Ces mains pour l’inquiétude

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Quatrième de couverture

Un recueil de textes brefs consacré à l’évocation de ces mains qui ont, chacune d’elles, un peu façonné notre monde : mains de Spinoza, de Camille Claudel, d’Akhmatova, de Rosa Luxembourg, d’Erri de Luca… et de quelques autres, magnifiées par la poète, Marie-Hélène Prouteau, et l’artiste, Marie Alloy.

Description

Les mains déclinent le vivant. Elles expriment et racontent, à l’infini. Marie-Hélène Prouteau se penche avec ferveur sur celles de Camille Claudel, d’Erri De Luca, de Spinoza, le polisseur de lentilles… d’autres encore, jusqu’aux mains négatives des parois des cavernes. Sensuelles, ouvrières, musiciennes, dissidentes, sorcières, quelles histoires d’amour, d’exils, de résistance nous racontent ces mains ?

Révélatrices de la personne, plus encore peut-être que le visage, elles sont le vrai miroir de l’être. Apparaît ainsi, parmi d’autres, Erri de Luca :

Lui, l’écrivain de fuite. Jamais là où on l’attend. Qui refuse de se voir assigner une place. Qui fait résonner dans ses mots l’univers entier mais garde au cœur la ville au volcan. J’ai grandi dans une ville volcanique. Je vis loin d’elle dans une maison en pierres de lave. Je continue à habiter des feux éteints. Rallumer les braises ? Oui, c’est la vocation de ses mains. Des mains phlégréennes. Toujours prêtes à faire flamber le désir du monde.

 


LA CRITIQUE

      Ces mains pour l’inquiétude, Marie-Hélène Prouteau, éditions Al Manar, 2026.

     Le titre nous rappelle qu’une main fermée est un poing, une arme.

  Tenir, pour maintenir, tenir par la main, d’emblée les pages de ce livre sont des mains accueillantes pour toutes les mains tendues forcées à l’exil.

   Nous apercevons Pétrarque, le marcheur tourmenté. Il lit à voix haute, livre en main, l’autre rythme la pensée. Du Suédois Tranströmer, paralysé après un AVC, jaillit un Concerto pour la main gauche, l’amour d’une femme sera sa main droite et M-H Prouteau, magicienne, élance sa main gauche sur l’ivoire des touches. Les mains de la poète russe Anna Akhmatova, condamnée au silence dans son corps qui a peur, rejoignent celles de Lydia pour réinventer la vie, au temps de la glaciation soviétique.

   Nous empoignons les siècles, l’auteure nous aimante sur les longues mains d’Érasme. Bruit de la plume sur le parchemin, l’érudite déjà nous offre le souffle d’autres mains et l’utopie d’un monde plus équitable. M-H Prouteau la Bretonne fait ressurgir toutes les mains des femmes rebelles de la ville d’Ys engloutie. Le temps d’imaginer Spinoza aux mains fines, aussi sociable que solitaire entre microscope et télescope et déjà frissonnent des mains qui s’effleurent dans une valse, réenchantent la vie de Camille Claudel et nous régalent juste avant de nous dévoiler l’heureuse gaucherie du peintre Cy Twombly. Nous voltigeons et l’élégante érudition de l’auteure jamais ne pèse.

  Toutes les mains tendues de la douleur juive, les mains théâtrales qui s’exclament, le petit prince Médicis, un rouge-gorge dans la main, l’auteure avec aisance nous fait palpiter tout autant que ces artistes dont les mains ont fait hurler l’Apartheid et scintiller l’espérance.

  Les mains heureuses nouées longeant la houle sous les éclats d’un phare n’effacent pas les péris en mer, ces mains-là rejoignent les étoiles de l’enfance et secouent celle qui lit et fixe toujours le tableau vert naufrage d’un aïeul, la main qui écrit ne peut imaginer toujours ce qu’elle réveille. Nous ne dirons pas à Rosa Luxemburg, la rêveuse magnifiqueemprisonnée, que les oiseaux disparaissent pour qu’elle puisse rêver encore au printemps à venir.

