Un recueil de textes brefs consacré à l’évocation de ces mains qui ont, chacune d’elles, un peu façonné notre monde : mains de Spinoza, de Camille Claudel, d’Akhmatova, de Rosa Luxembourg, d’Erri de Luca… et de quelques autres, magnifiées par la poète, Marie-Hélène Prouteau, et l’artiste, Marie Alloy.
Les mains déclinent le vivant. Elles expriment et racontent, à l’infini. Marie-Hélène Prouteau se penche avec ferveur sur celles de Camille Claudel, d’Erri De Luca, de Spinoza, le polisseur de lentilles… d’autres encore, jusqu’aux mains négatives des parois des cavernes. Sensuelles, ouvrières, musiciennes, dissidentes, sorcières, quelles histoires d’amour, d’exils, de résistance nous racontent ces mains ?
Révélatrices de la personne, plus encore peut-être que le visage, elles sont le vrai miroir de l’être. Apparaît ainsi, parmi d’autres, Erri de Luca :
Lui, l’écrivain de fuite. Jamais là où on l’attend. Qui refuse de se voir assigner une place. Qui fait résonner dans ses mots l’univers entier mais garde au cœur la ville au volcan. J’ai grandi dans une ville volcanique. Je vis loin d’elle dans une maison en pierres de lave. Je continue à habiter des feux éteints. Rallumer les braises ? Oui, c’est la vocation de ses mains. Des mains phlégréennes. Toujours prêtes à faire flamber le désir du monde.
LA CRITIQUE
Ces mains pour l’inquiétude, Marie-Hélène Prouteau, éditions Al Manar, 2026.
Le titre nous rappelle qu’une main fermée est un poing, une arme.
Tenir, pour maintenir, tenir par la main, d’emblée les pages de ce livre sont des mains accueillantes pour toutes les mains tendues forcées à l’exil.
Nous apercevons Pétrarque, le marcheur tourmenté. Il lit à voix haute, livre en main, l’autre rythme la pensée. Du Suédois Tranströmer, paralysé après un AVC, jaillit un Concerto pour la main gauche, l’amour d’une femme sera sa main droite et M-H Prouteau, magicienne, élance sa main gauche sur l’ivoire des touches. Les mains de la poète russe Anna Akhmatova, condamnée au silence dans son corps qui a peur, rejoignent celles de Lydia pour réinventer la vie, au temps de la glaciation soviétique.
Nous empoignons les siècles, l’auteure nous aimante sur les longues mains d’Érasme. Bruit de la plume sur le parchemin, l’érudite déjà nous offre le souffle d’autres mains et l’utopie d’un monde plus équitable. M-H Prouteau la Bretonne fait ressurgir toutes les mains des femmes rebelles de la ville d’Ys engloutie. Le temps d’imaginer Spinoza aux mains fines, aussi sociable que solitaire entre microscope et télescope et déjà frissonnent des mains qui s’effleurent dans une valse, réenchantent la vie de Camille Claudel et nous régalent juste avant de nous dévoiler l’heureuse gaucherie du peintre Cy Twombly. Nous voltigeons et l’élégante érudition de l’auteure jamais ne pèse.
Toutes les mains tendues de la douleur juive, les mains théâtrales qui s’exclament, le petit prince Médicis, un rouge-gorge dans la main, l’auteure avec aisance nous fait palpiter tout autant que ces artistes dont les mains ont fait hurler l’Apartheid et scintiller l’espérance.
Les mains heureuses nouées longeant la houle sous les éclats d’un phare n’effacent pas les péris en mer, ces mains-là rejoignent les étoiles de l’enfance et secouent celle qui lit et fixe toujours le tableau vert naufrage d’un aïeul, la main qui écrit ne peut imaginer toujours ce qu’elle réveille. Nous ne dirons pas à Rosa Luxemburg, la rêveuse magnifiqueemprisonnée, que les oiseaux disparaissent pour qu’elle puisse rêver encore au printemps à venir.
L’hommage de l’auteure aux grandes mains marionnettes de Charlot, qui savent la faim, dansent en rêve en oubliant le réveil, nous fait frémir avant de nous élever jusqu’à Erri de Luca et ses mille mains escaladeuses en quête de lumière,mains rugueuses, révolutionnaires, amoureuses, lectrices ou écrivaines qui s’agrippent à la vie, portent en elles le Vésuve de l’enfance et l’univers entier.
Rejoindre alors toutes les mains peintes dans les grottes sur terre, les mains qui les ont peintes sur les rochers, mains qui précèdent l’écriture, mains négatives des rites, art du mystère. L’auteure termine par une superbe interrogation, et si ces mains étaient des poèmes tactiles ?
Ce livre, c’est l’érudition qui chemine main dans la main avec une touchante empathie.
