Je ne vois pas l’oiseau

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Cinq nouvelles d’une inquiétante étrangeté poétique, par le plus gracquien de nos poètes.

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Description

« Nous avons redressé la tête pour voir passer au-dessus de nous une volée de corbeaux dont la multitude masquait en bonne partie le ciel. Ils étaient si nombreux que c’en était oppressant. Battant des ailes dans un même ondoiement, unis en un silence impressionnant, les oiseaux noirs se dirigeaient vers la colline et le moutonnement de ses bois. Ils se fondirent bientôt dans la distance à la masse confuse des arbres.»

Cinq nouvelles d’une inquiétante étrangeté poétique, par le plus gracquien de nos poètes… Chaque texte est accompagné par Carmelo Zagari d’une encre originale, qui en traduit la dense profondeur.

 

 

 

 

 

Je ne vois pas l’oiseau de Jean-Pierre Chambon par Lionel Bourg

C’est au cours de cinq très beaux textes, cinq « nouvelles », que Jean-Pierre Chambon nous conduit par les chemins singuliers où, tout semblant s’enraciner dans une normalité de bon aloi, d’imperceptibles déplacements des points de vue transforment le moindre fragment de vie en instant si décisif que nul ne pourra prétendre ne pas avoir été bouleversé.

Des oiseaux en trament l’étoffe qui, s’apparenterait-elle à celle des songes, n’en demeure pas moins ici matière solide, les « personnages » qui n’échangent guère que des poignées de mots s’estomperaient-ils sitôt qu’ils entrent en relation avec des mésanges, des aigles, des pigeons, des pies, des corbeaux. Dès lors, du perroquet veillant sur le sommeil d’une jeune femme, aux faisans dont les plumes rousses striées de noir font office de talisman, des pigeons qui boitillent sur le rebord d’une fenêtre au dindon (« la roue parfaite de sa queue en éventail et les reflets de cuivre émaillant son plumage, et surtout l’étrange baroquerie de sa caroncule rouge et du masque bleu électrique entourant ses yeux, faisaient de ce gallinacé un composite de chimère phénoménale et de prodige ornithologique, chez qui la magnificence du maintien venait contrebalancer le grotesque de l’accoutrement »), des hiboux aux moineaux, une espèce de nature frémissante et une humanité en quête d’un monde enfin nouveau ne cessent de se fuir ou de s’apprivoiser.

Chambon en appelle alors à Guillevic.

Témoin privilégié, le vieil enfant « au visage rond et massif souligné d’une barbiche blanche » avait noté, « avec cet art lapidaire qui caractérise sa poésie » :

Je ne vois pas l’oiseau

Qui serait mon frère

Non plus celui

Qui ne le serait pas

si bien que pour clore le volume, ou l’ouvrir plus largement, toutes ailes déployées, Jean-Pierre rapporte que l’auteur de Terraqué, longtemps en fonction au ministère de l’Économie, rue de Rivoli, se rendait assez souvent au Louvre pendant la pause du déjeuner. « Je l’imagine alors, poursuit-il, posté devant le panneau au fond d’or craquelé de La Prédiction de saint François aux oiseaux, en train de contempler les volatiles peints par Giotto venus en couples écouter la bonne parole du prêcheur et recueillir à l’occasion, pieusement comme si c’étaient des bribes eucharistiques, quelques miettes d’amour et de pain échappées de sa main. »

Mais ces oiseaux, tendres boules de chaleur recueillies dans la paume, rapaces, loriots, canaris, n’ont au mieux de réalité qu’éphémère, pris qu’ils sont entre le remue-ménage des feuillages et les cages au sein desquelles trop de conteurs, trop de chamans en manque de champignons hallucinogènes, trop de prestidigitateurs enferment l’imaginaire : des dames fort élégantes leur distribuent des graines empoisonnées, un « marchand installé à quelques pas de la mosquée Nuruosmaniye et de ses fins minarets annelés plantés comme des seringues dans le ciel », revend, à Istanbul, des ramiers que l’on avait croisés « chez un colombophile patenté » de Grenoble ou de Paris, de Nice, de Cherbourg ou de Lyon, de Saint-Etienne peut-être.

Mieux vaut écrire.

