»
 (p.81)

Tunis et la Tunisie dont le bleu des tableaux  d’Annick Le Thoër  rappelle  le ciel,  les côtes interminables et les touches qui criblent la blancheur de Sidi Bou Saïd.

* Tahar Bekri, Par-delà les lueurs, Peintures d’Annick Le Thoër, Al Manar, 2021, 18€

Slaheddine Dchicha, Leaders, 4/11/2021


Par-delà les lueurs, le recueil de l’apaisement

par Salah El-Gharbi

Tahar Bekri, qui reste le plus prolifique, mais aussi l’un des plus importants des écrivains tunisiens francophones, est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, essentiellement des recueils de poésie, souvent traduits en plusieurs langues, notamment l’anglais, l’italien et l’espagnol, et qui font l’objet de travaux universitaires. Cette œuvre riche a permis à notre poète d’être couronnée de plusieurs prix. Le dernier en date est celui du rayonnement de la langue et de la littérature françaises, accordé par l’Académie française, en 2019.

Par Salah El-Gharbi *

 

Avec son dernier recueil, «Par-delà les lueurs» (éd. Al Manar, avec des illustrations d’Annick Le Thoër, 2021), Tahar Bekri semble avoir choisi de rompre, sur le plan thématique et esthétique, avec les œuvres précédentes. En effet, si dans les dernières œuvres du poète la verve poétique apparaît au service de certaines causes, donnant naissance à des œuvres comme «Salam Gaza» (éd. Elyzad, 2010), un chant de la vie quotidienne en Palestine, ou «Poésie de Palestine» (éd. Al Manar, 2013), mais aussi, comme «Je te nomme Tunisie» (éd. Al Manar, 2011), et son accent enflammé chantant le printemps arabe, suivi, quelques années après par «Mûrier triste dans le printemps arabe» (éd. Al Manar, 2016), le recueil du désenchantement, avec le nouveau recueil, on est loin du ton exalté, enthousiaste ou amer. Désormais, le temps est à l’apaisement.

Certes, l’amertume du poète reste quelque peu vive et elle se ressent encore à travers le poème dédié à la mémoire du poète franco-libanais, Salah Stétié, un texte émouvant qui chante le rêve assassiné d’une génération d’intellectuels arabes de gauche :

Cet Orient-là

Nous l’avons voulu poignée de pétale de rose

Ou oranger en fleurs

«De l’autre côté du très pur»

Cèdre et palmier réunis… (Cet orient-là, P. 11).

Le bruissement de la nature

Néanmoins, dans «Par-delà les lueurs», le «poète-militant», médusé, ayant déposé les armes, semble plutôt attentif au bruissement de la nature qui l’entoure, sensible à sa magie. Le temps n’est pas à cette course fébrile derrière des chimères, il est plutôt à l’exaltation des petites merveilles du monde, mais aussi de l’univers. Ravi à l’agitation du quotidien, le poète nous invite à nous attarder un instant et à communier avec les éléments et à renouveler notre perception du vivant. Tantôt ébloui, tantôt mélancolique, tantôt dans l’émerveillement, tantôt dans la méditation, le poète multiplie les tableaux où les éléments occupent une place de prédilection. Chez lui, la nature n’est pas un leitmotive, un prétexte pour s’épancher ou un accessoire, mais, elle est plutôt au cœur même de la création poétique, rendue avec ses mystères, sa force et sa fragilité, surprise dans tous ses états, qu’elle soit douce, fougueuse ou nonchalante. «Rocher», «Rivière», «Terre», mais aussi, «Vénus», sont autant d’hymnes au monde dans toutes ses dimensions aussi bien géologiques, végétales, voire même cosmiques.

