Description
Ici Marie Alloy, que l’on connaissait comme peintre de belle pratique (et notamment artiste du livre) franchit le pas, et devient poète. De l’image poétique à l’image peinte, le chemin est escarpé – une même sensibilité ici les accorde.
La main du tableau
passe devant la flamme :
̶ exacte imposition
Dans la chaleur de la lumière
l’âme du geste naît de l’ombre
saigne notre mémoire d’homme
Fervente la prière excède les mots
pauvre au seuil de la flamme
La prière est le geste de cette main :
̶ son doigt sur l’absence
La main éclaire dévoile et protège
fait signe à l’autre flamme
̶ l’éternelle
La Ligne d’ombre, Marie Alloy (par Didier Ayres)
La Ligne d’ombre, Marie Alloy, éditions Al Manar, juin 2024, 116 pages, 20 €

Écrire, voir ; voir, écrire
L’intérêt primordial à mon sens de ce recueil que publie Marie Alloy chez Al Manar, c’est la confrontation de l’écrivaine avec son autre talent, la peinture. L’on y voit d’ailleurs une rencontre avec la saison hivernale, à la fois dans les aquarelles qui illustrent l’ouvrage, et dans la prosodie même, combinaison savamment agencée de la peintre et éditrice du Silence qui roule (une autre corde à son arc). J’ai dit l’hiver en pesant mes mots, car pour moi c’est la saison du poème (comme l’été est celle d’Yves Bonnefoy). La nature se dépouille, les eaux s’immobilisent dans la glace, les chemins sont éclairés par des lumières froides et parfois rasantes. Tout y est poudreux, au contraire de l’été où tout rayonne. J’aime ce sentiment minéral, cette sorte de pureté presque pérenne de la neige dans sa brièveté violente. J’ai retrouvé cela dans La Ligne d’ombre.
La peintre, ici encore, raréfie les signes visuels, les donne à voir dans des images qui confinent au silence, avec sans doute la volonté de rester très elliptique et retenue. Par exemple, j’ai apprécié Le Feu d’ombres, travail de la flamme luttant contre la glace, aquarelle oxymorique qui dit un état de l’être, sa confrontation avec les éléments les plus stricts et les plus tenaces de l’âme humaine.
Le livre sonne juste, grâce à l’équilibre des épithètes, l’équilibre des froids et des chauds, l’équilibre des strophes, l’équilibre de la nomination, l’équilibre des lavis, taches aqueuses souvent dans les bleus, des rehauts de rouge ou de jaune dans une simplicité d’évocation. Bien sûr, il y a quelque chose de morbide dans l’hiver – saison dure pour les passereaux, saison animée de journées courtes imbriquées dans une longue nuit qui pourrait faire penser à la mort. Et c’est bien le cas ici, représentation qui enrichit l’imaginaire de la saison froide. Le souvenir, la mort sont proches, se côtoient.
Pour aller un peu plus loin, je dirais que nous sommes dans le matin, la faim, les cycles, la lumière, le deuil, idées constituant une poésie simple d’apparence quand le sous-texte dénote d’une inquiétude profonde de l’être, de l’ontologie de l’être. Et là encore, je vois l’action de la peintre, pour ce qui est des couleurs noires des branches hivernales, d’un carré de ciel blanc, de bouquets de racines ocres, ou vivant du silence transparent des ombres, tons des feuillages argentés, couleur carbonisée de petites bûches qui servent au feu de bois. L’œil est ainsi l’organe principal de cette déambulation presque solitaire. Sachant que l’œil est matière, et la vision, une activité souveraine.
Couleur sur couleur tout recommence
toile après toile poème après poème
la couleur remonte à la source
le temps à sa flamme
Ou
Rester là avec les forces profondes
dans l’émerveillement de la peinture
notre jardin d’enfance
Importance de ce fait de la lumière qui s’acquitte de la double tâche d’un élément matériel (onde et corpuscules), mais aussi spirituel (Fiat lux).