Guénane Cade, Recours au poème
Marie-Hélène PROUTEAU : Ces mains pour l’inquiétude
Dessins de Marie Alloy – (éd. Al Manar, 22 €)
« Écrire est une sorte d’extase de la main », écrit Christian Bobin, cité par Marie-Hélène Prouteau qui, dans un essai poétique intitulé Ces mains pour l’inquiétude, célèbre les talents multiples et l’âme tactile des mains qui sculptent (Camille Claudel), qui écrivent (Anna Akhmatova), qui herborisent en secret à l’étroit d’une prison sordide (Rosa Luxembourg), qui polissent si finement les lentilles des lunettes astronomiques que l’œil dialogue à l’infini des galaxies (Baruch Spinoza), des mains qui mettent la vie en scène (La main de l’utopie d’Ariane Mnouchkine), des mains qui tiennent l’archet, attisent la forge, animent le marbre, enflamment le désir, etc. Et l’auteure, ponctue avec bonheur sa propre exploration chorale de citations précédant chacune des célébrations qui composent l’ouvrage, de Guillevic à Alejandra Pizarnik, d’Edmond Jabès à Bernard Noël…
Le premier chapitre s’ouvre sur The Welcoming Hands, sculpture de Louise Bourgeois réalisée pour Ellis Island avant d’être accueillie aux Tuileries. Défi symbolique des mains « hospitalières » ouvertes à tous les exclus, aux affamés, aux victimes des pogromes d’une Europe traversée par une épidémie de haine exterminatrice… Des mains pour « rapiécer, tramer, réparer le fil même de la vie. Le fil même de l’humain. » La beauté signée Camille Claudel s’impose avec force et lumière, taillée de la main dans le marbre ou coulée dans le bronze. La valse de Camille Claudel : « Les jambes cherchent-elles un appui dans l’air ? Le prodige est là. // Avec la valse, le monde commence. » La main du peintre américain Cy Twombly « inscrit et tout à la fois efface. Elle est la main poète qui, fécondée par le mythe, embrasse l’origine des choses. Comme leur irrémédiable fin. » De l’art à paumes ouvertes, le poème prend voix…
Du partage des mains multiples d’un poème de Desnos, l’auteure remonte le temps avec Pétrarque gravissant le Mont Ventoux, guidé à livre ouvert par « le foudroyant message » des Confessions de saint Augustin… Et comment ne pas être bouleversé par le drame vécu par le poète et pianiste suédois Tomas Tranströmer au côté droit paralysé « qu’est-ce qu’un poète sans la main qui écrit ? » La main de sa compagne, Monica, sera désormais la sienne et, miracle, sa main libre compensera l’infirmité en s’élançant à nouveau sur les touches d’ivoire : Concerto pour la main gauche. La Terreur, les deuils, ont blessé le cœur d’Anna Akhmatova mais sa fidèle Lydia est devenue, pour la postérité, « la scribe de [ses] mains », mains plusieurs fois délicatement dessinées par Modigliani… (Le rituel des mains d’Akhmatova).
Des mains d’Érasme, Marie-Hélène Prouteau imagine la présence spirituelle : « En elle une force incorruptible, comme si l’âme s’y trouvait concentrée. » : Et de noter en fin de chapitre : « Cinq siècles après Érasme, son espoir de trouver le chemin de l’équité affleure là, en nous, ténu, ardent, malgré l’air du temps. » Des mains qui esquissent le futur aux « mains sorcières » des insoumises, telle Dahut, fille du roi Gradlon, incarnation mémorielle de « toutes les femmes réprouvées ». Mains libératrices… Du polissage des lentilles à la rédaction de l’Éthique, il y a l’attrait du savoir, de la connaissance de soi : « Ce travail solitaire des mains ressemblait au travail solitaire de la pensée. Tant il semblait homme à penser avec ses mains. » Sous le nazisme à Berlin, Nelly Sachs après une perte du langage échappe en 1940 à ses bourreaux, et trouve refuge à Stockholm : « Elle devient la poète qui parle pour les millions de victimes ; […] Mains blanches qui écrivent durant la nuit. » La parole retrouvée conjure la déshumanisation de masse…
On retiendra tout spécialement les Mains d’Erri de Luca en escalade, qui s’agrippent aux parois des Dolomites, « épellent un désir de hauteur, de ciel. » Témoin universel, « Erri de Luca est toutes ses mains qui sont autant de signatures du monde. Multiples comme celle d’une déesse indienne aux mille bras. » Humbles, en majesté, « des mains […] toujours prêtes à faire flamber le désir du monde. » À se mesurer au corps du monde… Enfin, Marie-Hélène Prouteau remonte enfin aux origines avec les mains négatives de la grotte d’Altamira. Dessins et gravures rupestres, premier langage de la main génétique : « ces traces au sein du premier monde qui ont fasciné les maîtres de l’abstraction. » De la Préhistoire, tout artiste porte une part d’héritage, tel Giacometti « qui réalise sa sculpture de marbre blanc, à la forme de ventre rond de femme enceinte. Il y grave deux mains négatives. Et l’intitule Caresse. Un toucher en creux effleurant le grain de la vie. » De la grotte à l’atelier, la mémoire du monde en gestation perpétuelle…
En Ces mains pour l’inquiétude, on touche au sublime et à la ferveur, dans l’univers poétique de Marie-Hélène Prouteau. L’ouvrage publié avec soin par Alain Gorius est sobrement illustré de dessins de Marie Alloy – des mains dressées, retournées, à la rencontre d’autres mains, toujours ouvertes….
Michel MÉNACHÉ, Europe
Marie-Hélène Prouteau, Ces mains pour l’inquiétude, dessins Marie Alloy, éditions Al Manar, 2026, 133 pages, 22 €
Marie-Hélène Prouteau poursuit ici une œuvre qui tient fermement « le fil de l’humain ». En ce temps de « poings fermés » et d’inhumanité croissante, le titre semble souhaiter nous prêter main-forte.
En dix-huit proses vibrantes, nées de rencontres marquantes avec des œuvres d’art et des êtres inspirants, elle nous transporte à travers les siècles, les lieux et les milieux, faisant surgir les pouvoirs multiples de mains inoubliables. Chacune s’ouvre sous le signe d’un poème ou d’un texte éclairants, de Guillevic à Alejandra Pizarnik, en passant par Jabès, Desnos, Bobin, HélèneCixous, Bachelard, Focillon, d’autres, et Celan si présent dans son œuvre.