Tracer avec beaucoup de soin et de respect des mots aussi vivants que des tourterelles, coudre, découdre ou ravauder sans trêve ce tissu dont se drapent les rêves. Jean-Pierre Chambon, comme toujours, y réussit à merveille.

Jean-Pierre Chambon, Je ne vois pas l’oiseau, éditions Al Manar, 2022, 64 pages, 16 euros. Encres de Carmelo Zagari.

 

Sitaudis, 15/07/2022

« Je ne vois pas l’oiseau », par Angèle Paoli

La Bretagne est au cœur du dernier recueil de Jean-Pierre Chambon. Je ne vois pas l’oiseau est en effet dédié au poète breton Marc Le Gros et le poète Eugène Guillevic est présent à plusieurs reprises dans ces pages. Dans les exergues qui empruntent quelques vers au long poème éponyme mais aussi dans le dernier récit dans lequel Jean-Pierre Chambon évoque l’« art lapidaire qui caractérise sa poésie » :

« Je ne vois pas l’oiseau
Qui viendrait vers moi
Pour chercher refuge. »

La poésie est la pierre d’achoppement de ce recueil singulier, écrit dans une prose impeccable, et consacré aux oiseaux. Parmi les animaux qui nous entourent, les oiseaux ont la préférence des poètes et des artistes. Ils ont ensemble, depuis toujours, un long et fructueux commerce. Ainsi, le recueil de Jean-Pierre Chambon est-il accompagné des encres très oniriques de Carmelo Zagari. La présence des oiseaux, entourés de tout leur carnaval, s’imprime durablement derrière les yeux en un dialogue textes/encres foisonnant, à la fois drôle, inquiétant et beau. Car l’écriture du poète, qui excelle dans le choix des images, dans la richesse de la terminologie, dans l’acuité portée au moindre détail, joue ici pleinement son rôle. Déterminant. Et admirable.

D’autres auteurs ou artistes font leur apparition au cours des histoires d’oiseaux qui nous sont narrées, avec ce talent de poète et de conteur qui sont l’apanage de Jean-Pierre Chambon. Outre Guillevic que l’on surprend en contemplation devant un tableau de Giotto – La Prédication de Saint-François aux oiseaux- la lectrice (et le lecteur) croise en chemin Edgar Allan Poe et « l’oiseau d’ébène » du jamais plus, le photographe japonais Masahisa Fukase, célèbre pour ses inquiétantes nuées de corbeaux rassemblés dans Ravens, le poète catalan Jordi Père Cerdà et le poète Denis Rigal, longtemps universitaire à Brest, co-fondateur avec Alain Le Beuze et Paol Keineg de la revue Poésie Bretagne.

On croise aussi dans Je ne vois pas l’oiseau des gens de tous les jours, nourrisseuses de pigeons, gamins chapardeurs, amoureuses inaccessibles et un jeune garçon rêveur, peu enclin à l’action et admiratif de son compère d’enfance, plus doué que lui pour imiter le chant des oiseaux. Plus tard le même jeune garçon se présentera en amoureux timide dont le geste final n’appartient peut-être qu’au rêve. Impossible d’en décider. Seul le poète peut trancher. On y découvre enfin, qui se dessine par touches successives tout au long du recueil, le « portrait du poète en oiseau ». Aimant et enviant chez tous les oiseaux, au-delà de leur grande diversité, leur grande liberté. Et leur mystère non encore dévoilé.

Les récits sont au nombre de cinq et chacun d’eux se déroule autour d’un oiseau particulier. Parfois, de plusieurs. Sans parler des basse-cours. On y trouve un oiseau rare, identifié par Raymond comme étant « une kobleute » (« La Kobleute ») ; un perroquet nommé « Nemo », propriété d’Éline (« Le sommeil du perroquet ») ; des faisans, moineaux, corbeau entre les mains de Toni, le héros au savoir illimité (« Une science naturelle ») ; les deux pigeons de Clémence, « Gros-Soldat » et « Mikado » (« Les deux tourtereaux turcs ») ; le loriot, les mésanges, le dindon… les oiseaux (« Portrait du poète en oiseau »). Et tout au long de ces différents récits, le poète lui-même, drôle d’oiseau lui aussi, à l’image de tous ceux qui lui ont « tenu la plume » et dont il découvre, peu à peu, l’étonnante fraternité.