Fin suaire l’hiver
commence à tisser ses voiles
L’absence délivre la parole
d’une voix sans personne
J’avais faim
je n’étais qu’une ébauche
J’étais l’absente du dessin
la blessure innocente
dans la doublure du monde
Et pour conclure, je renverrai le lecteur vers les tableaux de Joan Mitchell, peut-être plus que d’Eugène Leroy, et vers les poèmes d’Aurélie Nemours.
Didier Ayres, La Cause littéraire, 9/09/2024
Marie ALLOY – La ligne d’ombre –
Poèmes et peintures, Al Manar, juin 2024, 116 pages, 20 €
Une chronique de Marc Wetzel
Marie ALLOY – La ligne d’ombre – Poèmes et peintures, Al Manar, juin 2024, 116 pages, 20 €
« Nous voudrions garder de nos saisons
la demeure d’ombre où reprendre source » (p.108 – derniers mots du recueil)
L’ombre, ici, est guide plutôt que lacune : c’est cette ligne flottante et plus foncée – comme un petit tunnel orageux qui passe – , un mince endroit plus chargé ou condensé, où l’on y voit moins clair, bien sûr, mais où voir vient et revient spontanément, pour comprendre le reste. L’ombre est une ligne de contraste utile à la compréhension : elle réorganise ce qu’on voit mieux qu’elle. On repasse par elle afin de saisir mieux la lumière. Son bain sombre, au passage, renouvelle le regard. La ligne d’ombre picturale est voulue et décisive : elle est, par nature, consciente et libre. Elle indique, dans le monde représenté, où et comment s’y tient sa représentation réussie – et elle est là pour que notre regard puisse toujours faire autrement et nuancer, à chaque considération, sa vue du reste. Consciente : elle nous fait voir comme elle voit elle-même. Libre : on s’y replonge pour avoir autrement présence. C’est comme la réserve contemplative propre du peintre, le terrier d’où sort (et qu’ira regagner ?) son regard. Un peintre qui par principe ajoute des images au monde ne peut pas s’y tenir comme les autres, de même qu’un poète ajoutant formules à la voix humaine n’y campe pas seulement, il la renouvelle, et la sanctifie, lui aussi, de son effort de comprendre, de son intrusion créatrice :
« Dans le vacarme des couleurs
souvent l’ombre est une intruse » (p.79)
Ce que comprend un peintre, c’est le lien de la lumière obtenue par elle ou lui avec une sorte de lumière natale qu’il sent être celle de tous. Son regard spécifique (spécialisé ?) fait toujours voir un lien de la lumière à elle-même. Comme un(e) poète : ce qu’il comprend, c’est le lien de la voix obtenue à une sorte de voix native (pré-articulée, potentiellement polyglotte, Sésame espéré et craint des cordes vocales) – d’où l’émotion particulière d’un descendant retrouvant le carnet manuscrit d’un ancêtre, y découvrant la graphie d’une main perdue, l’écriture qui n’a pas fait entendre une oeuvre. Aussi troublant qu’un brouillon de testament olographe retrouvé dans les papiers (jaunis) de quelqu’un de ruiné, dément, fantaisiste ou jusqu’au bout hésitant – qui n’aura eu que ces pattes de mouche à léguer.
