L’ombre pour berceau

16


Un beau livre de dialogue : les aquarelles de Caroline François-Rubino donnent à voir, rendent sensibles les rêveries d’ombre et de lumière, de ruisseaux et de sous-bois qui traversent ce livre. Presque tous les poèmes sont accompagnés d’une peinture… Un ensemble d’une belle délicatesse.

Description

Qu’y puis-je si c’est le sous-bois, ce qui respire

dans l’ombre jalouse de ses secrets

qui m’appelle et m’attire ? […] Qu’y puis-je si

la lumière la plus précieuse

a l’ombre pour berceau ?

 

 

Béatrice Marchal

L’ombre pour berceau, aquarelles de Caroline François-Rubino, Al Manar, Neuilly, 2020, 48 pages, 16 €.

Transparaît chez Béatrice Marchal un désir de quiétude à la fois simple, intense et profonde. Elle la recherche et la trouve dans la contemplation de la nature.

Forêts et fleurs, paysages et éléments fusionnent alors avec son jardin intérieur jusqu’à devenir « le juste poids d’un présent aussi dense/qu’un fruit rempli de graines. »

Il y a concordance des temps entre sa sensibilité et l’élément naturel. Les ruines s’y relèvent « au premier soleil parmi les chants d’oiseau » ou encore parmi « ces pommes suspendues à leurs branches » et qui deviennent signes et messages pour qui sait voir. Éloge de la lenteur qui annule l’angoissante emprise sociale. « En retard, toujours/je me sens en retard,/avec courrier tâches démarches (…) ». Or « L’oiseau, l’arbre, la fleur, sont-ils jamais/en retard ? »

Secouer l’angoisse dans les mailles du poème qui alimente, en retour, la philosophie de la vie.

Quête du simple et du peu, magnifiée par les peintures abstraites de Caroline François-Rubino.

On ne trouvera ici ni grandiloquence ni militantisme exacerbés, juste l’adhésion à une ligne de sauvegarde, le suc d’une quête de beautés, loin « d’une vie uniforme, engourdie d’habitude,/qui ne sait même plus ce qui bouge dedans. »

Dépouillement, paix, clarté, contre excès, agitation, obscurité, loin des « pas meurtriers ».

Une lecture bienfaisante.

Béatrice Libert / Le Journal des poètes, janvier 2021

 

*

 

Béatrice Marchal, L’Ombre pour berceau, aquarelles de Caroline François-Rubino, Al Manar, 2020.

 

Béatrice Marchal est originaire des Vosges, pays de bois et d’eaux qu’elle chante avec un mélange de grâce et de sévérité « tour à tour riante et pensive,/ (…) à l’image/ du pays qui m’a façonnée ». C’est là qu’elle (re)trouve cette ombre où elle est née, ombre renforcée par le soleil et qu’éclaire la poésie. L’auteure manie avec précision la technique du vers pour associer la douceur de l’ombre à l’âpreté du jour parce que « le paradis peut disparaître/ d’un coup et laisser place à une perte sans remède ». Ainsi le vers coule comme la lumière sur les sapins, comme l’eau des cascades, pour atterrir sur des mots qui renvoient à la solitude de l’homme vers « une transparence nouvelle ». La référence à Proust est symptomatique à cet égard.

Les bois et les eaux appellent la voix du poète : « chers sapins, qui prenez soin même de l’inépuisable » ; « les bois où les herbes et les branches (…) font place à (…) de nouvelles traces ». Le poème, après sa chute de lecture, rebondit comme la chute de l’eau dont les gerbes offrent cet élan vers le ciel qu’on appelle avenir, espoir, élan.

Cependant l’interrogation demeure : « Qu’y puis-je si/ la lumière la plus précieuse/ a l’ombre pour berceau ? » dans une lancinante répétition qui révèle l’attirance des bois, des branches et des feuilles, de l’ombre pour en trouver le cœur clair. On lira dans le même esprit l’article que Sonia Elvireanu donne dans le numéro 76 de Poésie/ Première à propos du précédent livre de Béatrice Marchal, Un jour enfin l’accès suivi de Progression jusqu’au cœur, L’Herbe qui tremble, 2018.

