Le fil de givre

A partir de 16


L’un des 500 ex de l’édition originale. Couverture et dessins de Marie Alloy.

 

Effacer

Description

Elle écrit. C’est sa vie

– tracer le ciel d’éternité,

vivre l’arrivée sans fin.

Promettre.

 

Un nouveau recueil d’Isabelle Lévesque, accompagné de lavis d’encre de Chine par Marie Alloy. Couverture peinte par l’artiste. Tirage de tête : trois peintures originales.

 

 

 

La Nouvelle Quinzaine Littéraire, n°1196, sortie le 16 juin 2018. Jean-Marc Sourdillon lit « Le fil de givre ».

L’hypothèse d’Isis

Tout se passe, dans l’écriture d’Isabelle Lévesque, comme si le poème au commencement avait explosé – soufflé par une déflagration – et qu’il était désormais derrière celle qui écrit, souffle coupé, comme s’il était devenu perpétuellement manquant.

Isabelle Lévesque, Le fil de givre

Peintures de Marie Alloy

Al Manar, 2018 – 16€

 

         Souffle – à peine, léger.

         Conte, s’il vole.

         Fée change, baguette souple, coudrier,

         Trace où vit le soir, et l’alerte

         or et le jour,

         l’or trouvé

         dans les légendes.

 

Du poème dont on a perçu la grande forme englobante autrefois dans l’écoute, ne restent peut-être que des bribes. Mais ces bribes sont infiniment précieuses, braises d’instants autrefois vécus et surgissant dans le présent à la faveur des mots qui les nomment. Ou plutôt signalées par eux, désignées au loin par des sortes de notes, juste un mot ou deux comme on en griffonne à la hâte pour ne pas oublier, des sortes de pense-bêtes, d’indices sur quoi s’appuie la mémoire. Voilà pourquoi, au moyen des mots, il faut aller chercher une à une ces braises, les recueillir sinon les rassembler, les faire tenir dans un même moment, sur une même page même si manque le fil qui les tenait. C’est en quoi consiste le geste d’écrire. Une conquête sur le silence et l’oubli, une manière de « cogner » à coups de mots le temps qui toujours éloigne et décompose, grand pourvoyeur de vide.

Voilà tout ce qu’on peut, voilà à quoi ressemble d’abord un poème d’Isabelle Lévesque dans ce livre. Un poème d’un ici et d’un présent empêchés. Séparés. Un poème sans le poème mais qui le suppose, c’est en quoi il est tout de même poème. Un poème qui se souvient de ce qu’a été la poésie et qui croit encore en elle, dans sa légende, et tend éperdument vers elle sans pouvoir la trouver.

C’est pourquoi, on le comprend, toute son écriture est un appel. Une façon de se tourner en l’appelant vers celui qui tenait en cercle le jour autour de lui et rendait possible le poème, sa totalité claire, son unité soutenant, illuminant la vie, faisant d’elle un feu continu et ordonné. Et ainsi, par ce geste, cet appel, ce qui se tente, difficilement mais non vainement, c’est de susciter à nouveau le poème qui donnait au jour sa perfection circulaire d’absolu, le soir tenant au matin sans passer par la fin.

S’adresser à celui (ou celle) qui tenait en ordre le temps et lisait autrefois les poèmes est une manière de se mettre en chemin. Quelque chose commence dès lors qu’on se tourne vers lui en lui disant « tu », en tentant de le rejoindre, de reconstituer avec lui le pronom « cousu au point de lune » de la communauté perdue que seul aimer peut inventer. Ce « nous » ouvert sans quoi il n’est pas de « je » ni de poème, ni même de vie continue à l’intérieur du temps puisque celui-ci travaille en sens contraire à la défaire.

Je voudrais formuler à propos de la poésie d’Isabelle Lévesque une hypothèse. On le sait, dans le célèbre mythe de l’Egypte antique, Osiris a été assassiné par Seth, son frère, jaloux de ses amours avec leur sœur commune, Isis, déesse du Nil et de la fécondité. Il a été non seulement assassiné mais aussi démembré et les morceaux de son corps ont été éparpillés dans la vaste paysage de la vallée du Nil. Isis par amour pour Osiris veut retrouver ces morceaux épars afin de pouvoir ensuite les rassembler, reconstruire et ranimer ce corps dépecé, littéralement lui rendre vie. L’écriture selon Isabelle Lévesque obéit, me semble-t-il, au même projet. Elle recueille elle aussi les morceaux du grand corps, du grand poème dispersé. Et, dans ce livre, elle est là, debout devant la tâche qui s’impose à elle. Et elle se pose la question d’Isis : comment faire pour que l’unité se refasse et que la vie revienne, circule à nouveau ?

La confiance est une réponse. Une autre est donnée, esquissée tout à la fin du livre ; elle est dans une certaine façon d’utiliser la parole : la promesse. Il s’agirait, si l’on comprend bien, de s’appuyer sur les promesses autrefois fécondes, au temps où l’autre était là et lisait les poèmes, pour fonder dans l’aujourd’hui défait l’unité du poème et sa plénitude rêvée autour d’un avenir qui n’existe pas encore mais envisagé comme possible, mais projeté. Tout autant que son contenu, c’est la forme de la promesse, parole performative, l’acte de tenir effectivement parole, qui, parce qu’elle fait se relier le passé et l’avenir par-dessus le présent défaillant, permet d’instaurer une unité dans le temps, de littéralement tenir le temps et de substituer au fil de givre fragile et glacé le fil de vivre qui sous-tend de son chemin d’or toute poésie authentique et vivante.

Certes, la dispersion est peut-être la condition du temps. On a pu l’appeler parfois « désastre », le désastre du sens surgissant au cœur même de l’écriture. La poésie, tout en étant lucide, consiste à ne pas se borner à constater ce fait mais à chercher à le dépasser par tous les moyens que le langage et l’imagination mettent à notre disposition, à inventer des solutions à chaque fois singulières et nouvelles pour en sortir. Là, comme le montre ce livre courageux et exigeant, dans le refus de la résignation, est sans doute la fragile force de la parole poétique, là sa raison d’être et sa nécessité. Il se peut alors qu’un poème s’esquisse, et que l’on soit porté au bord des retrouvailles le long d’un fil incandescent.