Cette nouvelle approche de la réalité «physique» s’accompagne d’une ambition esthétique qui consiste à donner un nouvel élan au souffle poétique. En effet, même si, dans ses tableaux, le poète continue à procéder par des touches successives, toujours dans la suggestion et dans la concision, donnant à la parole rythmée une véritable substance, alliant l’intime et le céleste et que sa verve poétique garde de sa constante fluidité, on a l’impression que Tahar Bekri cherche à donner au mouvement une certaine ampleur qui nous rappelle, parfois, la démarche poétique d’un Saint-Jean Perse dans «Anabase» ou dans «Vents». D’ailleurs, son poème intitulé «Le train exil 04» ne fait-il pas écho à «Exil», l’un des recueils du grand poète français?

Un air de nostalgie

Comme, chez Perse et à travers les méandres des vers, enivré par son élan, le poète ne résiste pas à célébrer la poésie, cette force tranquille qui réchauffe les sens et fertilise l’esprit:

«Elle jaillit du fond du tunnel

Dans le vacarme de ton cœur

Feu dans la rigueur de l’hiver

Herbe qui fissure le ciment…» «Le train Exil 04», P. 15).

Même si le nouveau recueil de Tahar Bekri apparaît sous le signe du renouvellement, cela n’empêche que le texte respire encore cet air de nostalgie qui reste comme une constante de l’œuvre du poète. En effet, chez ce dernier, peu importe l’atmosphère dans laquelle baigne l’action, il y aura, de temps à autre, la présence totémique de «l’olivier» et surtout, celle du «palmier», pour conjurer l’oubli et rappeler les racines du poète sans pour autant que la nostalgie ne se transforme en reniement du présent, puisque, chez lui, le «palmier» associé au «peuplier» incarne, désormais, l’esprit d’ouverture et de tolérance.

Tahar Bekri : Par-delà les lueurs, éd. Al Manar, 2021 (avec des peintures d’Annick Le Thoër)

Salah El-Gharbi, Kapitalis du 9/11/2021


Tahar Bekri, au carrefour écologique du poème

Dans Par-delà les lueurs, le poète tunisien Tahar Bekri approfondit la veine écologique de son écriture, incontournable dans ses recueils précédents et agrémentée ici de la superposition des couleurs et des géométries dans les peintures de l’artiste bretonne Annick Le Thoër.


Tahar Bekri, Par-delà les lueurs. Avec des peintures d’Annick le Thoër. Al Manar, 86 p., 18 €


Il suffit de parcourir n’importe quel recueil de Tahar Bekri pour se rendre compte que l’élément naturel n’a jamais cessé de porter l’élan de son écriture. Dans Je te nomme Tunisie (2011), publié en pleine révolution tunisienne, le poète né en 1951 à Gabès disait déjà sa « colère / De n’être pas né / Grenadier ou oranger en fleurs » pour offrir ses « fruits » au pays natal. Derrière la double métaphore de l’enracinement et de la générosité, il y a là le signe d’une poésie soucieuse d’embrasser le vivant, d’en faire à la fois un point d’ancrage de l’écriture et une promesse d’ouverture et de transformation continues de l’expérience personnelle.

Au fil des pages, on traverse des palmeraies et des pinèdes, on médite à l’ombre des citronniers et des grenadiers, on suit l’envol des mouettes et des cormorans, on écoute le chant des merles et des rouges-gorges, on refait le monde en compagnie d’un rocher et on interpelle une Terre dont la surface et les frontières ne cessent de se remodeler. Un peuplier qui reverdit, un feuillage qui frémit, un olivier en fleurs et même un simple « pied de basilic sur le rebord de la fenêtre » sont autant de manifestations d’un univers végétal inépuisable qui façonne et épouse les lignes du poème.

Dans Par-delà les lueurs, cette interaction a pour modalité récurrente le dialogue avec la nature. Le poète ne fait pas que restituer le charme des paysages et la diversité des espèces ; il interpelle les éléments, investit les espaces, se fait l’interlocuteur privilégié du vivant sous toutes ses formes. Ainsi, dans le poème « Rivière », il demande à un cours d’eau : « Choisis-tu ta course / Ou dois-tu te plier aux chutes et aux versants / As-tu besoin de tous ces ponts / Pour joindre les rives ».