Cet espace de clarté et d’obscurité, cet oxymore terrestre, appelle à l’effort, au rebond, à la vie : « regarde/ écoute/ respire/ accueille sur ta peau la caresse du monde/ laisse en toi entrer la force initiale (…) et sans plus de regret ni calcul, donne-les ». On devine que cet élan est difficile, qu’il demande un effort à cause de « la joie qui t’a manqué », à cause d’une force « qui ne fut pas ton lot ». Et l’on comprend l’attirance vers cette ombre comme vers cette lumière, force et réticence, appel et mémoire tuméfiée.

Et comme tout pourrait être simple quand on regarde « L’oiseau, l’arbre, la fleur (…) jamais en retard ». Le temps, en effet, est un baume -comme une déchirure- et la nature nous rappelle que tout vient à qui sait attendre. Alors seuls rviennent ces « buissons sonores de signes et de sens ».

Bernard Fournier

*

 

L’Ombre pour berceau

Qu’y puis-je si c’est le sous-bois, ce qui respire
dans l’ombre jalouse de ses secrets
qui m’appelle et m’attire ? … Qu’y puis-je si
la lumière la plus précieuse
a l’ombre pour berceau ?

Ce qu’écrit la poète, dans la fragilité de l’espace du poème, est une eau limpide et silencieuse, peut-être comme les larmes, peut-être comme le filet de lumière qui perce un ciel couvert. Béatrice Marchal se tient dans l’espace d’une parole hors du temps, observatrice d’une vie qui passe, est passée. L’autrefois, fil d’Ariane des propos de la poète, s’échappe d’une linéarité pesante pour offrir une évocation kaléidoscopique des souvenirs. Avec une pudeur extrême, percent des touches d’existence transfigurées par l’écriture. Est-ce que pour autant ces éléments trouvent sens ? Non, et c’est là toute la beauté de la poésie de Béatrice Marchal. Il semble que comme le calme de l’arbre dont les branches se reflètent dans le miroir d’eau d’un lac paisible, elle restitue les images d’autrefois sans laisser sa subjectivité en troubler le reflet. C’est, cela fut, ça sera peut-être, mais dans tous les cas c’est avec une telle sérénité que les instants du passé quelle qu’en soit la substance heureuse ou malheureuse sont reçus, comme la nature accueille le dénuement de l’hiver et regarde le printemps comme un trésor inestimable, qu’aucune attente ne se dessine, qu’aucun jugement ne perce, mais qu’aucune résignation non plus n’est perceptible.

Béatrice Marchal, L’Ombre pour berceau, Al Manar, Poésie, 2020, 46 pages, 16 €.

Grandir, devenir libre, grâce à la transmutation offerte par les mots, dont Béatrice Marchal convoque la puissance réflexive et illocutoire pour les mettre en demeure d’ouvrir les dimensions d’un présent apaisé, est ce qui occupe l’acte d’écrire. Car dans cette poésie écrire est un acte, est agir, est se saisir des dimensions de l’expérience pour en dévoiler la substance, et l’offrir au partage du poème.

Il n’y a pas de résignation, pas plus qu’il n’y a de désespoir, ni de joie démesurée. Je dirais alors que la sagesse est ce qui constitue la posture de la poète, qui laisse transparaitre peu à peu l’édification de son être, de la solidité, et de la grandeur de celle qu’elle devient, tout entière dans l’instant qui alors devient un présent qui absorbe toutes les temporalités.

L’Ombre pour berceau est un très beau livre. Les poèmes sont accompagnés d’aquarelles de Caroline François-Rubino. Les camaïeux des bleus dont la qualité d’impression est remarquable construisent des lieux imaginaires, des paysages indéfinis et profonds. Les mots, des poèmes entiers, même, s’immiscent dans chaque interstice de ces aplats de couleur, comme l’être visite le lieu de soi-même à travers le souvenir, avec une immense force qui  alors n’est plus une lutte, mais une certitude, celle qu’exister est là, dans cet instant du regard, et dans le présent démesuré du poème.

 

Comme un château en ruine envahi par les herbes
où l’on flâne au premier soleil parmi les chants d’oiseaux
en quêtant, sans regret des traces d’une histoire
oubliée, d’inexplicables signes de joie. 

-ce qui reste à vivre quand il se fait très tard.

Carole Mesrobian, Recours au poème, décembre 2020

*

Caractéristiques

exemplaire

L'un des 500 ex sur Bouffant de l'édition originale

format / papier

13 x 19, Bouffant édition, ex. de tête, sur Arches

isbn

978-2-36426-267-6

nombre de pages

52

parution

,

Auteur

MARCHAL Béatrice

Artiste

FRANÇOIS-RUBINO Caroline