« Une nuit nos rêves ont retrouvé
les visages exacts intacts
du père et de la mère
Chacun a traversé le temps
leurs mots ne sont plus vivants
que dans leur écriture – leur voix perdue
Oui ils sont vivants
vivants dans notre manque
et nous leur écrivons
pour nous entendre » (p.18)
La nostalgie n’est pas seulement régressive; car elle atteste que la conscience de soi peut survivre en autrui (tel mort auquel je pense peut encore me faire rougir) : l’indépassable y reste navigable, et l’eau apparemment croupie d’un esprit peut être nagée plus bas. C’est le propre de l’être humain : l’absence peut répondre (même peu ou mal) à notre prise de conscience d’elle. C’est qu’en étant alors consciente et parlante, la vie des disparus émettait d’elle comme un témoignage de sa présence, se faisait capable d’une attention au monde qui l’objectivait en retour. Parler, et même se parler à soi-même en silence, c’est s’inscrire dans le monde, puisqu’on y use de mots qui ont déjà entendu la vie, on héberge ainsi en nous l’ »amont » – subsistant, à la fois béni et crucifié – de notre propre présence :
« Quelqu’un écoute derrière la porte
Est-ce ta mère ton père
ton frère tes enfants
ou ton Amour ?
Ce quelqu’un c’est peut-être toi
ou ton double ton leurre
ou l’âme de ton âme
ou le temps mis en croix
ou l’avancée d’un mot
en amont de toi » (p.46)
Mère et père, bien sûr, sont producteurs et gardiens de cet amont. Ils n’ont pas seulement parlé à l’enfant, ils se sont parlés devant lui, ils lui ont fait comprendre ce qu’est se comprendre. Conscience et liberté joueront naturellement à papa-maman dans l’esprit de l’enfant. Conscience d’abord maternelle ? (« Sans l’ombre maternelle/ il n’est pas de pays natal« , p.80), puisque conscience est d’abord pouvoir d’être gros de soi, et d’en accoucher sur mesure; et liberté d’abord paternelle ? (« Là où demeure/ la dernière étoile paternelle/ la liberté est sous les feuilles/ un couloir de vent/ au fond de la fosse commune/ un carré de ciel » p.48), puisque liberté est ce courant caché de vivre autrement. La mère « mendie » notre survie (« superstition » signifie, on le sait, « superstites essent » – en latin, « que nos descendants subsistent » ! -, voeu que ce à quoi on a donné la vie puisse se la redonner, et qu’elle se dépasse elle-même assez pour produire ce qui la protège !), et le père proclame notre autonomie, notre foi continuée en nous-même, notre légitime souveraineté intérieure. Il parie sur la beauté de nous accomplir, sur la possibilité que là où les années réelles se terminent et qu’une vie ait son terme, les années vécues se prolongent et que vivre garde son « autre résonance » :
« Où l’âme nous offre son apaisement
la beauté s’accomplit à la source
Il n’y a pas de paradis
mais l’oiseau des souvenirs volète dans nos nuits
et nous veillons sur l’inattendu
pour que l’absence vive
– dans le devenir » (p. 103)
Cette poète-peintre (née en 1951, par ailleurs éditrice) est mystérieuse et généreuse. Elle a, de toute évidence, la générosité de ce qui nous donne de vivre autant qu’elle. Mais elle a aussi le mystère des gens hantés par l’absence ( par ce propre de l’homme, qui est aussi son impossibilité de rejoindre la pleine présence d’une pierre ou d’une bête) – absence murmurante des morts, absence inconditionnelle de Dieu, indépassable mutisme des formes et couleurs dans la peinture et insaisissable voix du regard dans la poésie. Toujours et partout c’est sa lucidité qui prie :
« Dieu est témoin Dieu est solitude
Certains le contemplent comme une misère
Pour d’autres il est un souffle une langue de sable
où crient des goélands comme des hommes
Il est dans ce bleu qui ancre les eaux au sol
Il est ce granit rose rongé par l’érosion
Il est avec ces arbres effilés
qui flambent un soir d’hiver
Il se dérobe à notre vue notre vie
sans cesse soumise à conditions
Il se niche sur la ligne d’horizon
avec le chien battu
Il protège nos morts avec des feuillages
de mots que personne n’a jamais entendus
Il est là il nous parle depuis l’inconnu
Sa confiance surplombe chacun de nos actes
Il entrouvre nos regrets leur offre une rose blanche
– ce pur héritage du coeur
Comment nommer ce qui ne peut se dire ?