Ce que nous fûmes résonne.

Image morcelée avant le soir.

Braises et ricochets. Sur la mer,

fragments dispersés du jour

à la lumière des baisers.

Jean Marc Sourdillon

 


Le fil de givre, vu par Sabine Dewulf

Lisant et relisant le dernier recueil d’Isabelle Lévesque – « Le fil de givre », paru cette année aux éditions Al Manar, avec des peintures de Marie Alloy, je suis frappée par une forme de cohérence qui résonne avec le titre : cohérence des thèmes qui vont par paire d’opposés et, ensemble, tissent le poème : la brisure et le lien, les voyelles et les consonnes, le soir et le jour, la promesse et la mémoire, notamment. Cohérence – plus grande que dans les recueils précédents, me semble-t-il -, de la syntaxe. Cohérence du lexique, qui gravite autour des mots « pierre », « fil » (et toutes ses variantes), « givre/neige/flocons », « sel », « flamme », « lune », « livre » ou « poème »… Cohérence, aussi, du dialogue constant entre « je » et un « tu » masculin – volontiers conjoints dans le « nous ». Un tel dialogue va jusqu’à s’installer comme tel à la page 47 :

« Qu’as-tu écrit ce jour ?
– Les mots de guerre vaincue […]. »

Dans le même temps, je ressens profondément l’écho de la danse fleurie du recueil précédent : « Voltige ! » (éditions L’Herbe qui tremble, peintures de Colette Deblé, 2017) : « Nous, l’envol vif. » (p. 63) Ecrire est certainement lié au fil de givre qui brode le flux de vie, qui accorde l’hiver au printemps, mais prend bien soin, au passage, d’éviter toute rigidité et, surtout, toute continuité trompeuse, tout noeud fallacieux : « Noue les mots au feu de la dispersion » (p. 33). Le fil de givre est fragile, sa beauté naît de cette précarité. Inversement, si parfois la syntaxe vient à se rompre, c’est précisément pour éviter de rompre, pour préserver le lien vivant, celui qui coud de point en point en maintenant les écarts, celui qui lance des cailloux de sons, de signes, en « ricochets » (p. 19), laissant libre la place pour une « Déconvenue subite » (p. 23), le « Vent terrible » (p. 40), le « Chagrin des heures » (p. 55). Le « Sillon » trace à la fois un « secours » et un « sillage » et le ciel « porte le sens bleu / du « creux fécond » (p. 20) : « Rien ne saurait clore le geste, / je vais vers toi qui, loin. » (p. 57)

N’oublions pas que « Ce qui cesse commence » (p. 62). Ecrire, tisser ou « Aimer » (p. 63). Promettre, offrir la grâce – légèreté et fraîcheur – d’une « Réponse » « Sans question » (p. 30).

Sabine DEWULF, in Le Miroir d’or


 

Isabelle Lévesque, « Le fil de givre », par Philippe Fumery

 

Le nouveau recueil d’Isabelle Lévesque tient le lecteur en haleine, engagé dans les arcanes d’une œuvre singulière. Il lui semble cheminer avec la promesse d’un domaine habité.

En Ariane pour nos temps de doutes, Isabelle Lévesque nous tend un précieux fil de givre. Le lecteur sent, de manière intuitive, qu’il a sa place, que ses pas trouveront où se poser.

Le monde suggéré par Isabelle Lévesque nous renvoie à un environnement complexe, inquiétant, en proie au tumulte. La terre tremble (20) dit assez la vision qu’en a l’auteure, et le temps qui passe n’arrange rien : Long jour agité de tourments / Jour où craindre ce qui loin brise (11). Ou encore : la nuit vit l’impitoyable, jamais ne quittons nos périphéries (31).
Et nous, qui habitons ce monde : nous sommes dispersés (20).

Si nous voulons découvrir où mènera ce fil de givre, vers quel monde, il nous faut rester éveillé, attentif au comment des choses, à ce cheminement particulier, à notre allure, au rituel du décompte des étapes. Dans le sommeil, j’ai dénombré les pas (33) ; Nous pesons chaque marche (38) ; Compter. Les flocons plus nombreux que les pas (42). L’auteure interpelle : Peux-tu compter cent fois altérée l’aube ? (48).
Mais nous cheminons bel et bien, et le chemin s’ouvre (12). Bien mieux : Le saut devient danse (9).

Alors le chemin nous mène si ce n’est au but, du moins au bord d’un monde : et nous longeons le bord (34). Monde nouveau, empreint de merveilleux : Nous voulons la rive d’orge (35), comme un pôle magnétique : cercle de glace captivant la terre (38). Et même si la glace sculpte l’éphémère (36), plus rien ne semble nous menacer : Sans risque / sommes givre ou feuille, contemplant, légers, / la poussière (37).

Et sur ce bord se trouve l’autre, l’être précieux : Te retrouve et gagne le bord effronté (12). Tout le cheminement voulait le retrouver : Je vais vers toi qui, loin (57) ; Tendre un pas, te regarder, / toi / guide ou marcheur (44). C’est lui qui rend au jour sa fluidité : Aviver de tes pas le jour (51), et à la vie sa solidité : Alors ta venue changeait l’ordre et nous, certains, cheminions (14). Un être précieux au point de transmuer les choses : tu es l’alchimie / le oui la vie (13).

L’écriture est couturière. Le fil de givre est celui-ci, ténu, qui relie au travail de l’écriture, quotidien, essentiel pour Isabelle Lévesque. Les mots suivent un chemin plus bas (52) ; je n’oublie pas le chemin (57). L’extrait en 4ème de couverture dit assez l’exigence et la foi de l’auteure. Le poète a pour matière la vision du monde sur lequel il s’avance : mais la confusion menace et, remarque Isabelle Lévesque : Sur le chemin, nous distinguons d’étranges brisures (44) ; et pour bagage des mots colportés depuis si longtemps : Docile dans les mots comme une secousse démembrée (31). Là encore, la dispersion impose sa mise : Noue les mots au feu de la dispersion (33). Sans cesse ce qui s’ébauche peut voler en éclats : Chaque syllabe, au secours de perdre, grimpe et s’éloigne (12).

