Le fil de givre

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L’un des 500 ex de l’édition originale. Couverture et dessins de Marie Alloy.

Tirage de tête en cours.

Description

Elle écrit. C’est sa vie

– tracer le ciel d’éternité,

vivre l’arrivée sans fin.

Promettre.

 

Un nouveau recueil d’Isabelle Lévesque, accompagné de lavis d’encre de Chine par Marie Alloy. La couverture est de la même artiste. Tirage de tête en cours.

 

La Nouvelle Quinzaine Littéraire, n°1196, sortie le 16 juin 2018. Jean-Marc Sourdillon lit « Le fil de givre ».

L’hypothèse d’Isis

Tout se passe, dans l’écriture d’Isabelle Lévesque, comme si le poème au commencement avait explosé – soufflé par une déflagration – et qu’il était désormais derrière celle qui écrit, souffle coupé, comme s’il était devenu perpétuellement manquant.

Isabelle Lévesque, Le fil de givre

Peintures de Marie Alloy

Al Manar, 2018 – 16€

 

         Souffle – à peine, léger.

         Conte, s’il vole.

         Fée change, baguette souple, coudrier,

         Trace où vit le soir, et l’alerte

         or et le jour,

         l’or trouvé

         dans les légendes.

 

Du poème dont on a perçu la grande forme englobante autrefois dans l’écoute, ne restent peut-être que des bribes. Mais ces bribes sont infiniment précieuses, braises d’instants autrefois vécus et surgissant dans le présent à la faveur des mots qui les nomment. Ou plutôt signalées par eux, désignées au loin par des sortes de notes, juste un mot ou deux comme on en griffonne à la hâte pour ne pas oublier, des sortes de pense-bêtes, d’indices sur quoi s’appuie la mémoire. Voilà pourquoi, au moyen des mots, il faut aller chercher une à une ces braises, les recueillir sinon les rassembler, les faire tenir dans un même moment, sur une même page même si manque le fil qui les tenait. C’est en quoi consiste le geste d’écrire. Une conquête sur le silence et l’oubli, une manière de « cogner » à coups de mots le temps qui toujours éloigne et décompose, grand pourvoyeur de vide.

Voilà tout ce qu’on peut, voilà à quoi ressemble d’abord un poème d’Isabelle Lévesque dans ce livre. Un poème d’un ici et d’un présent empêchés. Séparés. Un poème sans le poème mais qui le suppose, c’est en quoi il est tout de même poème. Un poème qui se souvient de ce qu’a été la poésie et qui croit encore en elle, dans sa légende, et tend éperdument vers elle sans pouvoir la trouver.

C’est pourquoi, on le comprend, toute son écriture est un appel. Une façon de se tourner en l’appelant vers celui qui tenait en cercle le jour autour de lui et rendait possible le poème, sa totalité claire, son unité soutenant, illuminant la vie, faisant d’elle un feu continu et ordonné. Et ainsi, par ce geste, cet appel, ce qui se tente, difficilement mais non vainement, c’est de susciter à nouveau le poème qui donnait au jour sa perfection circulaire d’absolu, le soir tenant au matin sans passer par la fin.

S’adresser à celui (ou celle) qui tenait en ordre le temps et lisait autrefois les poèmes est une manière de se mettre en chemin. Quelque chose commence dès lors qu’on se tourne vers lui en lui disant « tu », en tentant de le rejoindre, de reconstituer avec lui le pronom « cousu au point de lune » de la communauté perdue que seul aimer peut inventer. Ce « nous » ouvert sans quoi il n’est pas de « je » ni de poème, ni même de vie continue à l’intérieur du temps puisque celui-ci travaille en sens contraire à la défaire.

Je voudrais formuler à propos de la poésie d’Isabelle Lévesque une hypothèse. On le sait, dans le célèbre mythe de l’Egypte antique, Osiris a été assassiné par Seth, son frère, jaloux de ses amours avec leur sœur commune, Isis, déesse du Nil et de la fécondité. Il a été non seulement assassiné mais aussi démembré et les morceaux de son corps ont été éparpillés dans la vaste paysage de la vallée du Nil. Isis par amour pour Osiris veut retrouver ces morceaux épars afin de pouvoir ensuite les rassembler, reconstruire et ranimer ce corps dépecé, littéralement lui rendre vie. L’écriture selon Isabelle Lévesque obéit, me semble-t-il, au même projet. Elle recueille elle aussi les morceaux du grand corps, du grand poème dispersé. Et, dans ce livre, elle est là, debout devant la tâche qui s’impose à elle. Et elle se pose la question d’Isis : comment faire pour que l’unité se refasse et que la vie revienne, circule à nouveau ?