Les mains choisies émergent d’une culture ouverte, croisant les horizons et époques, de l’art contemporain à la préhistoire, de l’Histoire au mythe, en cet espace intérieur où se côtoient Spinoza et Charlot, CamilleClaudel et NelsonMandela, CyTwombly, TomasTranströmer prix Nobel et une sculptrice d’un centre social.
Mains d’enfant qui découvre le monde, l’explore, mains ouvrières qui travaillent les matières : pétrir, modeler, tailler, dégrossir, creuser, modeler, sculpter, polir, sasser, tramer, réparer, « mains reliées à la chair du monde ». Mains animées par l’esprit, le cœur et le rêve. « Dans les mains s’est glissée l’âme de celle qui travaille », envahie par la vie de Mandela. Contre ces mains cruelles qui persécutent, étranglent, torturent, anéantissent, se lèvent des mains résistantes, portées par la révolte, le courage et la liberté. Mains solidaires, secourables, aimantes, désirantes, reliant profondément les êtres. « Main poète qui, fécondée par le mythe, embrasse l’origine des choses. Comme leur irrémédiable fin ». Erri De Luca, précédant le final, semble rassembler en lui de multiples mains pour « embrasser la matière de la vie », celles de l’ouvrier, celles de l’activiste révolutionnaire, celles qui escaladent, aiment, lisent, écrivent, toutes ses mains « pétrisseuses de réel et rêveuses infiniment ».
Très prenante, l’écriture nous fait vivre intensément les êtres et les œuvres, suscitant leur présence vivante. Chaque personne surgit dans son cadre de vie, cabinet de travail, musée ou prison, avec sa silhouette, son histoire, ses émotions, ses luttes. Voici Pétrarque méditant sur son existence au mont Ventoux, Rosa Luxemburg en cellule réalisant patiemment son herbier, Spinoza polissant en silence les lentilles en « passeur de lumière ». Mandela dans la carrière du bagne.
On goûte la souplesse de la langue captant tour à tour la grâce délicate, potelée, palpitante, de l’enfant au rouge-gorge, la puissance de la chevauchée fatale emportant Dahut, le rythme jazzy de la danse rêvée des petits pains de Charlot dans « la ruée vers l’or », le tourbillon vertigineux de la valse né de Camille Claudel, l’énergie ardente et magnétique de la main levée d’Ariane Mnouchkine « qui réchauffe la main de nos rêves ». Tant d’autres modulations de l’écriture, ainsi ce silence de la main inerte, paralysée, désaccordée, de Tranströmer, bientôt sublimé dans un concerto pour la main gauche.
L’engagement dans l’écriture, très sensible, agit fortement sur le lecteur, entrainé dans ces proses tour à tour animées par l’empathie, le respect, l’admiration, le désir, « les solidarités fraternelles ». Il se révèle aussi dans le choix de l’ouverture, ces mains de Louise Bourgeois, ouvertes aux migrants à Ellis Island, qui résonnent dans le présent, et du final, inscrivant le livre dans le temps lointain de l’appel des mains négatives aux parois millénaires.
Ceux qu’elle évoque ont laissé en l’écrivaine leur empreinte de vie et d’éthique vivantes. Ainsi Erasme, « sa tranquille insurrection contre les inégalités », dénonçant la soif du toujours plus jamais rassasiée, sa sévérité envers les puissants. Ou Spinoza qui cherche à penser librement hors des dogmatismes et superstitions. Nelly Sachs qui transcende la douleur par l’écriture.
Parfois, le passage au Je et au Nous accentue aussi la voix de l’écrivaine. « Les mains heureuses » de l’émouvante promenade au phare naissent de son expérience. Face aux mains rencontrées sur les tableaux, photographies, sculptures, livres et autres sources qui l’habitent, elle relie les époques, médite, questionne, dénonce, interprète, rêve. « Cinq siècles après Erasme, son espoir de trouver le chemin de l’équité affleure là, ténu, en nous, malgré l’air du temps », « le monstre doux » caché de l’argent à l’œuvre. Elle rappelle « la guerre toujours là et la frénésie religieuse ». Condense parfois bellement ses pensées : « Polir, méditer, n’était-ce pas la vie même ?». S’interroge avec Pétrarque sur « le soin de l’âme », le sens de la vie. Propose une relecture féministe de Dahut, victime du patriarcat, sœur de tant de femmes réprouvées. Revendique avec Ariane Mnouchkine sa part d’utopie. Imagine la scène des mains négatives, relie le geste et l’intériorité dans l’image inédite de « poème tactile ».
Les créations puissantes de Marie Alloy semblent surgir du fond du noir, du feu ou du sang, de l’éclaircie, animées de mouvements accordés au texte.
D’une profonde humanité, ce livre fervent et fraternel, après « Celan, sauver la clarté », cherche et partage, à travers les noirceurs humaines, cette « poignée de lumière » qui aide à « persévérer dans son être », avancer, espérer, créer librement, se relier aux autres et à l’univers.