  L’hommage de l’auteure aux grandes mains marionnettes de Charlot, qui savent la faim, dansent en rêve en oubliant le réveil, nous fait frémir avant de nous élever jusqu’à Erri de Luca et ses mille mains escaladeuses en quête de lumière,mains rugueuses, révolutionnaires, amoureuses, lectrices ou écrivaines qui s’agrippent à la vie, portent en elles le Vésuve de l’enfance et l’univers entier.

  Rejoindre alors toutes les mains peintes dans les grottes sur terre, les mains qui les ont peintes sur les rochers, mains qui précèdent l’écriture, mains négatives des rites, art du mystère. L’auteure termine par une superbe interrogation, et si ces mains étaient des poèmes tactiles ?

  Ce livre, c’est l’érudition qui chemine main dans la main avec une touchante empathie.

                                                                                                                                                                                   Guénane Cade


Marie-Hélène PROUTEAU : Ces mains pour l’inquiétude

Dessins de Marie Alloy – (éd. Al Manar, 22 €)

« Écrire est une sorte d’extase de la main », écrit Christian Bobin, cité par Marie-Hélène Prouteau qui, dans un essai poétique intitulé Ces mains pour l’inquiétude, célèbre les talents multiples et l’âme tactile des mains qui sculptent (Camille Claudel), qui écrivent (Anna Akhmatova), qui herborisent en secret à l’étroit d’une prison sordide (Rosa Luxembourg), qui polissent si finement les lentilles des lunettes astronomiques que l’œil dialogue à l’infini des galaxies (Baruch Spinoza), des mains qui mettent la vie en scène (La main de l’utopie d’Ariane Mnouchkine), des mains qui tiennent l’archet, attisent la forge, animent le marbre, enflamment le désir, etc. Et l’auteure, ponctue avec bonheur sa propre exploration chorale de citations précédant chacune des célébrations qui composent l’ouvrage, de Guillevic à Alejandra Pizarnik, d’Edmond Jabès à Bernard Noël…

(La suite de cet excellent article, à lire dans un prochain n° de la revue Europe.)

Michel MÉNACHÉ


Marie-Hélène Prouteau, Ces mains pour l’inquiétude, dessins Marie Alloy, éditions Al Manar, 2026, 133 pages, 22 €


Marie-Hélène Prouteau poursuit ici une œuvre qui tient fermement « le fil de l’humain ». En ce temps de « poings fermés » et d’inhumanité croissante, le titre semble souhaiter nous prêter main-forte.

          En dix-huit proses vibrantes, nées de rencontres marquantes avec des œuvres d’art et des êtres inspirants, elle nous transporte à travers les siècles, les lieux et les milieux, faisant surgir les pouvoirs multiples de mains inoubliables. Chacune s’ouvre sous le signe d’un poème ou d’un texte éclairants, de Guillevic à Alejandra Pizarnik, en passant par Jabès, Desnos, Bobin, Hélène Cixous, Bachelard, Focillon, d’autres, et Celan si présent dans son œuvre.

Les mains choisies émergent d’une culture ouverte, croisant les horizons et époques, de l’art contemporain à la préhistoire, de l’Histoire au mythe, en cet espace intérieur où se côtoient Spinoza et Charlot, Camille Claudel et Nelson Mandela, Cy Twombly, Tomas Tranströmer prix Nobel et une sculptrice d’un centre social.

Mains d’enfant qui découvre le monde, l’explore, mains ouvrières qui travaillent les matières : pétrir, modeler, tailler, dégrossir, creuser, modeler, sculpter, polir, sasser, tramer, réparer, « mains reliées à la chair du monde ». Mains animées par l’esprit, le cœur et le rêve. « Dans les mains s’est glissée l’âme de celle qui travaille », envahie par la vie de Mandela. Contre ces mains cruelles qui persécutent, étranglent, torturent, anéantissent, se lèvent des mains résistantes, portées par la révolte, le courage et la liberté. Mains solidaires, secourables, aimantes, désirantes, reliant profondément les êtres. « Main poète qui, fécondée par le mythe, embrasse l’origine des choses. Comme leur irrémédiable fin ».
Erri De Luca, précédant le final, semble rassembler en lui de multiples mains pour « embrasser la matière de la vie », celles de l’ouvrier, celles de l’activiste révolutionnaire,  celles qui escaladent, aiment, lisent, écrivent, toutes ses mains « pétrisseuses de réel et rêveuses infiniment ».