Un fil qui tresse également des liens avec les poèmes d’autres auteurs, des vers, de simples mots parfois, insérés en italiques comme une ponctuation. Isabelle Lévesque cite deux titres d’Eric Sautou, pour des « épigraphes » qu’elle a choisis.

Le bord du monde qu’entrevoit Isabelle Lévesque n’est pas coupant, bord-fossé ou falaise (21), on ne s’y retranche pas comme derrière une frontière. Il est passage. Certes le risque n’est pas écarté : Le chemin se perd lorsque tu saignes (40). Mais ce bord est tangible : Je te retrouverai tout à l’heure (9).

Nous attendent alors deux prodiges, l’alliance et la promesse : Toi, alliance (45). Promettre suffit. / Promettre lie au poème gardien de la route silencieuse (61).

Philippe Fumery, Poezibao


 

 

Isabelle Lévesque : « Le fil de givre »


« Tu prends corps pour l’ardeur du jour. » La poète, par ellipses, dévide le fil des mots, du froid, de la solitude, du givre, sans déroger à la pure poésie, ni au souffle ni au positif qui peut se lever d’une aube.
Le thème du « lointain », déjà présent dans son livre précédent, symbolise à la fois la ligne du temps, sa rognure quotidienne, tout autant que la perspective : regarder haut, loin, loin en soi.
Dans cette aire givrée, il suffit de vivre la nature, d’en garder un écho (ce signe du lointain), de gratifier le monde du souffle même précaire. Les mots ne sont-ils pas là dans ce parcours pour « rassembler », « croire aux signes » ?
L’auteur, Isabelle Lévesque, s’attelle. Et « porte haut les mots ».
La cinquantaine de poèmes en prose (pour l’essentiel) associent travail d’écriture (que de mentions d’encre, de poème, de mots etc.) et exploration personnelle ; le passé résonne (« ce que nous fûmes »), la nuit s’active, l’univers de la glace densifie le réel perçu (on voisine alors les champs d’un Vandenschrick dans l’haleine des neiges, si je puis dire). C’est dire l’intensité qui se lit ici : à force de silence, à force de corseter le dit par des ellipses, des appositions, des ruptures, des changements de rythme ; ce qui offre au lecteur une matière dense d’images non cajolées mais abruptes, mais cernées au plus près pour ne point verser dans une « sentimentalisation » des données, là même où un « tu » est convoqué.
« Déconvenue subite, matinale et certaine.
Le pourquoi dans les dunes (pas moins).
Les ombres réunies pour un banquet de sable – pas une étoile ne songe. Le débat, avant-coureur, figure noire, les voix se taisent, et le silence visite chacun.
Circonspect. »

(Isabelle Lévesque : « Le fil de givre », Al Manar, 2018, 68 p., 16€. peintures de Marie Alloy.)
Philippe Leuckx, revue Texture, septembre 2018
Isabelle Lévesque, Le Fil de givre, éditions Al Manar,
Collection Poésie, 2018. Peintures de Marie Alloy.


Lecture d’Angèle Paoli

« CE QUI CESSE COMMENCE »

Ce qui se dit dans les pages du recueil Le Fil de givre, c’est une re-naissance. Ce que le lecteur découvre sous la voix poétique d’Isabelle Lévesque, c’est une complicité poétique, une dilection vivifiante et vitale. Une « alliance ». Peut-être le visage d’un amour dont le destinataire ne nous est pas connu. « Aimer tient en un verbe rond », écrit la poète. En filigrane sous le poème, derrière l’alternance d’un « je » et d’un « tu », le « nous » accueille. Une double voie/voix se lit/se lie dans le fil de trame.

 

« Nous voulons la rive d’orge, trame du temps, ce que le vent lève à sa suite, les mots des siècles

et la mémoire ».

Avant même le poème d’ouverture du recueil, l’annonce de l’aveu courait déjà dans les deux épigraphes qui le précèdent. Toutes deux empruntées au poète Éric Sautou :

« La flamme pourrait s’éteindre, le vent tout emporter. Je te réapparais au grand soleil de notre vie. Tu redeviens la belle image. Tout l’or éclate. »

 

« c’est écrit à la main de simples fleurs voici. »

Ce qui se lit dans ces phrases, outre la passion —  éclat et fragilité, obstacles et périls —, c’est l’offrande  : simple, directe, accomplie dans la joie et dans la plénitude de l’instant. C’est sans doute cette double tension qu’a perçue Marie Alloy, dont les peintures rythment l’espace, qui traversent de leur jet d’écume, vagues et sillons, dans la verticalité de leur jaillissement, eau et mots, paroles et éclats.

Et la poète d’écrire en écho :

« Peindre, écrire, renouer les fibres déliées,

le Sillon trace un secours… »

La rencontre a eu lieu, « [a]u rendez-vous de pierre. » Dans le paysage d’elle, calcaire falaises pierre et lierre, enlacés comme au temps des amours médiévales, récits qui affleurent dans la mémoire, roche cordée mystère, pas-de-deux, danse déjà !

« Le saut devient danse.

Sur la roche ? (Rien n’érode l’escalier du ciel.) Tu vis l’ardeur et glisses nos mystères le long des cordes. J’entends les mots que tu hisses et les nuages rejoints se font torrents. »

Tout se joue dès le premier poème, le retour à la vie et cette re-naissance inespérée qui abolit un passé habité par le « vide ». Ici, soudain, dans ce très beau poème, tout devient possible dans l’ardeur retrouvée. Jusqu’à l’aveu :

« Désormais vigne se cueille.

Je te retrouverai tout à l’heure <emle ciel est une forteresse de pierre. »

Dans un autre poème s’affirme ce « nous ». Ce qui noue l’un à l’autre, le « je » au « tu ».