Le corps rompu se relève
La peinture converse avec sa genèse
et les jours ne comptent plus
Certains crient au feu
sous la ligne d’ombre
Notre candeur aurait-elle quelque chose à voir
avec l’art de mentir ? » (p. 68-69)
—–
©Marc Wetzel, 11 septembre 2024, revue Traversées.com
Marie Alloy, La ligne d’ombre
L’ouvrage, après une brève introduction qui nous renseigne sur les sens possibles de son titre, se compose de quatre parties. Chacune, introduite par une aquarelle de l’autrice en pleine page, comporte une vingtaine de poèmes : En regard, En silence, En souvenir, En partance. L’usage insistant du gérondif souligne la simultanéité de plusieurs actions et le sens d’une démarche sans cesse en devenir.
Dans son Liminaire aux Reposoirs de la Procession, Saint-Pol-Roux écrit :
Sur la terre gérondive, nous allons enfin réaliser en pleine clarté toutes les images naïves qui, depuis l’origine, se sont fixées sur les infiniment petits murs sombres de cette caverne : le cerveau de l’homme.
Un même regard, une même main, un même élan trace peintures et poèmes. En partage, une mince ligne d’ombre les accorde. Comme à l’horizon le ciel rejoint la terre.
Les poèmes de longueurs variables n’excèdent pas une vingtaine de vers et tiennent sur une page,
à l’exception d’une longue suite de distiques (p 66 à 69) où les vers comme des touches d’ombres parlent de lumière et dessinent sous nos paupières un tableau invisible.
« Écrire avec la voix du regard », écrit justement Marie Alloy. Des regards soufflent sur la braise des couleurs et la main gratte le charbon des mots où sont enclos les souvenirs de l’arbre. L’ombre et la cendre parlent de la lumière et du feu. Synesthésie. L’œil écoute, l’oreille regarde. Scrute le rapport au temps, à la mémoire, à l’enfance et aux souvenirs des aimés disparus. Et cela nous touche, car le sujet dans le poème est un nous impersonnel.
La Ligne d’ombre est aussi ligne de vie et de lumière
Par Jacques Goorma | Recours au poème, 21 octobre 2024

Marie Alloy, La ligne d’ombre, Al Manar, 2024, 116 pages, 20 €.

∗∗∗
Extraits
Le regard
prélude au poème
à la toile
Le poème
prélude au fruit qui s’élève
se détache se délivre
tombe
s’ouvre en deux corps
deux solitudes
l’une d’ombre
l’autre de chair
*
La question est à présent
sur nos lèvres dans nos yeux
- avons-nous jamais cru au paradis ?
le petit bois des souvenirs s’enflamme
avec les images du vieux chêne
la volière aux perruches les dahlias
les haies noires de cassis
les montagnes de paille après la moisson
et l’odeur du poulailler
- qui les réveillera d’entre les morts ?
Nos rêves sondent ce qu’ils brûlent
dans l’onde froide des peurs
Où l’ombre s’incline
reste une voix sans personne
avec un peu de chaleur
veloutée
*
Nous avons voué nos mains
au silence de la toile
au bruissement des couleurs
à la lumière natale qui ne saurait se perdre
Nous avons voué notre chant nos mains
nos voix nos paroles à ces moments
où nous étions petite rivière
Parfois le temps s’allège
nous n’y sommes pour rien
s’allège et puis revient
jusqu’au vertige
et prépare sa chute
dans la lumière
*
Tremblantes feuilles roulées au sol
le temps d’une ondée de givre
le temps de ravauder le tissu des signes
nous entrons sous les feuillages glacés
glissons sur la surface du papier
et la grisaille du fusain
retombe sur nos cœurs
***
La ligne d’ombre, Marie Alloy, éditions Al Manar, 2024,
par Marie-Hélène Prouteau
Marie Alloy est à la fois peintre et graveuse et elle se consacre aussi à la poésie. Elle aime entretenir le dialogue avec des poètes d’aujourd’hui, en particulier dans la maison d’édition qu’elle anime, Le Silence qui roule. Ses nombreuses gravures répondent aux poèmes inédits d’Eugène Guillevic, Dominique Sampiero, Antoine Emaz, Pierre Dhainaut, Abdellatif Laâbi et bien d’autres.