Jacqueline Saint-Jean, revue Traversées, août 2026
Marie-Hélène Prouteau – Ces mains pour l’inquiétude.
par Daniel Morvan
Marie-Hélène Prouteau réunit dans ce beau livre une série de textes brefs évoquant ces mains qui, dit-elle, ont façonné notre monde : mains de Camille Claudel, d’Anna Akhmatova, de Rosa Luxemburg, de Charles Chaplin…
« Souvenez-vous de ces mains accueillantes, entrées dans la lumière. Celle qui, au plus âpre de la faim, a donné une assiettée de soupe. Celle qui a indiqué là-bas quand on demandait son chemin. La main qui a offert une fleur, arrachant quelque chose à la nuit. Celle qui a posé un châle sur l’épaule de la vieille femme. Ou celle qui a tenu le bras et aidé à porter le lourd ballot. »Dès ces lignes inaugurales*, est évoquée la vieille parole: Ceci est mon corps – ajoutons aussitôt: ceci est ma main. Tous les corps font-ils signe en littérature? C’est plus souvent aux extrémités du texte qu’apparaît le corps, comme on salue au départ du train. Mais ici la main n’est pas un simple salut amical; elle n’est pas l’outil du geste réparateur, le vecteur magnifié de la beauté de l’art, là où mains humaine et divine se touchent: elle est en l’intention même, elle en est le désir et la volonté. C’est sans doute la beauté de ce livre que de faire sentir, avec des mots bouleversés, exaltés, comment la main n’est pas le relais mais le lieu même des émotions créatrices les plus puissantes.
La main touche le fond de l’expérience, dans les conditions du plus extrême dénuement, dans cette limite de l’écrit où le corps apparaît, non-écrit encore, nu et touchant. Ce n’est rien d’autre qu’affirmer l’unité du corps, l’unicité de la personne humaine, face à la déshumanisation totalitaire: dans l’herbier composée au fond du cachot, dans les vers écrits au secret, dans la main du joueur d’harmonica.
C’est précisément là, au bord de l’écrit, aux côtés des artistes qui trouvent le salut dans le geste, comme Rosa Luxemburg cherchant l’espoir dans l’alouette huppée, que Marie-Hélène Prouteau a choisi de se placer. Près d’eux. Ce texte rassemble une série d’ekphrasis, de commentaires d’œuvres envisagées sous l’angle du « langage muet des mains ». Et si le corps est langage, la main est ce qui dans le corps en est l’interprète, elle qui peut faire signe, porter l’écriture. L’auteure a réuni dans ce livre des personnalités pour elle « inspirantes », révélatrices de ses engagements féministes (Bourgeois, Claudel, Akhmatova, Sachs…).
Le premier texte prend pour objet la sculpture Welcoming Hands de Louise Bourgeois — conçue pour le site d’Ellis Island — dédiée aux émigrés européens, réfugiés juifs, victimes du nazisme en quête d’asile. « Mains pareilles à ces mains que Louise Bourgeois enfant passait des heures à regarder dans l’atelier de restauration de tapisserie paternel. Rapiécer, tramer, réparer le fil même de la vie. Le fil même de l’humain. Louise Bourgeois s’en est souvenue en sculptant the welcoming hands. »
C’est une véritable réflexion sur le corps qui est ici conduite, avec une interpellation de la vieille césure corps/esprit, étendue/pensée: comment les deux se touchent-elles? Parce que la pensée est un corps qui s’éprouve comme corps, il y a aussi une pensée dans la main qui imprime la matière pour en faire œuvre. Tel est le sens de ce livre, où la biographie factuelle se noue à l’expérience intérieure. Celle du moi profond qui dispose l’oeuvre, sculpte, répertorie, classe, fusionne avec la forme, et joint « le geste à la parole ». Cette réflexion se prolonge dans chacune des étapes de cette phénoménologie du toucher, de cette imprévisible nouveauté que le créateur sait faire jaillir de ses mains, même au fond d’une geôle. Marie-Hélène Prouteau nous conduit dans cette série de tableaux auprès d’Anna Akhmatova. Ses mains fiévreuses inventent un rituel, écrivant dans la pénombre des vers aussitôt appris par cœur et réduits en cendres pour échapper à la censure. Cette même tension (entre tyrannie et imaginaire) irrigue le destin de Nelly Sachs, à qui Marie-Hélène Prouteau consacre des pages fortes. Elle échappe par chance à la déportation, et se réfugie à Stockholm, où « elle occupe avec sa vieille mère un minuscule appartement de 40 m2 Bergsundsstrand, un quartier ouvrier de Stockholm. Dans la dignité magnifique des femmes. Elle se met à traduire la poésie suédoise. Hospitalité langagière et rencontre nourricière! Elle y découvre alors la modernité poétique. Miraculeuse métamorphose: Nelly Sachs naît à son être-poète, à cinquante ans. Dans le temps de l’exil suédois. Traversée par les voix sans nombre des fantômes en habit rayé dont les images commencent alors à parvenir. Vous mes morts, vos rêves sont devenus orphelins. Elle devient la poète qui parle pour les millions de victimes. »
Dans l’ombre d’une cellule, la captive Rosa Luxemburg, trompe l’isolement en confectionnant un herbier minutieux. Là encore la main salvatrice est délivreuse de sens: « Elle dit que l’important est de préserver son quantum de bonheur personnel. Saisissant comme cette femme fait œuvre de résistance. Généreusement. Inlassablement. Je me sens bien plus chez moi dans un petit bout de jardin comme ici, ou dans la campagne, entourée de bourdons et de brins d’herbe que dans un congrès du Parti. »
Le geste sait aussi se faire scène burlesque lorsque Charlot, dans l’enfer glacé du Klondike, pique deux petits pains à deux fourchettes pour offrir à l’amour un ballet virtuose de trente-cinq secondes. C’est l’imagination des mains, leur capacité à « faire présence », à « faire âme », éloignant la misère par une féerie qui n’efface pas la cruauté, mais la souligne. L’analyse souligne la force transcendante de l’art, capable de défier l’âpreté du monde: « Charlot danse avec ses mains souveraines, qui peuvent changer, comme par magie, des petits pains en chaussons de ballerine. Finie la faim. Finies les misères. Finies les peurs. Oubliés la neige, le blizzard du Klondike, l’âpreté des chercheurs d’or, la cabane glacée aux planches délabrées. »
Une autre méditation (nous ne saurions proposer une lecture exhaustive) se déroule dans la lumière florentine des Offices devant le portrait du jeune Giovanni de Médicis par Bronzino. La main du nourrisson serrant un rouge-gorge saisit le battement d’une vie naissante. Et Marie-Hélène Prouteau, faisant parler le fils d’Eléonore de Tolède, touche du doigt l’être-là de l’enfance, son incarnation : « Ô tourmenteur volubile. Tellement d’impatience dans ton autre main qui n’attend qu’une chose : s’amuser avec le sautoir en corail rouge passé à ton cou. (…) Cent choses commencent au creux de ta main. Cent choses te tiennent dans la langue des printemps d’avant la genèse. La main touche le monde. La main s’approche de quelque énigme. Pour nommer la fleur, la pêche, l’arbre, le meuble, la lune, le nuage.Il semble qu’avec toi, Giovanni, le monde vient de naître. Joie, joie, joie ! »
En reliant la tragédie à la beauté, ces poèmes en prose tissent une œuvre scintillante et vibrante, où chaque geste parle pour notre humanité.