« Tu commences, tu assures

le signe croix devenu nous. »

Puis cet aveu, encore, qui affirme un mode d’être, qui en révèle l’essence :

« Nous sommes,

loin d’une apparence trompeuse,

noués à l’herbe. »

Un désir de durée par-delà les saisons s’empare de celle qui confie pour un temps à venir cette promesse, cet élan :

« Alors je poserai sur toi

le minerai,

les mots d’ambre laissée. »

Comment ne pas entendre, sous « les mots d’ambre laissée », les mots embrassé / embrasé ? D’autant que veille le feu (tout comme la glace), présent sous ses formes diverses, flammes et braises, symbole de brûlure, intense et partagée :

« Le chemin se perd lorsque tu saignes, le cœur

s’ouvre fragile.

Il bat, nous brûlons. »

Cet autre, qui est-il ? Il est celui sur qui s’appuie la confiance absolue. Ce qu’il est se perçoit dans sa force ; dans la part magique de sa présence :

« toi 

guide ou marcheur.

Forcené des nuages accrochés au soir. »

Ou encore :

« Cassé, mais vivant, debout, tu es

l’alchimie,

le oui la vie,

où asseoir la chance. »

Il est celui en qui la poète assied son propre talent. En lui, elle reconnaît celui qui la libère de ses entraves et qui la fonde :

« Lié au cercle de glace captivant la terre, muet, tu avances et je suis. »

En enjoignant à la poète d’écrire, il lui montre la voie. Comment résister à sa bienveillance ? Il ne reste plus qu’à s’exécuter et puis à se lancer, sans « nulle résistance » :

« Tu veux.

Des poèmes.

Je m’attelle. Tu souris. Alors possible. »

Pourtant, derrière la force du magicien et cette confiance qu’il a dans la poésie, se cache sa fragilité. Celle qui définit l’autre et donne son titre au recueil : « Fil de givre. »

« Pour réveiller la menace tue, mes baisers te soulèvent ‒ c’est ton ombre, autour de tes bras, autour de ta vie, corde fine, brindille. Fil de givre ? »

Ainsi le magicien lui-même est-il soumis aux aléas de la vie, aux dangers qui le guettent :

« Tu n’échappes pas aux données contraires ‒ nos secrets connus de toi seul. Tu ne renonces pas : force vaillance. »

Seule la poésie. En elle se tient la force secrète. Un recours/un « secours » qui se partage :

« Nos entailles d’encre, parchemin silencieux. Coins brûlés, acceptons le feu et les phrases. Longues. Emportées.

Livre et le vœu.

Le brasier plus que la flamme. »

Chaque poème du recueil recèle sa part de mystère. Semées comme les graines du Poucet, les italiques ébauchent une sente où l’on pourrait sauter de gué à gué, et il serait ainsi possible de reconstituer une histoire en pointillé : Désormais / ou jamais ; si loin ? oui / nous / Rien n’est moins sûr / Dévêts / Crois-tu ? / Se blottir arriver joindre / Je t’embrasse… Autant de « signes vifs » dispersés au fil des poèmes, craie / nuit / voix / braise / voyelles… gardiens d’un secret que l’aveu sous-jacent ne suffit pas à dévoiler. Parfois se répondent les mots, en écho d’une page à l’autre. « Temps ferment / tourments / serment » // « dévisage / Dévêts » // « Braises / baisers »… Puis, au détour d’une page, survient sur deux vers un énigmatique tandem :

« En outre et comme.

Assoiffe, dérange. »

Les poèmes s’égrènent, de forme et de longueur variable, marqués, comme ceux de jadis, par des groupes nominaux incomplets. S’absentent les déterminants, sans doute pour donner prise à la langue directe, à ce qui s’impose à elle, d’un seul tenant. Pourtant, la poésie de ce dernier recueil a gagné en souplesse, en fluidité. Et en diversité formelle. Isabelle Lévesque semble renouer avec des expressions plus amples, plus rondes, moins heurtées que celles qui étaient sa signature jusqu’alors. Ainsi de ce poème de trois quatrains (un presque sonnet ?). Un poème fluide à la beauté singulière, mystérieuse qui allie mer/terre et ciel.

D’autres fois ressurgit le passé ; ce lointain intérieur qui remet en question le présent, équilibre précaire entre un avant et un aujourd’hui :

« Loin qui cogne et contre temps ?

Où vaciller ? Le cœur en sa faveur demeure ‒ la craie évanouie. Un son se perd, le sort, pire victoire en voyelle.

Espère. »

L’intrusion d’une voix moins douce sème le trouble, soulève un vent de révolte, précipite les interrogations et les doutes :

« J’oublie, je cogne. »

À quoi semble répondre la voix réconciliatrice et apaisante de l’autre.

« Portant haut les mots, tu lisais les poèmes. Tu secouais mes ombres et j’entendais : un mot cogne pour conjurer l’oubli.

La mort avait-elle choisi, arrêtant d’un signe les promesses fécondes ? »

La mort en effet est à l’œuvre, qui guette, se glisse entre les mots, imprime ses propres signes sous la peur :

« Pas de taille

à regarder venir

le pire. »

Pour conjurer le sort qui lie les deux êtres à leur histoire, il reste la promesse car :

« Promettre suffit.

Promettre lie au poème gardien de la route silencieuse… »

De cette promesse naît une certitude. Et de l’aveu naît la révélation :

« Elle écrit. C’est sa vie

‒ tracer le ciel d’éternité,

vivre l’arrivée sans fin.

Promettre.

Ce qui cesse commence. »

Angèle Paoli, Terre de femmes
D.R. Texte angèlepaoli

 

Le fil de givre, Isabelle Lévesque
par Sanda Voïca
 

Pourquoi le givre ?