Installé à Paris depuis 1976, l’homme des deux rives de la Méditerranée interroge en filigrane le cheminement d’une œuvre résolument tournée vers l’échange et la traversée. Dans le long poème « Rocher », la même technique conversationnelle sert à mesurer la distance entre le poète et le monde :

« Rocher entends-tu

La fureur de la houle

Ou las du flux et du reflux

Tu attends l’immersion

Dans la spirale des courants »

D’un poème à l’autre, l’évocation des phénomènes naturels invite le lecteur à penser simultanément l’instabilité des écosystèmes et la malléabilité de la matière poétique. La marée, la houle, le reflux, l’érosion, l’usure et la submersion sont autant de processus permettant d’interroger la capacité de la poésie à saisir la mutation des reliefs et des surfaces, à relier un territoire ou une espèce à d’autres pour esquisser une synthèse écopoétique du monde. Bekri pousse ce processus un peu plus loin quand il interpelle le rocher précité : « Si tu étais arbre / Tu arracherais tronc et racine / Ton écorce nourrie des sèves / Partout tu déploierais tes ailes ». Au carrefour écologique du poème, le rocher, l’arbre et l’oiseau se retrouvent pour dire la parenté des espèces et la continuité du vivant.

Par-delà les lueurs : Tahar Bekri, au carrefour écologique du poème

Ligurie (2008) © Jean-Luc Bertini

Pour autant, la poésie de Bekri résiste à toute forme d’angélisme ou de naïveté. À l’image de « la vague scélérate » et des « surfaces lourdes et trompeuses » qui guettent le rocher, l’espace naturel porte les traces d’une violence inouïe. « Qui dira aux arbres dans le vallon / Pourquoi tant de clôtures », s’interroge le poète. Dans quelle mesure une nature de plus en plus fragile et menacée peut-elle incarner l’ouverture et la régénération ? À lire attentivement les poèmes de Bekri, il est difficile de faire l’impasse sur la persistance des frontières, l’ombre des conflits, le dérèglement des saisons et les manifestations désormais criantes de la crise climatique. En écho aux récentes catastrophes naturelles aux quatre coins du globe, le poème « Terre » s’ouvre sur une image désolante mais lucide : « Je te quitterai Terre / Derrière moi des forêts qui brûlent / Et des glaciers à la dérive ».

Refusant la logique du fait accompli, le recueil de Bekri s’évertue à souligner l’enchevêtrement des espaces géographiques et à célébrer la liberté de circulation et la poétique de la relation chère à Édouard Glissant. En 2020, un ouvrage collectif consacré à l’œuvre de Bekri s’est justement intéressé à son univers « géopoétique », articulé autour des déplacements spatiotemporels et de l’humanisme interculturel et fraternel qui sous-tend son rapport au vivant. Mobilisant sa « plume migratrice / amie de l’inconnue », le poète redéfinit son projet en ces termes : « Tourner le dos aux véhicules / Se prendre pour un héron / La tête dans les eaux les ailes en l’air ».

De Ramallah à Medellín, de Copenhague à La Havane, Bekri dessine les contours d’une cartographie personnelle qui célèbre les amitiés poétiques et les dialogues interculturels. Dans le poème « Terre », chaque escale est l’occasion de dire la blessure d’un territoire ou de saluer la mémoire d’un poète du monde. À l’île de Gorée, la mémoire de l’esclavage résonne dans l’appel du poète : « Ô murs parlez / Pour tous mes frères / Leurs fers si lourds / Dans les cales d’enfer ». Ce besoin de faire parler les lieux, accentué ici par le rapprochement des paronymes « frères », « fer » et « enfer », révèle la manière dont la poésie de Bekri est à la fois immersive et dialogique, sans cesse préoccupée par la circulation et le partage des expériences. Dès lors, le poème devient naturellement le lieu des réminiscences et des associations. Dans un parc de Boston, devant le mémorial consacré à Khalil Gibran, c’est la voix de la diva libanaise Fayrouz qui ranime le souvenir hivernal du grand poète de l’exil. Dans un poème bouleversant écrit en hommage à Salah Stétié, autre poète libanais des deux rives, disparu en 2020, c’est la « fraternelle rosée » qui sublime la fraîcheur d’un Orient en partage, revisité d’une strophe à l’autre à l’ombre du « cèdre et [du] palmier réunis ».

