Désert au crépuscule

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Dans la grande tradition poétique arabe qui évoque le désert, ce livre se soulève contre une réalité mondiale habitée par la volonté de mort. Ces invocations célèbrent la vie, l’attachement à la beauté des êtres et des lieux. Passé et présent personnels et collectifs, Histoire et actualité s’entremêlent et se dressent contre l’insoutenable.

Couverture : Abdallah Sadouk. Tirage de tête en cours de réalisation.

Description

XIII

Te revoilà désert

Aux piliers brisés

Dans la litanie des remparts

Les portes ouvertes aux brigands

Il y a le Livre des morts

Remplissant la vallée des Anubis

Il y a les restes âcres de mon acacia

Brûlé au couchant qui décline

Et des échassiers englués

Au dépôt des plumes

 

Pour en savoir plus sur Désert au crépuscule, et sur Tahar Bekri, un article paru sur le net tunisien :

rihttp://www.leaders.com.tn/article/24879-desert-au-crepuscule-de-tahar-bekri


Tahar Bekri:

«Désert au crépuscule»

Depuis que j’ai entrepris de vous présenter, amis lecteurs, le fruit de cette lecture, ainsi que de vous faire participer aux émotions qu’elle a suscitées en moi, je doute. En effet, vu mes pauvres connaissances du désert et de ses peuples, comment puis-je espérer circonscrire et vous transmettre l’essence de ces poèmes réunis dans ce petit recueil et grand cri du cœur de Tahar Bekri, déchirant face aux entre-déchirements des peuples du désert, dont les cultures sont depuis toujours proches de la sienne. Mais non de la mienne, bien sûr… Il est vrai que je hante depuis assez longtemps, disons, par empathie acquise, une descente aux enfers découverte dans son «Salam Gaza» en 2011, interrompue en 2015 par la parenthèse d’espoir de «Je te nomme Tunisie» et reprise en 2016 avec «Mûrier triste dans le printemps arabe», pour que je m’en sente proche. Cela suffira-t-il? Aujourd’hui, dans la complainte qu’il adresse au désert dans «Désert au crépuscule», le poète en paraît loin, de l’espoir, sans qu’il l’abandonne toutefois entièrement. Enfin, peut-être, car, à l’exception de celles qu’on pourrait éventuellement dire telles au quarante-et-unième chant, il se garde des malédictions. Je pense qu’il y a encore trop d’amour en lui.

Ne couronne-t-il pas en effet ses quarante chants, adressés à un désert muet, par un quarante-et-unième, chargé d’une liste de crimes djihadistes, en citant leurs lieux, puis en invoquant un monde arabe ouvert, d’avant l’hégire, par le Mu’allaqāt, l’ode préislamique, «Comment hisser le poème? / Ils organisent la sauvagerie…»? Et l’éditeur d’écrire à juste titre dans sa présentation, que «Dans la grande tradition poétique arabe qui évoque le désert, ce livre se soulève contre une réalité mondiale habitée par la volonté de mort…». Mais il en rajoute, comme a contrario, nageant en plein rêve: «Ces invocations célèbrent la vie, l’attachement à la beauté des êtres et des lieux…». C’était les mots de trop. L’éditeur eût dû au moins relativiser sa phrase, en la faisant précéder de «… quelques-unes de…».

Tahar Bekri s’adresse au désert comme à une personne, bien conscient qu’il n’en recevra en réponse silencieuse que l’étalage des souffrances de ses habitants et des ravages causés par les guerres et ce tant par les terroristes iconoclastes que par les armées régulières et les milices «révolutionnaires» de tous bords. Il parle évidemment à un désert, compris au sens large, qui désigne les contrées arides et semi-désertiques, mais jusqu’à ce jour vivables, du Proche et Moyen Orient, ainsi que d’Afrique du nord. Mais également à ce nouveau désert de l’esprit, devenu tel par l’ignorance, l’obtusion, la bigoterie et le fanatisme, après avoir été un univers de culture un millénaire durant. Les deux aspects de ce désert forment un territoire aussi vaste que le désespoir et la colère du poète, qui s’écrie dès le premier vers: «Ce n’est pas un mirage / Que tu vois au loin / Mais la caravane de chars / Les canons devant (…) Tant de sabres aux lames aiguisées / Aveuglent la poussière / Les bannières sourdes et noires»! Ce terrible tableau, qui en peu de mots dit tout et nous introduit en pleine tragédie. C’est une tragédie décrite tout autant en clair qu’en symboles, que vous-vous garderez toutefois bien d’essayer de décrypter d’emblée, façon analyste, mot par mot. Et pourquoi?

Eh bien, parce que Tahar Bekri est ici un poète, un vrai, dans tous les sens du terme. Et, s’il s’est libéré des rimes et des lourdes règles d’antan, ses vers n’en sont pas moins tout harmonie, musique, chant, lamento déchirant et indivisible, ensemble à ne pas fragmenter, car il apparaît, lumineux, au lecteur par-delà le vers isolé, la strophe inexistante ou la pagination omise. Contentez-vous de lire, simplement. Survolez le détail. Retenez-le, si vous voulez et pouvez; autrement, votre subconscient s’en chargera. Et voilà que, peu à peu, les divers acteurs de la tragédie se mettent en place, et cela jusqu’aux chants XXII, (le libyen?), où «Ils asservissent des frères Noirs / Captifs du rêve de survie / vendus aux marchés de la honte…» et XXIII, où «… Les roches come des lamelles coupantes / Ultimi Barbarorum allumaient les guerres…». Fin?