Les textes poétiques d’Isabelle Lévesque – alternance et combinaison de fragments en prose et de vers – montrent et cachent la personne aimée. Ce n’est pas une « volonté » de faire ainsi, c’est parce que l’amoureux ne peut que se cacher et se montrer, selon un rythme qui ne tient ni à lui, ni à la femme amoureuse. C’est un rythme « intégré » dans la nature, qui fait de lui un objet amoureux appartenant maintenant au monde. Cet objet a une forme très proche d’« une forteresse de pierre ». Comme toute forteresse, dans les (bons) temps historiques et non pas… touristiques, elle est à conquérir, voire reconquérir, sans cesse. 

La spécificité mirobolante de cette forteresse de pierre est qu’elle n’est que le ciel même.

Alors l’amoureux a des qualités… mystiques. Apparition et non-apparition ne font qu’un. 

Le rendez-vous qui se voudrait galant, amoureux l’est et ne l’est pas : « Au rendez-vous de pierre », c’est la première ligne du livre.

Amour inexpugnable mais qui ne demande que sa conquête. 

Le chemin vers lui est difficile, ardu, la roche escarpée, mais « Rien n’érode l’escalier vers du ciel. ».

L’art de la poète est celui de donner des innombrables indices de cette présence-absence, indices trouvés/vus/glanés dans la nature. Ils nous mettent sur la piste du sentiment et des sentirs du moment, surtout. Les signes deviennent à leur tour signes, ce qui renforce l’éloignement de l’amoureux. Quand ils ne font le contraire : renforcer sa présence. Les deux situations – éloignement et présence instantanée – sont successifs, le ton haché, saccadé de l’écriture étaye cette alternance. 

Mais quand les deux coïncident, le souffle est coupé, la poète étouffe (et nous avec elle) : « – Le sachant, j’aurais / fermé le ciel entrebâillé, tardif éveil, / gagnant sans cesse, / mot-vainqueur parti se vêt. / – Qu’as-tu écrit ce jour ? / – Les mots de guerre vaincue, / toujours à vif où saigne. » (tout le poème souligné dans le texte).

On voit facilement que l’amour est question de sentir mais surtout question de mots, de paroles. Il est dit et redit. 

« Tu vis l’ardeur et glisses nos mystères le long des cordes. J’entends les mots que tu hisses et les nuages rejoints se font torrents. / Pas le vide. Nuit claire, feuillages denses, bosquets, sentier, un pas sur les feuilles. Désormais vigne se cueille. / je te retrouverai tout à l’heure ou jamais, le ciel est une forteresse de pierre. » (souligné dans le texte)

Le ton saccadé correspond aussi au temps immémorial, pas figé : «–  temps de plus venu du fond des âges. // Temps ferment, nocturne inversée, ponctuation de l’ombre / tournant pleine-lumière / et divaguant. ».

La poésie d’Isabelle Lévesque est comme ce « Long jour agité de tourments / (où sommes-nous si loin ?) // Jour où craindre ce qui loin brise. ». (souligné dans le texte)

Mais les mots sont bien précis, ils ponctuent, visent, fixent l’éloigné en son absence – ce qui le rend, paradoxalement, bien présent. Non pas en creux des mots – quoique – mais des mots qui fouettent et l’absence est rendue visible : « Loin qui cogne et contre temps ? / Où vaciller ? Le cœur en sa faveur demeure – la craie évanouie. Un son se perd, le sort, pire victoire en voyelle. Espère. […] Chaque syllabe, au secours de perdre, grimpe et s’éloigne. // Tu es en fleur / ou / presque / déjà / là // – tu es partout. ».

La syntaxe est cassée, démantibulée, défaite, retournée, sens dessus dessous – fissurée ; car elle correspond au temps fissuré. Et parmi les fissures, l’amour, son souvenir et son attente sans fin s’immiscent et recollent les mots – et le temps. Alors l’amoureux et le temps-espace ne font plus qu’un : « tu es partout ». La poète écrit si bien : «Tu romps la chaîne invisible de la ligne. ».

Très saisissant le texte de la page 14 – impossible de le citer ici en entier – texte exemplaire, pour nous, emblème de tout poème d’amour : « Tu retenais le monde. […] Il fallait attraper le soir. Rien n’est moins sûr. Alors ta venue changeait l’ordre et nous, certains, cheminions. La nuit ne peut cesser sa marche (le fil renoue sa chance). Nous cherchions les croissants d’ombre pour lutter contre le temps. ». (souligné dans le texte).

Le fil renoue sa chance. Le fil de givre obsède la poète – dans ce livre comme dans certaines de ses photos (visibles ailleurs). Le givre qui se pose sur toute chose l’hiver : « Pas une feuille n’échappe au tomber de glace. ».

Mais le givre, signe de « chagrin » (« même chagrin ») est transmué, transsubstantié : « Ce que nous fûmes résonne. / Image morcelée avant le soir. / Braises et ricochets. Sur la mer, / fragments dispersés du jour / à la lumière des baisers. // Crois-tu ? ».

Les derniers mots, soulignés par la poète même, montrent moins le doute, que le désir de repartir à l’assaut de l’évocation de l’amour. De sa permanence – dans le faste et le néfaste inextricables.

Si : « Le temps fait plus que dit. Il façonne, éponge, il gagne. ». Si : « nous ployons. ». Si : « Pas de fumée quand brûle la métamorphose ». ». Si la question s’impose : « Quel est son nom de disparition ? ». C’est parce que les mots vont, nous le disions plus haut, tout réparer, recoller les fissures. Mais cette tâche s’avère plus dure, ardue (impossible ?) – que prévu : « Rien de plus indicible que le mot sans lettre en gorge. ». Surtout quand on a, (par opposition ?) le « Trait de génie, jacinthe à poindre, la jonquille quitte la sphère forestière. Chasse à couvert. ».

Alors il ne reste plus que ceci à la poète : : « J’écris je saigne ici, flanc touché, le chasseur et sa proie. Ici saigne, ici ne se relève pas, sa flamme effleure le poème vivant. ».

Belle « récompense » ou compensation – trophée de chasse poétique : que les mots soient vivants. 