Daniel Morvan, Sitaudis, 26/09/2026
Presse Nouvelle Magazine n° 439 – Octobre 2026
Ces mains pour l’inquiétude de Marie-Hélène Prouteau*
Lu parBéatrice Courraud
Ces mains pour l’inquiétude de Marie-Hélène Prouteau, accompagné par des dessins de l’artiste Marie Alloy, est une ouverture vers des êtres d’exception, vers celles et ceux qui ont façonné notre imaginaire par leur talent, leurs inventions, leurs créations, leur résistance.
L’ouvrage est composé d’une suite de 18 fragments sur les mains des écrivains, des poètes, des penseurs des philosophes, des sculpteurs, des figures mythologiques… qui sont aux prises avec l’âpreté du monde, Anna Akhmatova, Spinoza, Érasme, Camille Claudel, Rosa Luxembourg, Nelly Sach, Erri de Luca…
L’auteure nous entraîne, dans une écriture ciselée, fine et subtile, en empathie avec ses « personnages », dans les méandres et périples de celles et ceux qui auront marqué d’un sceau indélébile les générations au fil des siècles.
Welcoming hands, tel est le titre de ce premier fragment, titre emprunté à la céèbre et fantastique sculpture de Louise Bourgois. Des mains accueillantes, bienveillantes, généreuses se sont emparées de celles de millions d’exilés à Ellis Island, sur le fleuve Hudson, par où transitèrent de 1892 à 1924 quelque 16 millions d’émigrants arrachés à leur terre natale, une terre devenue ingrate, hostile, qu’ils seront contraints de quitter avec douleur. Ils sont Juifs de Pologne et de Russie, Irlandais, Italiens, fuient la famine, la misère, l’oppression, les pogroms. Entre dispersion, clôture, espoir, des mains offrent soutien et consolation.
Des mains qui s’agrippent, comme celles de Nelly Sach, à la moindre lueur à travers les murs de la chambre à Berlin où sa mère et elle se sont réfugiées pour essayer d’échapper à l’horreur de la barbarie nazie, aux griffes des bourreaux, tueurs de Juifs. La mère et la fille seront sauvées in extremis en 1940, juste au moment où elles reçoivent la redoutée convocation, l’avis de leur transfert en camp. Elles fuient dans le dernier avion qui part d’Allemagne pour la Suède, Ce sont les mains secourables de Selma Lagerlöf qui les arrachent aux « mains du bourreau »; titre du fragment de « Ces mains pour l’inquiétude ». Selma Lagerlöf célèbre romancière suédoise (prix Nobel de littérature en 1909) avec qui Nelly Sach entretenait une correspondance de longue date, et à partir de laquelle s’était forgée entre elles une profonde amitié.