Si l’écologie est à la fois le carrefour et le miroir de la poésie de Bekri, le thème du voyage est le garant de cette relation, la renouvelant à chaque vers par des images juxtaposées et des « rythmes entremêlés comme des lianes ». Lancé par le port breton du Pouldu, rendu célèbre par Gauguin, le poème « Les arbres m’apaisent » se referme au jardin du Luxembourg, où le buste de Chopin et le monument à Delacroix prolongent l’exercice de la méditation écopoétique.

Au bout de ces glissements spatiotemporels, l’horizon de la poésie de Bekri demeure indissociable de sa Tunisie natale où il revient régulièrement sonder les échos de l’enfance et mesurer, là encore, les variations des paysages. Ici, le poème semble céder à la nostalgie mais refuse d’abandonner l’énergie du mouvement, comme le suggère le souvenir éloquent de ce pêcheur acharné qui « pourchassait le rêve / Rempli d’écailles d’or » et malgré une « prise bien maigre / […] reprenait inlassable / Le chemin des illusions ». Pour Bekri, l’environnement poétique – comme son pendant naturel – ne peut prospérer sans une dose de persévérance et un désir d’adhésion à « l’utopie haute et souveraine ». Le défi poétique de Bekri repose sur la capacité de percevoir les fluctuations du vivant, d’éprouver la fusion des êtres et des paysages, de suivre au pas les éruptions et les vacillements d’une écriture à mi-chemin entre le moi et le monde. Le poète reprend sans cesse ses déambulations et un simple trajet en métro lui fait dire ceci :

« La poésie n’a pas de voie tracée

Pas de lignes parallèles

De bande de sécurité

[…]

Elle jaillit du fond du tunnel

Dans le vacarme de ton cœur

Feu dans la rigueur de l’hiver

Herbe qui fissure le ciment »

Khalid Lyamlahy, En attendant Nadeau, décembre 2021


 

 

 


« PAR DELÀ LES LUEURS » de Tahar Bekri, Poésie Al Manar, peintures de Annick Le Thoër 2021