La nuit (fin de l’amour ?) et la braise (l’amour toujours présent) effraient en égale mesure. Alors « Contournons l’obscur assaut. ». Mais « Il nous faudra silence, l’invisible secours, le corps de l’attraction pour échapper, seule foi, au mouvement. ». (le soulignement par la poète). 

Fuite, toujours. Fuir sans fuir : « Nos retours sans arrivée. ».

Ce qu’il reste à faire – encore et toujours – devant l’amour, devant toute chose du monde : « je ferai, juré, les phrases ou les vers. Choix de roi. Docile dans les mots comme une secousse démembrée. Récitant, l’éternité, prise certaine, // nulle résistance. ». L’humilité d’Isabelle Lévesque non pas qu’elle soit feinte, mais elle est tellement authentique que le langage se libère, devient malléable, elle modèle les mots, les phrases – les dépose, offrandes, dans les pages et nous sentons fortement qu’ils ont réussi à « retenir le nécessaire, le vagabond, ce qui loin demeure, en avant de nos pas dans un terrible cri. ».

Ce livre d’amour – Cantique des cantiques revisité – restera « Signe vif, le serment silencieux [qui] ne craint / ni l’oubli, ni la nuit. ».

Mais l’interrogation persiste : « Le noir tient-il sur la page ? ».

Et surtout le sentiment amoureux qui persiste – visible, attendu et inattendu : « Dans le sommeil, j’ai dénombré les pas, seule ombre écartée du silence. // Qui sauf toi ? » Cette fois-ci c’est nous qui soulignons : Qui sauf toi ? En effet, tout est rempli de l’autre. Sans pour autant que le monde soit plus clair ou éclairé : « et nous longeons le bord, parure brochée, livre enluminé de mystère. ».

La poète, au milieu du monde, renforce son mystère par son propre mystère, ou du moins par celui de son amour. Et cela se fait très discrètement : « Livre ou tissu, trace légère / qu’un murmure dépose / sur nos paupières de feuilles. ».

Cette trace n’est pas du tout factice : sa légèreté correspond à une force telle, que l’être amoureux devient partie du monde, élément de la nature, notamment glace/givre. La poète devient le givre même, ou bien ses mots sont ce givre, se déposant sur le monde, en hiver. Beauté à saisir : des choses à l’abri, ou mises en évidence par le fil de givre (des mots). L’outil devient l’objet. Les mots deviennent l’amour même : « Et la glace sculpte l’éphémère, sa trajectoire apaisée. / Elle laissera le florilège, / trace à peine le gel que le pas brisera peut-être. ». (souligné dans le texte).

Cette discrétion de la notation n’est pas forcément la discrétion du sentiment : au contraire, c’est cet éloignement et l’identification, nous disions, avec les éléments naturels, qui montrent sa force : « Sans risque / sommes givre ou feuille, contemplant, légers, / la poussière / à peine encore. ».

L’amour ne peut être qu’ancré, sa force le lie à la terre : « Nous sommes, / loin d’une apparence trompeuse, noués à l’herbe. ». Et ancré au ciel : « Le givre seul couvre le sol ou le ciel de sel – nous l’ignorons. » (nous qui soulignons). Toujours, donc, cette oscillation, ce vacillement, ce doute qui n’en est pas un : « Ce qui survient, image ou saveur : indéchiffrable. ».

Sans se contredire, la poète parle de l’écriture en soi, suffisante, et non pas du besoin de signes de quoi que ce soit, car l’écriture devient danse et c’est ce qui compte : « La danse évite de croire la perspective sans fin. Murmure impuissant, le mouvement ne délivre qu’un fil écrit, pas un signe. ».

Alors on peut remarquer ce rapprochement, entre le fil écrit et le fil de givre, que nous avons déjà fait, mais qui ici est visible – signalé ! – dans le texte même.

Et la clé du titre – du livre ! – est-elle peut-être dans ces vers : « Pour réveiller la menace tue, mes baisers te soulèvent – c’est ton ombre, autour de tes bras, autour de ta vie, corde fine, brindille. Fil de givre ? ».

La question n’en est pas une : c’est la réponse même – l’amour c’est le fil de givre déposé sur l’être aimé.

Pourquoi le givre ? Parce que… l’’amour.

Mais rien n’est gagné – ni en amour, ni en rien. On repart à son assaut : « Je regarde, / j’ai perdu le fil. ».

Feu et glace s’entremêlent, réalité et songes s’entremêlent, passé et présent s’entremêlent, dans l’« écho ».

Car il y a cette évidence : « Toi, alliance. / Tu n’échappes pas aux donnés contraires […]. ». Evidence dite/écrite/tue : « Nos entrailles d’encre, parchemin silencieux. Coins brûlés, acceptons le feu et les phrases. Longues, emportées. ».

Et c’est ce que nous devons faire avec les textes d’Isabelle Lévesque : accepter leur feu, quand leur écriture est fil de givre. Beauté qui (nous) enflamme.

Et la poète est consciente de son aboutissement : « Nous poserons le bleu, ses gouttes vives / étonneront la braise – trop attendu. / Tu caresseras le projet, corps / vestige, nous serons singuliers. ».

A singulier amour correspond singulière écriture – celle d’Isabelle Lévesque. Ses poèmes nous étonneront – lire : émerveilleront – toujours. Pourquoi ? Tout simplement parce que « Les mots suivent un chemin plus bas, la mer, / ses souterrains conduits. / Dénichés pour une graine muette. / Nous recouvrons les signes. Protégés, / nous les savons, // ils deviendront. ». « L’or trouvé / dans les légendes », cette fois-ci a été trouvé et mis dans sa propre légende, par la poète. Lecteur, « Trop vécu le livre – savoure. ».

Savourer son « envol vif ».

Sanda Voïca

Paysages écrits 
N° 30 / Octobre 2018

Isabelle Lévesque lue par Pierre Dhainaut

Isabelle Lévesque, Ni loin ni plus jamais, couverture de Marie Alloy, Le Silence qui roule, 36 p., 2018, 9 € ; Le fil de givre, peintures de Marie Alloy, Al Manar, 68 p., 2018, 16 €.