Ces récits sont enlevés. Drôles souvent. Enchanteurs. Et familiers. Quel enfant de notre génération ne s’est pas apitoyé sur un oiseau blessé, qu’il faut soigner, nourrir comme un nourrisson et enfin libérer ? Ainsi de la kobleute :

« Raymond souleva l’oiseau dans le creux de ses mains et, accompagné des ses trois assesseurs qui sautillaient autour de lui comme des chiots, il le transporta, aussi délicatement qu’un bébé, jusqu’au poulailler de sa mère… »

Quel promeneur ne s’est agacé des us et coutumes des braves dames qui nourrissent quotidiennement les pigeons des parcs urbains ? Ces colombidés accusés de bien des maux – et symboles peut-être d’une solitude que nous avons du mal à admettre – ne sont-ils pas les mal-aimés de nos villes ? Il suffit parfois de regarder d’un peu plus près ces bisets qui nous entourent pour revenir sur des positions jusqu’alors inchangées. C’est ce que fait le narrateur en compagnie de Clémence, initiatrice talentueuse :

« À la fréquenter, je m’étais surpris à considérer autrement ces volatiles, qui me laissaient auparavant parfaitement indifférent… »

On sent dans les descriptions le plaisir de Jean-Pierre Chambon à brosser des tableaux où la nature est pleinement vivante, peuplée de bruits et de mystères. Les personnages qui les animent, espiègles, enjoués, bons connaisseurs de leur environnement naturel, semblent appartenir à une époque lointaine, réveillée par la puissance évocatoire des mots. Cette époque où les enfants s’amusaient de peu, toujours à l’affût d’animaux à découvrir et avec lesquels jouer. Les oiseaux recueillis et adoptés sont souvent l’objet des soins les plus attentifs. La nature est vivante, les animaux, humains. Une osmose se fait entre les uns et les autres partenaires d’un même espace. Il suffit de regarder les oiseaux vous regarder pour voir à quel point ils sont interrogatifs ; pour percevoir à quel point ils pensent. À quel point ils vous percent. À moins que ce ne soit notre sempiternel égocentrisme qui projette ses vues sur les animaux à qui nous faisons porter nos propres interprétations :

« La tête inclinée, mon interlocuteur continuait à me dévisager de son air ironique. » (« Le sommeil du perroquet »)

La relation entre les volatiles et leurs doubles humains est étroite. Elle est décrite avec précision et bienveillance. Le plus souvent avec tendresse. Il arrive parfois que quelque colombophile patenté s’en prenne avec véhémence à d’autres engeances et se lance dans des invectives qui effraient le narrateur. Lequel observe, surpris, ses hausses de ton et gesticulations qui lui sont si étrangères.
Le regard du poète, témoin plutôt qu’acteur, évolue d’un récit à l’autre. Ainsi, toujours dans le récit au perroquet Nemo, cette relation, si étroite, si dense, avec le volatile exotique modifie-t-elle sensiblement le caractère de celle qui s’occupe de lui. Il y a quelque chose de la relation amoureuse entre Éline et Nemo. Le caractère d’Éline s’en trouve modifié. Son exaltation communicative finit par gagner le visiteur, surpris du changement qui s’opère aussi en lui :

« Sa bonne humeur était communicative et moi-même, d’ordinaire si peu enclin à me confier, je me sentais si détendu que j’en devenais presque bavard. »

Poursuivant son récit, le narrateur en devient à son tour exalté. Lyrique :

« Dans ce climat propice, je parlais avec une spontanéité inhabituelle. Ma parole voltigeait au-devant de moi, entraînée par le papillotement de ma pensée dans l’espace où mes mots, détachés de toute pesanteur, s’enchaînaient alors comme pour le seul plaisir de me griser de leurs miroitements. »

Cette exaltation lyrique me fait sourire et je pense que le poète comprendra pourquoi.