Enfin à l’abri, à Stockholm, Nelly Sach, la « Guetteuse d’ombres », comme l’a nommée si justement Marie-Hélène Prouteau, composera une œuvre poétique bâtie sur la destruction de son peuple, donnera une voix au malheur des Juifs. Ses poèmes seront hantés par la Shoah, une mort omniprésente en elle qui la conduira à une grave dépression. Elle qui vécut enfant dans un milieu aisé et assimilé, sans connaissance de sa judéité, sera plongée jusqu’à sa mort dans un cauchemar insurmontable. Elle reçoit le prix Nobel de littérature en 1966. « Mains, / Que faisiez-vous/ Lorsque vous étiez mains de petits enfants ? / Teniez-vous un harmonica, la crinière/ D’un cheval à bascule, avez-vous dans l’obscurité saisi la jupe d’une mère, /Montré un mot dans le livre de lecture/ Était-ce Dieu peut-être ou homme ? » (…)
Anna Akhmatova est l’une des plus grandes voix de la poésie russe. Dans l’univers de la terreur stalinienne cette voix parvient à percer les murs, à franchir le seuil des maisons, à atteindre le cœur des femmes soviétiques. C’est sa proximité avec le malheur des populations misérables, des femmes particulièrement, celles qu’elle rencontre à la porte de la prison, qui attendent, comme elle, pendant des heures interminables dans l’espoir de voir leur mari, leur frère, leur fils, qui fera son succès. Anna Akhmatova échappe à l’exécution, au goulag grâce sans doute à sa popularité. Nikolaï Goumiliov, son premier mari, poète, sera exécuté. Leur fils, Liova, est emprisonné à Leningrad puis déporté au goulag. Cette profonde et intense déchirure inspirera à Anna Akhmatova l’écriture de Requiem, l’un des poèmes majeurs du XXe siècle, composé entre 1935 et 1940. « Depuis dix-huit mois je hurle : reviens ! / Reviensà la maison, / Je rampe aux pieds des assassins, / Mon effroi, mon garçon. »
Marie-Hélène Prouteau met en lumière, dans le fragment intitulé « Le rituel des mains d’Akhmatova », celle qui sera sa mémoire poétique de 1938 à 1966, Lydia Tchoukvoskaïa, « Lydia devenue la scribe de tes mains ». Dans ce climat de terreur, constamment épiée, surveillée, enfermée avec Lydia dans un pauvre appartement de la célèbre Maison de la Fontanka, Anna Akhmatova écrit son Requiem, puis elle brûle les feuillets. C’est alors qu’intervient Lydia dans cette main tendue d’une générosité inouïe, celle de s’emparer des mots d’Anna pour les apprendre par cœur et de les restituer ensuite. Ainsi, sera sauvé le Requiem, « Ce pays peuplé d’ombres qu’en dépit du danger, tu tiens absolument à mettre en vers ».
Ces mains pour l’inquiétude, Marie-Hélène Prouteau, dessins de Marie Alloy, éditions Al Manar, 2026, 133 p., 22 €.
*Marie-Hélène Prouteau est l’auteure d’études littéraires et d’une vingtaine de livres. Elle a publié, entre autres, La Petite Plage, préfacé par Mona Ozouf ; la biographie Madeleine Bernard la songeuse de l’invisible et l’essai Paul Celan sauver la clarté, préfacé par Mireille Gansel. Elle s’intéresse en particulier au lien entre littérature et arts plastiques. Elle vit à Nantes.
LES MAINS DE MARIE-HÉLÈNE PROUTEAU
(à propos de Marie-Hélène Prouteau : Ces mains pour l’inquiétude, dessins Marie Alloy, Editions Al Manar, Neuilly, 2026)
Mes sites m’ont souvent permis de rencontrer des personnes qui sont devenues avec le temps des gens proches, presque des amis. Je ne sais plus de quand date mon premier contact avec cette ancienne professeure de lettres ou de philo de classes préparatoires, Bretonne de Brest, écrivaine et poète (une vingtaine de livres), attachée à sa région, touchée par son histoire récente, la guerre, mais en même temps ouverte au monde, à la littérature, à la poésie, à la peinture et bien d’autres choses encore. Nous avons beaucoup parlé de Paul Celan, mes connaissances de l’allemand ont pu lui être utile quelques fois. Voir à ce sujet ma note du Bloc-notes 2025 : Marie-Hélène Prouteau, Paul Celan, la Bretagne et mai 68. J’avais aussi bien apprécié le livre qu’elle avait consacré à la sœur d’un des peintres de Pont-Aven, Madeleine Bernard, qui avait été peinte à la fois par son frère et par Gauguin et qui aurait pu devenir peintre elle-même mais qui est morte dans des circonstances tristes, au Caire, bien jeune encore.
Dans son nouveau livre l’auteure fait à nouveau preuve à la fois de beaucoup d’érudition et d’esprit poétique pour nous parler de mains de personnages connus et d’autres qui le sont moins. Moi j’ai tout de suite plongé dans le chapitre consacré à Camille Claudel, intitulé La Valse Camille Claudel et dont je vais vous recopier le début :
« La Valse, un seul mot. Tout un vertige d’amour.
Sous les yeux, la beauté simple. La beauté Camille Claudel.
Un homme, une femme. Ils dansent. Une main que l’on ne prend pas mais que l’on effleure, combien torride encore. Corps dénudés ou presque – la jupe, à peine un tournoiement de tissu, une draperie pompéienne. Rien qu’eux deux. Des amants dansant comme des dieux. Dans l’ivresse parfaitement rythmée du désir et du plaisir ».
Sur le moment je ne me souvenais pas, pensais au Baiser de Rodin, quand Annie me rappelait que nous l’avions vue, la Valse, au Musée Rodin, et tout-à-coup tout me revenait. Et d’abord le film, pourtant mis en scène par un scénariste qui n’avait jamais tourné, Bruno Nuytten, mais un de ces films qu’on n’oublie plus jamais. D’abord, peut-être, grâce à l’actrice qui a d’ailleurs été à l’origine du film, Isabelle Adjani, mais surtout à cause de l’amour passionné que Camille vouait à Rodin et à cause de toutes ces injustices qu’elle a dû subir. Déjà cette œuvre que célèbre Marie-Hélène Prouteau, qui devait être une commande d’Etat mais qui n’a jamais été passée, dont les danseurs dans l’état original étaient nus et que Camille a dû habiller. Finalement elle a été coulée en bronze et – pour ce qui est de l’exemplaire du Musée Rodin – n’a que 42 cm de haut. Et puis surtout, du moins si j’en crois le film, Camille a été mise dans un asile de fous, par sa mère, un asile dans lequel elle est restée trente ans. Et son frère que je déteste n’a rien fait pour la faire libérer ! Et Rodin non plus alors qu’il semble bien que, pour le Baiser, Camille Claudel a collaboré avec son maître et amant…
J’ai un peu regretté que Marie-Hélène Prouteau n’ait pas pu reproduire dans son livre une photo de la Valse (ce que j’avais déjà un peu regretté à propos de son livre sur Madeleine Bernard : j’aurais aimé y voir la reproduction des deux tableaux d’elle par Emile Bernard et par Gauguin). Mais finalement sur le net on peut encore trouver mieux : une vidéo qui fait tourner les danseurs de la Valse et qui est encore bien plus impressionnante !