 

Ni loin ni plus jamais et Le fil de givre, qui viennent de paraître à quelques semaines d’intervalle, Isabelle Lévesque n’a pas jugé utile de dire dans quel ordre et à quelle date ces livres ont été composés, mais qu’importe, une même pensée s’y déroule, que la poésie anime, l’écriture, toute de ferveur, y ouvre le passage où elle se métamorphose en parole. Il est impossible de les séparer, et d’ailleurs Marie Alloy nous invite à les lire ensemble puisqu’elle a édité le premier en choisissant pour la couverture la reproduction d’une de ses toiles et qu’elle a accompagné le second de peintures originales à la fois discrètes et intenses. Avant même de lire, nous voici par l’image mis en présence de failles, « une meurtrissure » dans le ciel de Ni loin ni plus jamais ou dans l’espace nocturne du Fil de givre ces lignes blanches, déchirantes, mais simultanément elles suggèrent que rien n’est définitif, que là même où tout fut lacéré, tout peut être relié. Chacun apportant son éclairage propre, les deux livres se complètent, ils reprennent la question de toujours d’Isabelle Lévesque : quel est le pouvoir de la parole que soulèvent les poèmes ?

Elle l’affirme dès le titre de la « suite » qu’elle dédie à Jean-Philippe Salabreuil, Ni loin ni plus jamais, puis dans les premiers vers : un poète que nous aimons ne disparaît pas de notre horizon, les mots, « les mots (fantômes) » qu’il nous lègue, il nous revient de les reprendre, de les réincarner. Depuis longtemps Isabelle Lévesque reconnaît en l’auteur de L’Inespéré (qu’elle a cité dans un livre précédent) l’une de ses figures tutélaires, après Thierry Metz. Elle le sait, comme on dit si bien, par cœur. À celles qu’elle lui a déjà consacrées elle ajoute ici une nouvelle étude critique où elle évoque en quelques pages denses cette vie et cette œuvre qui n’aspiraient d’un seul élan qu’à la rencontre de l’Aimée ou de l’Absente, lesquelles désignent aussi la Poésie. Mais Isabelle Lévesque a souhaité davantage. Comment être fidèle, comment entendre au plus intime la voix qui l’avait bouleversée sinon en mettant à l’épreuve l’écriture personnelle, celle des poèmes ? Jean-Philippe Salabreuil par ses poèmes « énigmatiques et fulgurants » l’a enhardie, elle ne l’a pas imité, elle a pris le relais dans la recherche d’une langue enfin libérée de ses inhibitions, qui refuse de se satisfaire du moindre résultat, une langue, dira Isabelle Lévesque dans Le fil de givre, « signifiant parole accrue ». Ses poèmes sont sans cesse en éveil, ils n’apaisent pas, ils renouvellent « l’ardeur » qui unit l’œuvre et la vie. Ils tendent un « fil », mais si ténu soit-il, si précaire, le « fil de vie » est tenace. Aveugles, nous sommes aveugles si nous craignons qu’il ne s’éteigne ou ne se rompe dans la nuit d’hiver.

 

Remercions Isabelle Lévesque de nous inviter avec la passion qui est la sienne à redécouvrir un poète que nous avons négligé, mais cette suite, dans l’acception musicale du terme, prend place parmi ses autres livres, et par exemple elle introduit à la lecture du Fil de givre. L’exigence à laquelle dans tous ses livres obéit Isabelle Lévesque l’oblige chaque fois à varier les approches, les couleurs, les rythmes. À l’exaspération de Nous le temps l’oubli, à l’exubérance de Voltige ! succède dans le nouveau livre une tonalité plus calme, parfois mélancolique : la fleur préférée, le coquelicot, n’y fait que de brèves apparitions, et les phrases heurtées, fragmentées, font place à une expression entre prose et vers, indéterminée ou, pour mieux dire, vacillante. D’une étoffe à travers laquelle on a passé un fil d’or ou de soie, on dit qu’elle est brochée, Isabelle Lévesque le rappelle, c’est bien un fil qu’elle tisse, et tout le texte s’en trouve mystérieusement illuminé. Il s’adresse à notre sens des images comme à celui de l’étoffe profonde. Qu’est-ce que ce « fil de givre » ? Faut-il regretter qu’il ne soit pas un signe solide, imputrescible, qu’il ne soit qu’une « brindille » ? Assurément il est fragile, c’est sa plus grande force. Il n’est si vif que parce qu’il est secret. On le croit intermittent, il est en permanence présent. Nul ne le trace d’autorité, ce fil de givre ou d’encre semblable au givre, nous le faisons vibrer – respirer – « tant que souffle », tant qu’il y aura en nous un souffle de vie qui demande que nous disions « les mots premiers ». Ce sont, pour Isabelle Lévesque dans ce livre une fois encore, l’un des plus émouvants qu’elle a publiés, ceux de la poésie et de l’amour indissolublement accordés.

 

La poésie ne connaît pas les pages ultimes, elle n’accepte pas les conclusions, elle s’accomplit dans sa perpétuelle naissance. « Promettre suffit », Isabelle Lévesque n’a pas besoin d’en dire plus : à la fin de son livre, le mouvement devient « envol ».

PIERRE DHAINAUT, Europe, n° 1075-1076 – nov./décembre 2018


Isabelle LÉVESQUE   LE FIL DE GIVRE   (peintures de Marie ALLOY)

Éditions Al Manar, 2018, 68 pages, 16 Euros.

 

« Nous cherchions les croissants d’ombre pour lutter contre le temps. »

« Tu courais contre le temps, depuis longtemps les semelles de vent avaient cédé. »

La poésie d’Isabelle Lévesque ne vise peut-être, au fond, qu’à une mesure inédite du temps. Plutôt l’affronter que se laisser entraîner dans sa course : sans doute nous respectera-t-il davantage, nous conduira-t-il à envisager l’inépuisable de préférence à l’éternel, et donc à nous sentir un peu plus responsable de notre existence. Le temps ne serait-il alors qu’un « entre-moments » couleur de sable ?