Non, certainement pas, plutôt entracte, ou, tout compte fait, rétrospective, l’air de vous dire «ne croyez surtout pas qu’il en ait toujours été ainsi!»… Sans doute pour ne pas vous gonfler avec le trop commun «c’était mieux avant», mais tout en songeant: «voilà ce qui était et pourrait l’être encore, si seulement…»… Eh bien, pour la suite de mon «… si seulement» (donc le mien, non du poète), il faut attendre que cette pause, ouverte en XXIV avec «Je t’aimais / Palmeraie aux portes du silence (…) Sous ces ruisseaux offerts / Aux parcelles à l’ombre…», prenne fin au poème XXXI. Là, elle rend doucement le poète (désarmé, debout, au seuil du désert agonisant) à sa conscience du malheur, en lui faisant écrire, en une sorte de cri muet «… Mère souffrante sur son lit / Et toi debout sur le seuil».

Et ce malheur, Tahar Bekri s’y replonge – et nous de même – en plein, dès le chant XXXIII, où il fulmine: «Les tribus jamais rassasiées / De butins de guerre / Les haches levées (…) Mausolées qui brûlent / Tombeaux souillés…». Cependant, en dépit des mausolées incendiés – on y arrive au chant XXXV – «… Leurs croyances comme des voyances / De sorcières semant la discorde / Qui toujours recommence / Les meutes triomphant de la raison». Ah, il est désormais tout-à-fait impossible d’ignorer que, plus encore qu’en d’autres ouvrages, ces vers vouent aux gémonies les superstitions religieuses, tout comme les meutes de charlatans qui les exploitent pour borner la raison, berner les masses et les asservir. L’unique alternative pourrait, en cherchant bien et en extrapolant beaucoup, être esquissée au premier vers du poème XXXX et, par conséquent, laisser peu d’espoir, car se situant au passé: «Désert tu fus vert…», la suite du poème étant une poignante élégie à un paradis perdu.

Né en 1951 à Gabès en Tunisie, Tahar Bekri vit depuis 1976 à Paris, qu’il a rejoint après deux séjours dans la prison de Borj Erroumi, et ne pourra pas revoir son pays natal avant 1989. «Je quittais la prison de Bordj Erroumi / La blessure béante / Sanguine comme un bourgeon charnu / Le mauvais sang serré entre les dents / Retourné dans l’infamie / Que des plumes perdues au rêve… », écrivait-il en 2011 au chant XIII de son recueil «Je te nomme Tunisie». Tahar Bekri a publié une trentaine d’ouvrages (e.a. poésie, essais, carnets et récits) en arabe et en français, dont j’eus le plaisir de présenter dans ces colonnes le fameux réquisitoire «Salam Gaza», son souffle d’espoir «Je te nomme Tunisie» et cette multiple élégie qu’est «Mûrier triste dans le printemps arabe».

Sa poésie est traduite dans de nombreuses langues (russe, anglais, italien, espagnol, turc, etc.) et fait l’objet de travaux universitaires. Son œuvre, marquée par la douleur de l’exil et de l’errance, évoque des traversées de temps et d’espaces continuellement réinventés. Parole intérieure, elle est enracinée dans la mémoire, en quête d’horizons nouveaux, à la croisée de la tradition et de la modernité. Sa poésie, celle d’un homme engagé, se veut avant tout chant fraternel et terre sans frontières un peu à l’instar des proses d’Amin Maalouf. Tahar Bekri est considéré aujourd’hui comme l’une des grandes voix de la littérature maghrébine. Il est actuellement Maître de conférences honoraire à l’Université de Paris X – Nanterre.

Giulio-Enrico Pisani

1) Aux Editions AL MANAR, 96, bd. Maurice Barrès 92 200 Neuilly. France

2) «Les derniers barbares»: pamphlet de Baruch Spinoza sur la barbarie politique, suite à l’assassinat des Frères De Witt, à La Haye en 1672

3) Je pense – mais je m’avance peut-être trop – que le poète fait allusion aux religions primitives, naturelles et peut-être même au «Deus sive natura» de Spinoza

4) http://www.jeuneafrique. com/depeches/55953/politique/tunisie-borj-erroumi-la-prison-synonyme-denfer-carceral-compte-ses-jours/

5) Bonne part de ces lignes biographiques sont empruntées au site personnel de l’auteur : http://tahar.bekri.free.fr/

Tahar Bekri, rue Mahmoud Darwich

 Donnerstag 26. Juli 2018, 

Zeitung vum
Lëtzebuerger Vollek 

(Luxembourg)

Caractéristiques

format / papier

13 x 19

isbn

978-2-36426-221-8

nombre de pages

40

parution

Auteur

BEKRI Tahar

Artiste

SADOUK Abdallah

Collection

Poésie