Très prenante, l’écriture nous fait vivre intensément les êtres et les œuvres, suscitant leur présence vivante. Chaque personne surgit dans son cadre de vie, cabinet de travail, musée ou prison, avec sa silhouette, son histoire, ses émotions, ses luttes. Voici Pétrarque méditant sur son existence au mont Ventoux, Rosa Luxemburg en cellule réalisant patiemment son herbier, Spinoza polissant en silence les lentilles en « passeur de lumière ». Mandela dans la carrière du bagne.

On goûte la souplesse de la langue captant tour à tour la grâce délicate, potelée, palpitante, de l’enfant au rouge-gorge, la puissance de la chevauchée fatale emportant Dahut, le rythme jazzy de la danse rêvée des petits pains de Charlot dans « la ruée vers l’or », le tourbillon vertigineux de la valse né de  Camille Claudel, l’énergie ardente et magnétique de la main levée d’Ariane Mnouchkine « qui réchauffe la main de nos rêves ». Tant d’autres modulations de l’écriture, ainsi ce silence de la main inerte, paralysée, désaccordée, de Tranströmer, bientôt sublimé dans un concerto pour la main gauche. 

L’engagement dans l’écriture, très sensible, agit fortement sur le lecteur, entrainé dans ces proses tour à tour animées par l’empathie, le respect, l’admiration, le désir, « les solidarités fraternelles ». Il se révèle aussi dans le choix de l’ouverture, ces mains de Louise Bourgeois, ouvertes aux migrants à Ellis Island, qui résonnent dans le présent, et du final, inscrivant le livre dans le temps lointain de l’appel des mains négatives aux parois millénaires.

Ceux qu’elle évoque ont laissé en l’écrivaine leur empreinte de vie et d’éthique vivantes. Ainsi Erasme, « sa tranquille insurrection contre les inégalités », dénonçant la soif du toujours plus jamais rassasiée, sa sévérité envers les puissants. Ou Spinoza qui cherche à penser librement hors des dogmatismes et superstitions. Nelly Sachs qui transcende la douleur par l’écriture.

Parfois, le passage  au Je et au Nous accentue aussi la voix de l’écrivaine.
« Les mains heureuses » de l’émouvante promenade au phare naissent de son expérience. Face aux mains rencontrées sur les tableaux, photographies, sculptures, livres et autres sources qui l’habitent, elle relie les époques, médite, questionne, dénonce, interprète, rêve. « Cinq siècles après Erasme, son espoir de trouver le chemin de l’équité affleure là, ténu, en nous, malgré l’air du temps », « le monstre doux » caché de l’argent à l’œuvre. Elle rappelle « la guerre toujours là et la frénésie religieuse ».  Condense parfois bellement ses pensées : « Polir, méditer, n’était-ce pas la vie même ?». S’interroge avec Pétrarque sur « le soin de l’âme », le sens de la vie. Propose une relecture féministe de Dahut, victime du patriarcat, sœur de tant de femmes réprouvées. Revendique avec Ariane Mnouchkine sa part d’utopie. Imagine la scène des mains négatives, relie le geste et l’intériorité dans l’image inédite de « poème tactile ».

Les créations puissantes de Marie Alloy semblent surgir du fond du noir, du feu ou du sang, de l’éclaircie, animées de mouvements accordés au texte.
D’une profonde humanité, ce livre fervent et fraternel, après « Celan, sauver la clarté », cherche et partage, à travers les noirceurs humaines, cette « poignée de lumière » qui aide à « persévérer dans son être », avancer, espérer, créer librement, se relier aux autres et à l’univers.

Caractéristiques

exemplaire

L'un des 500 ex de l'édition originale

format / papier

15 x 21

isbn

9782364264403

nombre de pages

140

parution

,

Auteur

PROUTEAU Marie-Hélène

Artiste

ALLOY Marie

Collection

Bibliophilie

Contes, récits & nouvelles