On l’aura compris : Isabelle Lévesque, poète de l’écart, nage sur terre, temporalise les territoires, spatialise les instants, détruit l’ordre poétique existant pour une plus belle renaissance. La parole cogne, syncope (« Phrase et le verbe échappé rejoint »). « Les beaux livres sont écrits en langue étrangère », a écrit Proust. Les mots, eux, cherchent trace entre fragile et nécessaire. La poète les secoue jusqu’au mélange ultime où la phrase pourra se boire tous parfums confondus :

« Récitant, l’éternité, prise certaine, nulle résistance ».

« Jour où craindre ce qui loin brise » ;

Mots où consonnes, voyelles, syllabes vivent leur vie propre. Y a-t-il sens ? Bien entendu : il y a peu d’écritures aussi peu gratuites. Mais le poème né de ces mots est bien plus en signifiance qu’en signification :

« Noue les mots au feu de la dispersion. Fais signe, lune pleine ».

« Tu crois aux signes, seule vertu ».

« Nous recouvrons les signes. Protégés, nous le savons, ils deviendront ».

La tension de l’arc de parole ici présente entraîne une cession de l’initiative aux mots aux dépens des choses. Et donc, toute conciliation est impossible en poésie : telle est une des grandes leçons d’Isabelle Lévesque. Il s’agit de maintenir au vif ces tensions qui lui sont inhérentes et dont l’harmonie, disait Héraclite, fait monde.

En même temps se diffusent au long de ces pages les effluves, discrets mais tenaces, d’une étrange douceur. Comme si cet absolu côtoyé ne pouvait, pour prendre chair, être vécu que sous un prisme élégiaque diffracté, dont les facettes ne seraient éclatées que pour faire croire à la fausse primauté du langage sur le sensible. Ce langage qui est ici espace discontinu taillant dans le réel pour le reconstruire en un patchwork reconfigurant la notion d’écriture, la faisant passer de l’attendu à l’inespéré. Isabelle Lévesque abolit ainsi le soupçon qui pèse, depuis ses origines, sur l’illimité du langage (sinon sur son pouvoir réel, ce qui est un autre problème).

La poète nous le dit : toute existence porte en elle une fissure, par laquelle fugue l’attente, mais aussi passe la lumière. À condition d’être conscient que l’appel de l’ombre est immémorial (« Nous nommons, nous devinons l’ombre, elle avance : nous hésitons »). Le feu dans le cercle de glace. La lumière est sans cesse présente à contre-jour, prenant le temps d’être ce qu’elle signifie (« davantage d’obscur là où est le rayon », disait Jean de la Croix). Et le poème devient la dernière chance laissée à une parole dévoyée à force de parler aux miroirs.

Alors la syntaxe multiplie les points de vue, visant de haut, traquant de près, guettant le point de fuite. Mais ne perdant jamais de vue cette proie qu’est la vérité sensible du décrit. Écriture où glace, givre, gel, mais aussi feu, loin d’obéir à leur destin (fondre ou s’éteindre), agissent et (nous) conduisent. Écriture de l’écho du vestige, des baisers « corde fine, brindille ». Écriture parlant du fugace (de nous, en l’occurrence) en mots eux-mêmes précaires (« tu diras comme toujours / nous fûmes / indistincts »). Écriture traversée à la fois de béances et de silences (la respiration de la prosodie faisant ici résonner le silence et sa nécessité intérieure).

« Livre enluminé de mystère », donc, que cet ouvrage. Mais quel mystère ? Faut-il un pluriel à ce mot qui nous ferait comprendre que nous sommes en présence d’une cérémonie initiatique permettant de parvenir aux Champs Élyséens (Eleusis), quelque chose qui laisserait le lecteur libre de choisir son chemin, de se tromper, de se perdre ? Ainsi y aurait-il appel à une communauté de vision plus qu’à un échange formel. Préférence serait donnée à la louange au sensible sur la quête du sens, et le « fil de givre » ne serait alors autre chose que ce qui nous permettrait de nous relier à notre propre énigme, en conscience aiguë de l’éphémère.

Isabelle Lévesque parvient ainsi à célébrer la toute-puissance du réel en le tordant en tous sens (de façon à prévenir son ultime effondrement ?). L’imagination n’est plus alors seulement recomposition de nos héritages, mais restructuration du réel où s’inventent les possibles à venir. La voici toute proche de l’« imagination vraie » de Paracelse, qui n’est ni l’imaginaire ni le fantasmatique, mais une vertu de l’éveil qui fait saisir l’instant et l’occasion fugace.

Par quoi ce livre, finalement, est-il sous-tendu ? Le monde est, nous dit la poète, une explosion de forces telluriques et élémentaires, mais aussi cosmiques, et représente donc un devenir qui tend à revenir constamment sur lui-même (« silence augure retour / sans fin »). Répudiation de tout « devoir être » abstrait et de tout idéal opposé à la vie, acceptation du passé et de l’avenir : Zarathoustra sourit…

Poésie talismanique où la poète troue la langue pour que puisse se fluidifier la parole. Poésie du geste et du trait, du silex et de la craie, qui cautérise les blessures, mais seulement après les avoir nommées (« j’écris je saigne ici, flanc touché, le chasseur et sa proie »). Et que signifie, ici, nommer ? Tenir le cap, malgré les abdications et les débâcles, sans oublier de dialoguer avec la profusion. Ainsi Isabelle Lévesque nous apprend-elle à réduire, autant que faire se peut, l’intervalle irréductible existant entre mots et monde, entre parole et territoire. En ses lignes, elle s’absente du monde pour mieux revenir au monde. Peut-être est-ce finalement cela, écrire.

 

Jean-Louis BERNARD, Diérèse N°74, novembre 2018



Caractéristiques

Weight N/A
Dimensions 02 x 15 x 21 cm
isbn

978-2-36426-225-6

format / papier

(ex de tête sur Arches), 15 x 21, exemplaire courant

nombre de pages

70

Auteur

LEVESQUE Isabelle

Artiste

ALLOY Marie

Collection

Bibliophilie

Poésie