La confiance est une réponse. Une autre est donnée, esquissée tout à la fin du livre ; elle est dans une certaine façon d’utiliser la parole : la promesse. Il s’agirait, si l’on comprend bien, de s’appuyer sur les promesses autrefois fécondes, au temps où l’autre était là et lisait les poèmes, pour fonder dans l’aujourd’hui défait l’unité du poème et sa plénitude rêvée autour d’un avenir qui n’existe pas encore mais envisagé comme possible, mais projeté. Tout autant que son contenu, c’est la forme de la promesse, parole performative, l’acte de tenir effectivement parole, qui, parce qu’elle fait se relier le passé et l’avenir par-dessus le présent défaillant, permet d’instaurer une unité dans le temps, de littéralement tenir le temps et de substituer au fil de givre fragile et glacé le fil de vivre qui sous-tend de son chemin d’or toute poésie authentique et vivante.

Certes, la dispersion est peut-être la condition du temps. On a pu l’appeler parfois « désastre », le désastre du sens surgissant au cœur même de l’écriture. La poésie, tout en étant lucide, consiste à ne pas se borner à constater ce fait mais à chercher à le dépasser par tous les moyens que le langage et l’imagination mettent à notre disposition, à inventer des solutions à chaque fois singulières et nouvelles pour en sortir. Là, comme le montre ce livre courageux et exigeant, dans le refus de la résignation, est sans doute la fragile force de la parole poétique, là sa raison d’être et sa nécessité. Il se peut alors qu’un poème s’esquisse, et que l’on soit porté au bord des retrouvailles le long d’un fil incandescent.

Ce que nous fûmes résonne.

Image morcelée avant le soir.

Braises et ricochets. Sur la mer,

fragments dispersés du jour

à la lumière des baisers.

Jean Marc Sourdillon

 


 

Lisant et relisant le dernier recueil d’Isabelle Lévesque – « Le fil de givre », paru cette année aux éditions Al Manar, avec des peintures de Marie Alloy, je suis frappée par une forme de cohérence qui résonne avec le titre : cohérence des thèmes qui vont par paire d’opposés et, ensemble, tissent le poème : la brisure et le lien, les voyelles et les consonnes, le soir et le jour, la promesse et la mémoire, notamment. Cohérence – plus grande que dans les recueils précédents, me semble-t-il -, de la syntaxe. Cohérence du lexique, qui gravite autour des mots « pierre », « fil » (et toutes ses variantes), « givre/neige/flocons », « sel », « flamme », « lune », « livre » ou « poème »… Cohérence, aussi, du dialogue constant entre « je » et un « tu » masculin – volontiers conjoints dans le « nous ». Un tel dialogue va jusqu’à s’installer comme tel à la page 47 :

« Qu’as-tu écrit ce jour ?
– Les mots de guerre vaincue […]. »

Dans le même temps, je ressens profondément l’écho de la danse fleurie du recueil précédent : « Voltige ! » (éditions L’Herbe qui tremble, peintures de Colette Deblé, 2017) : « Nous, l’envol vif. » (p. 63) Ecrire est certainement lié au fil de givre qui brode le flux de vie, qui accorde l’hiver au printemps, mais prend bien soin, au passage, d’éviter toute rigidité et, surtout, toute continuité trompeuse, tout noeud fallacieux : « Noue les mots au feu de la dispersion » (p. 33). Le fil de givre est fragile, sa beauté naît de cette précarité. Inversement, si parfois la syntaxe vient à se rompre, c’est précisément pour éviter de rompre, pour préserver le lien vivant, celui qui coud de point en point en maintenant les écarts, celui qui lance des cailloux de sons, de signes, en « ricochets » (p. 19), laissant libre la place pour une « Déconvenue subite » (p. 23), le « Vent terrible » (p. 40), le « Chagrin des heures » (p. 55). Le « Sillon » trace à la fois un « secours » et un « sillage » et le ciel « porte le sens bleu / du « creux fécond » (p. 20) : « Rien ne saurait clore le geste, / je vais vers toi qui, loin. » (p. 57)

N’oublions pas que « Ce qui cesse commence » (p. 62). Ecrire, tisser ou « Aimer » (p. 63). Promettre, offrir la grâce – légèreté et fraîcheur – d’une « Réponse » « Sans question » (p. 30).

Sabine DEWULF, in Le Miroir d’or

Caractéristiques

Dimensions 07 x 15 x 21 cm
isbn

978-2-36426-225-6

format / papier

15 x 21

nombre de pages

70

Auteur

LÉVESQUE Isabelle

Artiste

ALLOY Marie

Collection

Poésie