Avec ce recueil poétique, La ligne d’ombre publié aux éditions Al Manar, c’est au coeur des relations entre peinture et poésie que Maria Alloy nous emmène, en donnant doublement chair aux mots du poème et à sept de ses aquarelles au fil des poèmes. 2
En peinture, la « ligne d’ombre » évoque précisément le dessin du tracé des ombres et le trait du graveur dont la pointe sèche donne des ombrages au trait. Tout au long du recueil la poète joue de la polysémie féconde du mot « ombre ». « Parfois dans le secret des ombres / nous retrouvons les vieux cahiers de nos ancêtres » écrit-elle. Désigne-t-elle dans ce beau vers énigmatique, l’ombre comme zone d’obscurité ou bien l’âme des morts, « ton père », « ta mère », « ton frère » qui passent dans ses vers ?
Le mot « ombre », à chaque poème, à chaque page, appelle par contraste la lumière. Marie Alloy est la peintre-poète qui habite la lumière et les aquarelles chaleureusement colorées du recueil l’attestent. Art du poème et art pictural se trouvent ici accolés, comme « en regard », pour reprendre le titre d’une des parties du recueil. Ainsi le poème, « Dans le sillage du poème », en page de gauche fait-il face à cet autre, en page de droite, « Dans le bleu du pastel ».
Le recueil nous emmène loin du tumulte du monde dans l’atelier de Marie Alloy. Les titres des parties du recueil, « En regard », « En silence », « En souvenir », « En partance », que ponctue cette préposition « en » répétée, laissent deviner une âme réceptacle des choses. La contemplative qui, dans plusieurs poèmes, use de la parole intérieure : « Tu voudrais en rendre l’écho/en quelque éboulis de mots ».
Un autre monde est là, dans son retirement, qui est un monde subjectif, coprésent au nôtre. Le royaume de la poète : celui de présences aimées et disparues, celui d’une aube qui se lève, du chant d’un oiseau. Celui d’un consentement à ce qui advient, à ce qui revient, parfois avec nostalgie. Les rêves, les « chagrins les tourments », « une stèle de regrets ».
« Nous voudrions garder de nos saisons/la demeure d’ombre où reprendre source », écrit-elle. De cette absence même émane une lumière. Tout se joue dans une sorte de balancement, de va-et-vient qui ramène sans cesse, par de secrètes et perpétuelles correspondances, à « l’émerveillement de la peinture/ le jardin d’enfance ».
La ligne d’ombre de Marie Alloy fait résonance avec le titre du recueil de Philippe Jaccottet L’encre serait de l’ombre. La formule suggère la ténuité du geste d’écriture. En ce point où se joignent monde extérieur et monde intérieur sur un chemin de clarté. « Au bout de la ligne d’ombre, il reste encore de la lumière, une ligne bleue, ligne de ciel, signe d’envol et de blancheur. C’est sa présence à l’horizon qui nous ajuste au monde et nous rend au silence ».
L’on pourrait reprendre ce que Jean Starobinski dit de la poésie de Philippe Jaccottet et l’appliquer à celle de Marie Alloy : « un amour professé de la clarté ».
Marie-Hélène Prouteau
Article de SABINE DEWULF , Terre à Ciel
Marie Alloy, La ligne d’ombre, éditions Al Manar, 2024, 115 pages, 20 €.