Il est évidemment regrettable qu’on ne parle pas plus souvent de poésie dans La Lettre de Coup de soleil, et nous nous en excusons auprès des poètes, car il y en a ! Trop modestes peut-être ou trop résignés à n’être pas lus. Cependant il est vrai que pour leur rendre justice, il faut parler de leur œuvre, ce qui est, comme chacun sait, d’une grande difficulté.
Si on la compare au roman, la poésie n’offre pas la facilité de se dérouler selon un fil narratif. Cette remarque vaut pour le recueil de Tahar Bekri, poète franco-tunisien, connu dans un grand nombre de pays étrangers, notamment parce qu’il est bilingue et écrit aussi bien en français qu’en arabe, parfois sous la forme d’éditions bilingues, et s’employant aussi à un important travail de traduction. Malgré sa discrétion, on découvre dans le présent recueil que ses affinités de culture et de sensibilité le rapprochent de poètes comme le Palestinien Mahmoud Darwich (mort en 2008) ou le Franco-Libanais Salah Stétié (mort en 2020). Tahar Bekri vit en France où il est universitaire, mais il n’oublie pas ses attaches tunisiennes, comme il le rappelle à la fin du présent recueil : Où que j’aille Terre /Comment oublier Tunis.
Ce dernier recueil présente d’ailleurs la particularité en elle-même poétique, d’être double dans sa dimension géographique, parce qu’on y trouve d’une part la présence physique voire intime d’une région de France dont on comprend qu’elle est la Bretagne mais que d’autre part un grand nombre de régions du monde sont aussi convoquées par le poète ; la raison en est qu’il les connaît et qu’il les aime —et que ce sont, souvent, des pays meurtris par l’histoire récente, dont les poètes, parmi d’autres, ont été victimes.
Cette double dimension, léger paradoxe attrayant et subtil, se trouve aussi dans le fait que la nature, omniprésente, est atemporelle, peu localisée, cherchant plutôt à se dire dans son essence minérale (le rocher), végétale (les arbres) ou animale (les oiseaux) mais qu’en même temps, comme on finit par s’en rendre compte, elle n’existe que pour l’humain privilégié qui la perçoit et plus encore la ressent. Cet humain, lui aussi, reste non identifié ou en tout cas le moins possible, et pourtant on s’habitue vite à sa présence, qui est double elle aussi, comme on le devine à certains mots. Il y a, intimement mêlé au paysage, un « nous » sans doute assez fusionnel pour qu’on se passe d’un dialogue qui chercherait différences ou débats. La poésie de Tahar Bekri n’est jamais l’affirmation d’un soi ou d’un moi, c’est d’ailleurs un trait qui la rapproche des peintures d’Annick Le Thoër qu’on rencontre à quelques moments du texte, ni abstraites ni concrètes, en cela qu’elles ne cherchent pas à représenter des objets particuliers mais pourtant en situent plusieurs à chaque fois dans le tableau, définis pour eux mêmes et aussi dans le rapport de formes et de couleurs qu’ils entretiennent entre eux.
L’affinité entre les images et les mots, que l’art cherche si souvent à exprimer, s’impose ici sans violence et sans fracas mais avec une sorte de connivence évidente, simplement montrée.
Ce qui est sans doute dû en partie à la langue dans laquelle les textes sont écrits , et dont on finit par s’aviser à force de leur prêter attention. On les suit dans une sorte de glissement continuel sans rupture, dû à un flot continu d’allitérations, visibles à l’œil autant qu’audibles à l’oreille si l’on choisit de dire les textes à haute voix. Cela commence dès les premiers vers du premier poème où la répétition des « f » fait sentir la présence d’un vent léger et constant :
L’oiseau frêle sur la branche/le frémissement des feuillages dans l’arbre/le petit vent remuant les fleurs du prunus
Jusqu’au dernier vers du dernier poème où l’abondance des « l » dit la légèreté et l’envol vers le ciel :
Je vous aimais étoiles dans les ciels de la palmeraie
Ce qui se comprend mieux si l’on sait que le poète est né à Gabès, oasis au sud de la Tunisie et que les palmes dont il parle ne sont jamais … académiques !
Et s’il était besoin d’une autre preuve que le poète Tahar Bekri se tient à l’opposé de l’irruption violente comme affirmation de soi, il faudrait dire que chaque poème, de manière remarquable, comporte une interrogation et s’écrit autour d’elle . « Avons-nous assez aimé », c’est le premier poème, où la question apparaît dès le titre. Ou pour prendre encore le suivant, qui s’adresse à la planète Vénus, c’est à celle-ci que la question du poète s’adresse : « Vénus te revoilà toujours la première/Restes-tu indifférente à notre silence ».
Aucune de ces questions n’est jamais soulignée par le point d’interrogation habituel, tant il est vrai que ce qu’elle exprime est plutôt une manière d’être constante et non ponctuelle, celle du poète qui légèrement s’étonne et n’est jamais sûr de comprendre ni de pouvoir ou vouloir dire ce qu’il y aurait précisément à comprendre. Là réside sans doute une certaine définition du poète, selon Tahar Bekri en tout cas.

Denise Brahimi, « Lettre culturelle franco-maghrébine », 30/06/2022

Caractéristiques

Weight N/A
Dimensions N/A
exemplaire

L'un des 500 ex de l'édition originale, Tiré à part, sur Arches

format / papier

15 x 21, Tiré à part : 175 x 250 sur Arches

isbn

978-2-36426-283-6

nombre de pages

86

parution

Auteur

BEKRI Tahar

Artiste

LE THOER Annick

Collection

Bibliophilie

Poésie