Ecoutons encore Marie-Hélène Prouteau pour finir :
« Depuis toujours elle et lui dansent. Ils ne font que danser… Un bloc d’argile ou de marbre pour conjurer l’épreuve ? Attrapant au bout des doigts la courbe des seins, des hanches, elle donne corps à l’ivresse des amants… deux corps ensemble, liés pour toujours, si fort appuyés à la vie qu’ils n’en font plus qu’un… »
Je ne savais pas ou l’avais oublié, que Tomas Tranströmer avait eu un coup d’apoplexie qui l’avait privé de sa main droite. Marie-Hélène Prouteau a intitulé le chapitre qu’elle lui avait consacré : Concerto pour la main gauche. On y apprend que Tranströmer était également un excellent pianiste et que des compositeurs suédois lui ont composé ou ont arrangé des musiques pour la main gauche qu’il a jouées. « Sa main vivante trouve son aplomb en musique », écrit M.-H. P. Alors si la main gauche peut jouer du piano, pourquoi ne pourrait-elle pas écrire ? Surtout des poèmes courts comme les haïkus. Mais non, c’est sa femme Monique qui écrit. Sous sa dictée, on suppose. « Monica devient sa main droite ».
D’après Wikipédia c’est en 1990 qu’il a eu son accident cérébral et c’est en 2004 (traduit la même année en français) qu’il a publié sa grande Enigme, grand recueil de haïkus que j’ai commenté dans ma note de mon Bloc-notes 2011 sous le titre : Tranströmer et le haiku. Il avait eu le Nobel deux ans auparavant, mais personne ne l’attendait, il fallait le rééditer ou tout simplement l’éditer. Ce qui fait que j’ai eu quelques difficultés au début pour pouvoir acquérir ses haikus et que j’ai finalement recueilli ses poèmes en plusieurs langues. Et ai probablement eu le tort d’étudier plutôt la façon dont on l’a traduit (et, en général, plutôt mieux en anglais et en allemand qu’en français, à cause de la parenté des deux premières avec le suédois) que les poèmes eux-mêmes. M.-H. P. cite l’un de ses haikus, l’un des derniers, dit-elle :
Le soleil est bas, maintenant.
Nos ombres sont des géants.
Bientôt tout est ombre.
Est-ce un haiku sombre ce haiku où règne l’ombre ? Il y en avait bien d’autres parmi ceux que j’avais relevés :
« Silence couleur de cendre.
Le géant bleu passe devant moi.
Froide brise de la mer. »
« Ombres rampantes…
nous sommes perdus dans la forêt
dans le clan des morilles. »
« Porté par l’obscurité.
Je croise une grande ombre
dans une paire d’yeux. »
« Il s’est passé quelque chose.
La lune illuminait la chambre.
Dieu le savait. »
Et pour finir c’est la mort qui paraît :
« Le toit s’est lézardé
et le mort peut me voir.
Ce visage. »
« La mort se penche
sur moi, un problème d’échecs.
Et elle a la réponse. »
Oui, je crois que la tonalité générale des haikus de Tranströmer n’est pas joyeuse. Je ne m’étais pas rendu compte combien son accident cérébral l’avait profondément touché. Pour lui le monde avait basculé, dit Marie-Hélène Prouteau. « Un coup de hache », selon ses propres mots, dit-elle encore.
Dans l’édition allemande de la grande Enigme on avait ajouté cinq haikus que Tranströmer avait écrits pour un ami, Åke Nordin, qui dirigeait une prison pour jeunes délinquants. Je ne sais pas de quand ils datent. En tout cas ils sont tous d’une très grande tendresse. Voici le dernier de ces haikus (et je terminerai là-dessus) :
« Le jeune garçon boit du lait
et dort à l’abri dans sa cellule,
une mère de pierres. »
J’ai beaucoup aimé la manière avec laquelle Marie-Hélène Prouteau nous parle de Rosa Luxemburg, l’empathie qu’elle lui témoigne (dans le chapitre : Rosa Luxemburg mains en prison). Car elle le mérite bien. Quelle femme admirable ! Mille jours en prison et toujours le moral, plus même : la joie de vivre. Et l’amour de la nature, des fleurs, des oiseaux. A Breslau, en Silésie, elle fabrique un herbier. « Sa main, sortie de sa manche blanche colle deux feuilles de lierre dans le cahier bleu », écrit M.-H. P. Et elle ajoute : « La passion Rosa. Celle des oiseaux et des plantes. L’herbier est la fête qu’elle se donne, au cœur de sa vie de captive. Un art accompli du silence et de la délicatesse par la grâce de mains de dentellière. De longs doigts, un poignet volontaire. Des mains accueillantes, prestes, fiévreuses saisissent l’infime, un pétale, une corolle. Minuscule joyau de matière florale à travailler entre le pouce et l’index ». « La passion Rosa ? C’est aussi de porter en elle la bienveillance fraternelles pour tous les êtres de chair et de sang souffrants ». Et puis M.-H. P. parle des buffles roumains, de sa joie intérieure, incompréhensible, de ce quantum de bonheur personnel. Ce qui montre que M.-H. P. a lu cette lettre merveilleuse de Rosa Luxemburg à Sonia Liebknecht, l’épouse de ce Karl Liebknecht qui va être assassiné la même nuit que Rosa par les Corps Francs d’extrême-droite. La lettre est datée de la mi-décembre 1917. Karl Kraus l’a trouvée tellement merveilleuse qu’il en a fait plusieurs lectures publiques à Berlin, le 28 mai 1920, à Dresde, le 4 juin 1920 et à Prague le 11 juin 1920 et que dans le numéro du 20 juillet de la Fackel, N° 546-550, il l’a reproduite et a écrit : « honte et opprobre à toute république qui ne reproduirait pas ce document d’humanité et de poésie, unique dans le domaine linguistique germanique, dans ses livres d’école entre Goethe et Claudius, et ne ferait pas connaître à notre jeunesse que le corps qui contenait une âme d’une telle grandeur a été battu à mort avec des crosses de fusils ». La lettre en question je l’ai dans ma bibliothèque, dans un petit fascicule, intitulé Rosa Luxemburg : Briefe aus dem Gefängnis, édition Verlag der Jugendinternationale, Berlin-Schönberg, 1922. Toutes les lettres et cartes postales de ce fascicule ont été adressées à Sophie Liebknecht (du 7 juillet 1916 au 18 octobre 1918). Je vais la reprendre ici (je pense qu’elle en vaut la peine). J’ai d’abord voulu la traduire moi-même en français, mais finalement je l’ai trouvée sur le site de l’éditeur très engagé à gauche Agone. A noter que le prénom d’origine de son amie russe était Sofia, devenu le prénom affectueux Sonia, puis Sophie par son mariage avec un Allemand.