Mais de qui l’Éline du second récit est-elle éprise, au juste ? La réponse n’est pas aisée car le ton d’Éline pour soutenir son propos est ambigu :

– « Regarde, c’est notre ami, lui dit-elle d’une petite voix tendre. »

Pour qui la voix tendre ? Pour le visiteur ou pour Nemo ? Pour qui les attentions fébriles ? Je penche plutôt pour le perroquet, car Éline, toute occupée des soins intimes à prodiguer à Nemo, n’a aucune conscience de la séduction et de l’émoi qu’elle exerce sur son visiteur. Lequel, déçu dans son attente et sans doute jaloux, se retire dans le rêve. Le poète semble enclin à échapper par les manifestations oniriques à ce qui lui échappe. Ainsi en est-il à nouveau, avec Clémence, cette fois, propriétaire de Gros-Soldat et de Mikado.

« Peu après cet épisode, le cours capricieux de la vie devait nous éloigner, Clémence et moi. Les pigeons pourtant continuaient à traverser mes rêves, venant de temps à autre se mêler à la trame intime des mirages nocturnes. »

Qui n’a eu à ses côtés un Toni pour qui la nature n’a aucun secret ? Un Toni totalement adapté à l’environnement qui est le sien, capable d’épater par « sa science naturelle » les plus timides, les plus inadaptés, les plus maladroits. Capable de voir dans les feuillages ce que les autres peinent à distinguer et à trouver, d’imiter les chants innombrables et de savoir les attribuer à qui de droit ! Une différence qui aurait pu déboucher sur un écart infranchissable désespéré et qui a cependant cimenté une amitié. Ainsi de Toni et de son compère de jeu, un double du poète sans doute, qui découvre, grâce à son ami le pouvoir chamanique des oiseaux.

De récit en récit, le poète se dévoile. Jusqu’à l’acmé atteinte dans le récit qui clôt le recueil. Portrait du poète en oiseau. La présence des personnages s’estompe au profit d’un « je » qui s’affirme dans ses souvenirs et ses sensations. Puis d’un « nous » qui englobe père, oncle, enfants, garnements du village.

« … une image surnage encore assez nettement dans ma mémoire : celle d’un élégant passereau paré d’un gilet tissé d’or sur lequel ses ailes repliées paraissent plus noires que l’ancre ou le charbon… »

Ou encore :

« Les mésanges aussi font valoir cette teinte solaire. Elles, j’ai pu les observer à loisir dans l’entrebâillement des rideaux du salon de la maison familiale… »

Ce foisonnement de volatiles surpris dans les halliers est source de « frissons de bonheur » mais aussi d’une « impénétrable nostalgie ». Parce que le monde des oiseaux est empli de mystère. Ils sont les témoins qu’une autre vie existe, « une existence parallèle » … Dont « nul être humain ne possèderait jamais la clef. »

Ce qui se dérobe à la science humaine, l’écriture peut s’en emparer. Elle pallie ainsi le manque et ouvre la porte sur l’univers qui lui échappe. C’est là, dans ce manque, que se trouve le poète. Dans ce rêve qui dessine les lignes majeures du portrait. En forme d’aveu et d’art poétique :

« Mais au seuil de l’adolescence, l’oiseau que j’aurais préféré avoir alors pour compagnon, ç’aurait été un hibou. Il aurait pris sa pose hiératique dans la chambre, au sommet de l’armoire ou sur la branche d’un portemanteau, et serait à mon signal venu se poser fraternellement sur mon épaule. Je le savais ami des poètes, de ceux qui, opérant au cœur de la nuit, quand tout repose, s’acharnent à porter la langue à son plus haut degré d’incandescence. Il aurait été mon guide dans les labyrinthes de la pensée, ses yeux béants m’auraient transfusé leur lumière et à travers eux j’aurais été lucide dans les ténèbres intérieures, j’aurais su distinguer l’or verbal disséminé dans la nuit du langage et pénétrer le monde des rêves et des significations cachées. »

Nul doute que le hibou dont il est ici fait l’éloge a pleinement rempli son rôle. « Ami des poètes ». Ami du poète.

 

Angèle Paoli.                    terres de femmes, 20/07/2022
D.R. Texte angèlepaoli

 

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Caractéristiques

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exemplaire

L'un des 500 ex de l'édition originale

format / papier

13 x 19, 13 x 19 cm, sur Arches

isbn

978-2-36426-298-0

nombre de pages

64

parution

Auteur

CHAMBON Jean-Pierre

Artiste

ZAGARI Carmelo

Collection

Bibliophilie

Contes, récits & nouvelles