Ce nouveau livre de poèmes de Marie Alloy, qu’elle accompagne de huit aquarelles colorées où les ombres frémissent, me semble placé, tout comme ces oeuvres visuelles, sous le signe d’une recherche d’équilibre, même au sein du paradoxe : il se divise en quatre grandes parties, dont chacune contient une vingtaine de poèmes. Le titre d’ensemble évoque une ligne qui se trace en s’effaçant – qu’elle soit vers à écrire ou trait à noircir -, comme l’horizon inaccessible, pourtant toujours à portée d’oeil et de lumière. Cette ligne unique, énigmatique, illimitée, m’évoque un passage à emprunter par la plume ou le pinceau dans la profondeur du coeur, afin de se sentir vraiment vivant, dans une réalité plus unifiée et plus vaste : « C’est sa présence à l’horizon qui nous ajuste au monde et nous rend au silence. » Quant aux titres propres aux sections, ils confirment cette première impression d’unité, puisqu’ils sont tous introduits par la préposition « En », traçant à leur tour une ligne secrète, un chemin intérieur : « I. En regard » ; II « En silence » ; « III. En souvenir » ; « IV. En partance ».
Si le « regard » est immédiatement présenté comme » prélude au poème » et « à la toile », il s’agit en réalité d’un oeil intériorisé, comme l’indique la citation de Roger Munier en exergue (« Il y a dans la vue autre chose que la vue »). En outre, il paraît inséparable d’un autre, venu d’une autre rive (le soleil ? l’oeil divin ?) : « Un oeil te regarde / prend feu à l’horizon ». Ces deux regards se rejoignent en un seul, le nôtre, si sensible, si aigu qu’il n’a plus besoin du jour et se confond avec l’ouïe : « Nos yeux traversent des ombres / […] / Nos yeux sont à l’écoute ». Suivant la « ligne d’ombre », la poète-peintre cherche ainsi à puiser à la « source » de la « couleur », en amont du monde visible : « Où se perd le regard ? – à quelle source ? » L’espace perçu ici n’est pas celui dont nous sommes coutumiers ; nos sens nous trompent, nous oublions l’abîme, l’immensité secrète du réel : « De la pointe d’une herbe / la vue est immense / et la terre une pierre ». Cette vue est celle d’une conscience plus vive, qui embrasse également l’éphémère, le précaire : « Le monde se tient à l’extrémité d’une branche / qui peut casser à tout instant ». N’est-ce pas là l’oeil du coeur propre aux mystiques, où s’unifient les sensations, les sentiments et même les contraires, depuis un lieu immaculé, intraduisible ? « Ce qui tombe / tombe de neige / sous le ventre des herbes / brûlées de givre »…
Regarder vraiment, pour Marie Alloy, c’est donc revenir, à l’aube de toute pensée, au « silence » primordial. Significativement aveuglée (« Le temps semble s’écrire / en braille […] »), la poète-peintre s’interroge sur ce qui creuse sa soif d’un « paradis » et d’une relation à l’« Autre » – le tout Autre, orné d’une majuscule. Dans ce silence insondable, l’impossible surgit : « L’absence aimée se glisse là / là où nous n’avons plus de secrets / plus de mots pour la dire ». C’est le lieu inouï où résonne « l’âme de ton âme / ou le temps mis en croix ». Le poème se fait alors « prière invisible », fondamentalement adressée à « ce qui demeure », « libre du temps », située dans « l’ici », la paix, le « calme » d’où « perle le chant »… Le silence, c’est aussi ce que l’on ne peut nommer parce qu’il relève du tragique – par exemple « l’enfant mort-né ». C’est ce qui semble à peine exister, que le poème effleure : « C’est dans le presque que nous aimons / C’est dans le presque rien que nous vivons », un « temps » « si pur qu’en lui / même l’absence dure / et en jouit ». La seule écriture possible est alors la « parole / d’une voix sans personne ». 12
Impersonnelle, la « ligne d’ombre » nous dépossède, nous met à nu, nous rend à l’indicible joie d’être au monde.
