Le pain, l’orage

A partir de 18


Il est des orages secs, d’autres qui nous inondent. Tous lèvent comme le pain dans le mûrissement des heures et crèvent. On ne garde pas leur levain qui s’éloigne dans l’air, seulement un souvenir de la fraîcheur, un gonflement de rivière, l’amorce du vent. La chair du pain est la nôtre, que son tourment emporte et apaise.

Couverture et dessins intérieurs : Caroline François-Rubino. Multiples interventions (aquarelle).

Effacer

Description

Nous avons dormi dans la satiété du vent. Rien n’est venu à nous qu’un balancement dans les branches des pruniers et l’affolement de l’herbe haute. Celui qui brise les amarres avait séché nos draps et déposé dans le lin brut le poids de ses gifles, un goût d’abîme et de ciel cru. Dans la nuit où chaque voix se révèle nous avons envié puis rejoint cet espace qu’il ouvre dans l’air, lieu de cloisons abattues et de tissu hâlé dont ne reste que la trame. Notre nudité fêtait la sienne. Le matin vint avant la lumière ; les feuilles du tilleul étaient muettes.

 

 

 

 

 

 

Emmanuel Damon, à propos du poème…

 

Réponses à Clara Régy (Terre à ciel)

 

1) – Ce questionnaire commence souvent par  » Comment écrivez-vous  » ? Ou  » Avez-vous des rituels  » ? Mais nous ne commencerons pas ainsi cette fois, car ce qui a retenu le plus mon attention dans notre premier échange, c’est un élément qui semble motiver votre écriture, je cite :  » Essayer de faire entrer la réalité dans le poème  » ! Pouvez-vous nous en dire davantage ?

On peut ici partir de cette phrase de Valéry : « La poésie est l’essai de représenter ou de restituer par les moyens du langage articulé, ces choses ou cette chose que tentent obscurément d’exprimer les cris, les larmes, les caresses, les baisers, les soupirs ». Il s’agit donc de dire ce qui échappe naturellement aux mots, mais qui nous est commun, c’est-à-dire le réel : le poème désigne toujours une réalité, fut-elle imaginaire ; et cette réalité, c’est ce que l’on partage. C’est d’ailleurs ce qui rend le poème possible, au sens où la singularité de la langue qu’il instaure pourrait rester inaccessible à son lecteur : la présence du réel dans le poème, en y constituant un lieu commun, assure d’une certaine manière sa lisibilité, nous préservant du solipsisme ̶ « J’écris aussi loin que possible de moi » dit André du Bouchet.

Création non prométhéenne, le poème ne fonde pas une réalité concurrente de celle que nous partageons : il s’essaie à restituer du réel une dimension existante mais cachée, ou moins facilement accessible. « Car si la poésie n’est pas, comme on l’a dit, le réel absolu, elle en est bien la plus proche convoitise et la plus proche appréhension, à cette limite extrême de complicité où le réel, dans le poème, semble s’informer lui-même » (Saint-John Perse). Je ne suis pas pour autant sensible à une poésie dont l’objet serait la seule épiphanie du minuscule, du banal ou du tout simple, qu’a pu, par élagages successifs (et également du fait de l’essoufflement des grands thèmes) justifier cette recherche du réel. J’aime les « écritures du sud » pour reprendre les mots de Glissant ; j’ai le goût de l’épopée, du grand air, des rythmes océaniques.

Le paradoxe propre au poème, ce sera dès lors de dire avec des mots ce qui échappe aux mots, faisant ainsi l’épreuve des limites du langage. Ce qui leur échappe, ou plutôt semble leur échapper, puisque « les mots savent de nous ce que nous ignorons d’eux » (Char). Cela exige un travail de/sur la langue, afin de réconcilier les deux ordres non fongibles que sont la vie et le langage. Cela comporte aussi un risque : celui de l’obscurité du poème.

 

2) – Vous avez aussi évoqué un travail sur les liens, les rapports entre les mots… Ce qui de toute évidence, fait sens dans la poésie, mais quelle est votre vision ou votre pratique personnelle(s) de cette union ?

L’unité minimale en poésie est le rapport entre deux mots que le poète a voulu côte à côte. La relation qui s’y instaure peut être de toutes natures (conflit, attraction, étincelle, sommeil). Elle peut donner naissance à toutes sortes d’illuminations ou de reconnaissances, par ce que Saint-John Perse nomme le jeu infini des correspondances, lequel procède des forces de « l’inconscient producteur de fulgurations intuitives et d’images » (Stétié) et s’appuie sur ce que l’humanité partage obscurément (par exemple, la mémoire collective), ou sur ce qu’elle pourra entendre. C’est ce rapport qui, à plus ou moins grande échelle (de mot à mot, d’une phrase à l’autre, d’un livre à l’autre, ou au corpus) donne vie au poème, circule en lui. L’écart entre les deux termes du rapport sera plus ou moins grand, plus ou moins tendu, prenant parfois le risque de menacer l’échange.

Le travail sur le langage qui en décide, c’est le style, entendu comme écart avec la langue commune : choix et ordre des mots, jeu des correspondances, analogies, références, intertextualité, mais aussi rythme (respiration, battements du cœur), sonorités, musique ou absence de musique. Avec pour viatique « ne jamais laisser la phrase tranquille » (Céline). On s’efforce ainsi de saisir le monde par ce qui se tient dans les silences, dans les blancs de la langue, de même que le peintre peint l’invisible, ou comme le dit Braque, le vide entre les objets.

3) Quels auteurs vous nourrissent ou vous ont nourri (poètes ou non) tout au long de votre vie de lecteur ? Ce qui pourrait nous conduire indirectement vers une bibliothèque idéale ?

Quelques poètes, parmi bien d’autres (je me limite volontairement aux deux derniers siècles) : Apollinaire d’abord, l’émerveillement qu’il suscite, enraciné dans l’enfance, la joie, la musique et la danse toujours présentes ; Pierre Dalle Nogare pour ses explorations obscures de la langue et du vivant. Puis Saint-John Perse, la richesse infinie de ses inventions verbales puisant dans toutes sortes de glossaires, et la jubilation du beau ; Glissant, inventeur de mondes et de concepts ; Char pour l’exigence, la fidélité à son cap, l’éblouissement. Manciet pour la puissance d’emportement, son parler à voix haute devant l’océan du golfe de Gascogne ; Celan, sa langue inouïe et indicible, et Mandelstam, l’un des plus grands par les régions de l’être qu’il explore. Du Bouchet qui a su trouver une phrase si étroitement liée au souffle ; Jude Stefan, érotique métaphysique, incarnation d’un rythme. Peuchmaurd, la tendresse infinie de ses mots, ses illuminations nourries aux jachères de l’inconscient ; Stétié, floraisons et diamants, et Dylan Thomas enfin, tout entier dans le poème, dans l’éblouissement généreux de sa langue…

4) – Et la question habituelle : si vous deviez définir la poésie en trois ou quatre mots, quels seraient-ils ?

Création – Rythme – Monde. Paysage, visage.

 

Caractéristiques

Dimensions N/A
format / papier

15 x 21, tirage de tête sur Arches

nombre de pages

110

parution

Auteur

DAMON Emmanuel

Artiste

FRANÇOIS-RUBINO Caroline

Collection

Bibliophilie

Poésie