Mûrier triste dans le printemps arabe

A partir de 17


20 exemplaires tirés à part sur BFK Rives
au format 15 x 21 cm, chacun rehaussé de trois interventions originales de Jean-Michel Marchetti, sous couverture Arches 250 gr.

800 ex. typographiés sur Bouffant édition.

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Description

Mais fixe tes yeux dans le gouffre
car nous nous approchons
de la rivière de sang
où bouillent tous ceux
qui ont fait violence aux autres

Dante, L’Enfer, Chant XI
cité en épigraphe, p. 7

Tahar Bekri n’a pas oublié son enfance et l’enchantement des matins d’albâtre dans la palmeraie de Gabès. Puis il a connu les cachots de Bourguiba et l’exil politique en France — après avoir traversé la Méditerranée en sécurité … C’était hier, avant le printemps arabe et les milliers d’enfants, de femmes et d’hommes déterminés à tout risquer pour traverser le canal de Sicile en espérant voir s’ouvrir les portes des villes repues sur la terre d’Europe.

Répondant à une invitation du peintre et sculpteur Marco Nereo Rotelli en charge d’un projet artistique sur l’île de Lampedusa, Tahar Bekri exprime son désespoir à la pensée de ses sœurs et frères noyés dans l’indifférence pour avoir rêvé d’une vie meilleure. Le poème intitulé Lampedusa est une adresse vibrante de rage — et de l’espoir d’un ressaisissement — à tous les Européens qui trahissent leurs valeurs : fraternité, charité chrétienne, humanisme …

Fruit d’une errance autour du monde, le recueil s’attarde sur les lieux où prospère le déni d’humanité — quand les nantis oublient ceux à qui manque l’essentiel, le limon / fertile et fraternel. D’autres îles ont leur place dans cette traversée de la Nuit : Cuba, Haïti, ou la Martinique d’Aimé Césaire. Aimé Césaire,

“ Volcan noir pour féconder la terre toute la terre
“ Palmier debout pour bercer la mer ”.

 

 

Le poète dans la Cité n’a que sa plume pour déjouer l’obscurité menaçante, s’opposer à l’aveuglement, élever sa voix contre la volonté de mort, la confiscation du printemps. Chants de liberté, ces poèmes disent avec gravité et mélancolie l’attachement à la vie humaine. De Paris à Tunis, de Bamako à Palmyre, de Dakar à Lampedusa, la traversée de la Nuit est habitée par le même désir de Lumières fraternelles…

(…)
Il est loin le vent qui apportait
Mon pollen à tes bourgeons alertes
Abri des rouges-gorges au réveil

Dis mûrier
C’est de soie vermeil qu’il s’agit
Ou de vers qui rongent la saison

Dis mûrier
C’est d’aube écarlate que tu te nourris
Ou de chenilles dévorant tous ces papillons


La critique

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MÛRIER TRISTE DANS LE PRINTEMPS ARABE
de Tahar Bekri

par Tanella Boni

Tahar Bekri a sorti, en avril 2016, chez Al Manar, son dernier recueil de poèmes, au titre évocateur, Mûrier triste dans le Printemps arabe, accompagné d’acryliques de Jean-Michel Marchetti.

Les poèmes de Tahar Bekri composent un chant ininterrompu avec, chaque année ou presque, un nouveau point d’orgue sur l’exil, l’errance, le voyage, mais aussi la fraternité et la liberté, la résistance à toutes formes de violences. Partout où l’humain est en péril, le poète fait entendre sa voix. Il n’a que ses mots comme armes pour combattre le mal qui croit avoir raison du vivre ensemble dans la paix. Quand le monde est à feu et à sang, la poésie a-t-elle encore son mot à dire ? Mais dire plutôt que garder le silence -autre manière de s’exprimer- c’est sans doute le rôle primordial du poète. Dire là où le bât blesse parce que la parole poétique fait partie d’une longue histoire de la pensée. Ici, elle prolonge l’intensité de ces mots accumulés depuis des siècles sur l’enfer qui attend ceux qui « ont fait violence aux autres ». Ainsi, Rûmi (1207-1273) et Dante (L’Enfer, Chant XI) sont convoqués pour ouvrir Mûrier triste dans le Printemps arabe.

Ici, la marche inlassable dans la ville n’est jamais solitaire. Le poème intitulé « Place de la République », par-delà la nuit des décombres, malgré les chars et les fusils, me semble emblématique de la solidarité entre humains qui croient encore en des valeurs qui font avancer le monde :

« Frères sœurs je marche parmi vous
Doucement sur la terre
Profanée par ces vivants nourris de morts » (p. 27)

La temporalité accompagne le poète qui fait le tour du temps des saisons et d’abord de l’hiver, personnage principal qui parcourt le recueil, après son entrée en scène, sous le signe du souvenir, dès le premier poème :

« Souviens-toi hiver de cet hiver
Il s’immola par le feu qui lui brûla les lèvres la parole humiliée de mille baillons » (p. 10)

Ceci n’est pas un conte au coin du feu mais la quête du sens d’un moment tragique resté gravé dans les mémoires. Dans le poème suivant, celui qui s’immole par le feu est nommé au détour du chemin du « Retour à Tunis », en avril, au cœur du printemps pluvieux.