Ce « silence » est suffisamment ample et dense pour mener au « souvenir » de ce qui s’est englouti : « La nuit est un lac noir / Les enfants sont perdus ». Le poème apprivoise peu à peu cet « infini » que seule peut mesurer « l’âme » et que Marie Alloy appelle « Dieu ». Celui-ci « se niche sur la ligne d’horizon / avec le chien battu » et « protège nos morts avec des feuillages / de mots que personne n’a jamais entendus ». Dans l’épopée de vivre, un élan de confiance reste possible vers l’ineffable qui transcende le temps, malgré la nostalgie inévitable, les souffrances, le tragique de l’existence, le passage inexorable : « Qu’importe ce qui est dit c’est le geste qui parle ».
Reconnaissant pleinement la nécessité de l’éphémère, la poète entre « En partance », de toute son « âme », « Dans le sillage du poème ». La « ligne d’ombre », à écrire ou à peindre, se révèle infiniment mobile. Elle s’avance dans la force étrange de son incertitude : « Les mots à découvert / traversent / peut-être une rue / peut-être un visage ». Ceux-ci n’ont plus qu’à « se franchir eux-mêmes », « seulement poussés / sur cette page / en partance », tandis que « La main errante sans dessein / attend la fécondité d’un geste ». Ce n’est alors plus « la mémoire qui parle / c’est une autre lumière », jaillie dans le « suspens », dans l’entre-deux d’un « vide ouvert et serein ». Les vers de Marie Alloy retissent un fil sans cesse interrompu, reliant la naissance et la mort, le jour et l’obscurité, la présence et l’absence. Ils nous invitent à « voir » vraiment « ce qui est qui est fluide qui file là / sous nos yeux en partance / sans repos et sans prise ». Ils accompagnent le mouvement même du mystère, donnent à entendre ses résonances infinies, depuis les profondeurs d’une âme qui sans cesse renaît de ses cendres :
« Nous sommes dans l’ombre des rumeurs
un peu de nuit à l’entour de nos mots
une fumée dans la voix un poème funambule
le corps dansant face aux étoiles
d’une faim d’enfance »
Sabine Dewulf, pour Terre à ciel (décembre 2024)
ARPA décembre 2024 N°145-146
Lecture de Jean-Marie Corbusier
Marie Alloy – La ligne d’ombre – Al Manar 2024, 112 p.
Peinture et poésie se mêlent dans l’ordonnance des jours dans un dernier sursaut mais tout est provisoire qui nous guide toujours plus loin dans la résonance du monde, de la recherche du ciel partout, nulle part à la recherche du geste qui parle. Les couleurs, les mots s’interpénètrent fouillant notre espace et notre personne, recherchant un témoignage de notre existence si même ce ne sont plus que des traces dispersées en archipel. Le lecteur aborde le monde d’une façon subtile et légère, tout un passage sans accroc, tout forme un tout de sensations et de pensées nous veillons sur l’inattendu, ce qui n’est pas encore révélé à nous, l’espoir, peut-être aussi furtif soit-il. Il y a une lumière douce et pénétrante qui illuminent les poèmes qui s’ écoulent vers des temps intérieurs. Ce sont des tableaux de vie où celle-ci apparaît dans ses moindres détails, dans ses répétitions sans aucune concession dont l’issue sera la solitude dont il restera encore cette lumière qui jamais ne quitte le poème.
La main, celle du peintre et du poète joue un rôle discret mais intense, elle convoque les couleurs et les mots et rappelle les temps effacés mais il est toujours temps de rallumer le feu. Pour Marie Alloy, la poésie est ouverture, espérance, elle convoque d’autres poètes, d’autres peintres que mon épouse apprécie surtout Vieira da Silva. L’auteur rassemble toute les parties du monde pour les temps vécus dans la belle unité.
Les mots forment un voile abstrait entre les mots et ce qu’ils désignent, il y a toujours une ligne d’ombre, nous ne pouvons pas vivre dans « le pur insurveillé ». Cette poésie les rapproche qui dit le monde avec simplicité et aisance où quelques mots suffisent à rendre la poésie au poème par notre émotion intellectuelle et notre sensibilité. L’humilité de la parole accueille le monde par-delà ses failles, ses hoquets, ses difficultés dans une acceptation qui réconforte où chaque lecteur trouvera une matière et une réflexion qui le concerne. Le réel se saisit par l’intime et lui donne toute son épaisseur, cette force qui bat avec la vie au quotidien avec ses exigences du dehors et du dedans.
Poésie sous le signe de la lucidité.
Laisser les mots en jachère
et peindre
Ouvrir nos mains
nos regards 15
Écrire et peindre
l’un et le multiple
et d’un élan fou
accueillir sur la toile
les floraisons
dans les dissolutions
de la lumière
Les aquarelles témoignent aussi des rapports des couleurs entre elles qui s’interpénètrent, se côtoient, livrent leur existence dans un jeu de force où elles s’imposent l’une avec l’autre, l’une contre l’autre. Comme dans le poème, une harmonie prend naissance qui nous apaise, nous rappelle que la vie aussi peut être sourire sur nos lèvres et sur le monde.
Jean-Marie Corbusier
REMERCIEMENTS DÉCOUVREURS POUR LA LIGNE D’OMBRE DE MARIE ALLOY CHEZ AL MANAR.
J’ai disposé ces dernières semaines de trop peu de temps pour lire avec l’attention qu’ils méritent certains des livres que j’ai reçus. Et j’en ressens comme toujours une certaine culpabilité. Que n’affaiblit pas la réflexion. Ainsi de l’ouvrage de Marie Alloy La ligne d’ombre que l’amicale lettre qui l’accompagne présente comme un recueil de poèmes écrits au réveil pour y évoquer le « modeste » vécu d’une femme par ailleurs quand même peintre, graveuse et éditrice, d’une personne par conséquent qui aura depuis longtemps placé son existence sous le signe d’un rapport esthétique, artistique, ce qui pour moi signifie exigeant, avec ce qui fait pour nous la vie.
Je prends quand même ici le temps d’écrire que les poèmes de Marie Alloy sont à l’image des peintures qui les accompagnent. Ils tracent des lignes, déploient des couleurs qui sont avant tout des mouvements. Des mouvements intérieurs qui s’inquiètent moins de définir, d’atteindre ou de cerner, que de faire signes vers. De résonner avec. D’entrer en vibration.
Avec sa Ligne d’ombre, expression empruntée au riche vocabulaire de la peinture, Marie Alloy fait le choix d’une poésie des choses et des pensées simples de tous les jours sans que rien n’y soit simple. Et rien vraiment d’uniquement concret. Il y a des fleurs, des rayons, des reflets, des troncs d’arbre en hiver, du gel sur des carreaux, des haies noires de cassis, des montagnes de paille après la moisson, de la pluie, de la neige et des moineaux tombés, une pointe d’herbe encore d’où regarder comme un caillou la terre… Mais beaucoup de souvenirs aussi, des impressions, des interrogations, conversations avec soi-même, les proches sans oublier les disparus et beaucoup de regards qui plongent. Et de regards qui passent. L’ensemble est affectif et pénétrant. Dans une sensibilité constante à ce qui de la lumière au cœur de l’ombre affleure ou le plus souvent de l’ombre fait signe encore en l’effleurant, de la lumière.
Dans cette Ligne d’ombre, le monde fait sentir sa présence – celle d’une voix sans personne avec un peu de chaleur veloutée – et l’être à travers sa parole répond. Par une autre lumière. Toute pétrie de ses propres couleurs. Pour que l’absence vive. Dans le flux sans demeure du temps.
Publié par Georges GUILLAIN / LES DÉCOUVREURS / éditions LD à 17:58
LE TIRAGE DE TÊTE
En voici quelques pages rehaussées d’aquarelle (huit, en tout) :