« Pourras-tu voir ces chariots
Sans penser à Bouazizi
Au feu qui l’emporta
Rêve et rébellion résolus » (p.12).

Quand revient le poète dans sa ville natale, restent la couleur de l’hiver et les traces des rêves avortés. Comme les acryliques qui accompagnent les poèmes, le printemps porte des fruits amers et des couleurs sombres. La lumière est infime, sauf en couverture du livre. Pourtant, elle est toute intérieure, c’est le chemin de la résistance, quand des oiseaux de mauvais augure hantent les maisons. Des ombres maléfiques cachent la clarté du soleil et le souffle du jour. On se demande si la clarté du jour s’est transformée en nuit des malheurs, sous une pluie parsemée d’épouvantails. En effet, la métamorphose des vivants est remarquable :

« Ce n’est pas un merle qui chante sur la branche
Mais une tulipe noire qui hante ma demeure » (p. 16)

Les arbres sont plus tristes que jamais, des « cerisiers empaillés » et surtout le mûrier du poème éponyme : « Mûrier triste dans le printemps arabe ». Le mûrier n’est pas n’importe quel arbre, comme on le sait. D’emblée, il pourrait indiquer une géographie qui s’étend de la Méditerranée jusqu’en Chine et au-delà, même si le poète en fait d’abord le symbole d’un événement particulier : le Printemps arabe. Cependant, les chants multiples du poète sont sans frontière.

Sont débusqués – et de poème en poème – la destruction de l’humain et l’anéantissement de la vie par la guerre et la barbarie sans visage. Ainsi se dessine une géographie intérieure qui s’étend de Tunis à Leipzig et Palmyre en passant par Lisbonne, Lampedusa, Bamako, Casablanca, Dakar, Tombouctou et Ndjamena. Des pays entiers, comme Haïti ou Cuba, rejoignent les lieux de mémoire. Des poèmes qui datent rencontrent de nouvelles interrogations autour de la même cause, défendre la vie, la liberté et la fraternité. Transporter avec soi la lumière de la résistance face aux ombres assassines. Parfois, le dialogue se noue avec de grands poètes : Nazim Hikmet, Senghor, Césaire. Les mots se répondent en écho. Et Tahar Bekri est un grand lecteur.

Ainsi, Mûrier triste dans le Printemps arabe est un recueil de veille dans l’obscurité de la nuit. L’intensité des chants qui le composent dit l’échec des rêves les plus prometteurs et la résistance de la vie qui refuse de s’éteindre sous la menace de la barbarie qui perdure.

 

Colloque sur la géo-poétique de l’œuvre de Tahar Bekri les 2 et 3 mars 2017. Consultez http://www.fabula.org/actualites/la-geopoetique-de-l-oeuvre-de-tahar-bekri_74829.php

Tahar Bekri : Mûrier triste dans le printemps arabe

PAR KHALID LYAMLAHY

Dans le recueil de Tahar Bekri, le mûrier triste est aussi bien la métaphore d’un printemps arabe « volé » (p. 17) que l’image d’un poète obstiné qui résiste à l’obscurité. Face au chaos, la voix de Bekri lutte pour rendre un peu de dignité à cette « parole humiliée de mille baillons » (p. 10). Pour ce faire, le poète voyage entre la Tunisie natale et les terres d’exil, interrogeant la Nature sur la barbarie du monde et interpellant la « Princesse Europe » (p. 66) sur le sort des migrants. D’un voyage à l’autre, les questions fusent, la mélancolie s’enracine, la nostalgie resurgit, et l’exil, ce « dur métier » (p. 22), devient un lieu de renaissance dans la « liberté insoumise à l’opprobre » (p. 25). De Nazim à Césaire et de Pessoa à Senghor, les « chants de liberté » (p. 27) de Bekri s’écrivent dans le double jeu du voyage et de la rencontre. Lisbonne, Bamako, Lampedusa, Palmyre, Tombouctou : autant d’arrêts pour dénoncer les « ennemis des dieux » (p. 28) et défendre « l’envol des songes » (p. 38). Résistant au mal du pays et au « mirage de l’écriture » (p. 57), le poète porte la voix de « ceux qui disent / Non à l’ombre » (p. 59) et fait du poème ce « limon prodigue et raffermi » (p. 60) qui respire la liberté.

CCP 33-2, décembre 2016

Caractéristiques

exemplaire

courant, de tête

isbn

978-2-36426-064-1

parution

Auteur

BEKRI Tahar

Artiste

MARCHETTI Jean Marc

Collection

Poésie