Elle commence par : « Voilà maintenant un an que Karl est à Luckau. J’y ai souvent pensé ce mois-ci. Et il y a tout juste un an, vous étiez à Wronke avec moi, et vous m’aviez offert un bel arbre de Noël… ».
Et continue un peu plus loin : « Hier, je suis restée longtemps éveillée sur mon lit – ces temps-ci, je n’arrive jamais à m’endormir avant 1 heure, mais comme je suis forcée d’aller me coucher à 10 heures parce qu’on éteint la lumière, je songe à bien des choses dans l’obscurité. Hier donc, je me disais : comme c’est étrange, je vis perpétuellement dans une ivresse joyeuse – sans aucune raison. Par ex., je suis allongée ici dans une cellule sombre, sur un matelas dur comme pierre, autour de moi dans le bâtiment règne l’habituel silence des cimetières, on a l’impression d’être dans un tombeau ; au plafond se projette par la fenêtre la lumière du réverbère qui brûle toute la nuit devant la prison. De temps à autre seulement, on entend le roulement sourd d’un train qui passe au loin, ou, tout près, sous les fenêtres, le raclement de gorge de la sentinelle qui fait lentement quelques pas dans ses lourdes bottes pour se dégourdir les jambes. Le crissement du sable sous ces pas est si désespéré qu’il fait résonner, dans la nuit noire et humide, toute la désolation de nos vies sans issue. Et je suis là, seule, immobile, silencieuse, enveloppée dans les épais draps noirs des ténèbres, de l’ennui, de la détention, de l’hiver – et pourtant, mon cœur bat d’une joie intérieure inconnue, incompréhensible, comme si je marchais sur une prairie en fleurs, sous la lumière éclatante du soleil. Et dans le noir, je souris à la vie, comme si je connaissais un secret magique, capable de confondre tout le mal et la tristesse pour les changer en clarté et bonheur. Je cherche une raison à cette joie, et je ne trouve rien, alors je ne peux m’empêcher de sourire à nouveau – sourire de moi. Je crois que le secret de cette joie n’est autre que la vie elle-même ; si on sait bien la regarder, l’obscurité profonde de la nuit est belle et douce comme du velours ; et dans le crissement du sable humide, sous les pas lents et lourds de la sentinelle, chante aussi une petite chanson, la chanson de la vie – si seulement on sait l’entendre. Dans ces moments, je pense à vous, et je voudrais tant vous transmettre cette clé magique, qui permet de sentir toujours et dans n’importe quelle situation ce que la vie a de beau et gai, pour que vous aussi viviez dans l’ivresse et marchiez comme dans une prairie de toutes les couleurs. Ne croyez pas que je cherche à vous abreuver d’ascétisme ou de joies inventées. Je vous accorde tous les plaisirs des sens, toutes les joies réelles que vous désirez. Je voudrais seulement vous offrir, en plus, mon inépuisable sérénité intérieure, pour que je ne m’inquiète plus à votre sujet, et pour être sûre que vous alliez dans la vie couverte d’un manteau brodé d’étoiles qui vous protègerait de tout ce qu’il y a de petit, trivial et angoissant.
Vous avez cueilli dans le parc de Steglitz un joli bouquet de baies noires et violines. Les baies noires pourraient faire penser à du sureau – sauf que ses baies pendent en grappes lourdes et denses au milieu de grandes feuilles pennées, vous les connaissez sûrement, ou peut-être alors, plus vraisemblablement, à des troènes : panicules fines et minces, droites, chargées de baies et de petites feuilles vertes étroites et allongées. Quant aux baies violines cachées sous les petites feuilles, ce sont peut-être celles du néflier nain ; en fait, elles sont rouges, mais en cette fin de saison, elles sont déjà très mûres, presque passées, et le rouge vire souvent au violet ; ses feuilles ressemblent à celles de la myrte : petites, pointues aux extrémités, vert foncé, tannées sur le dessus et râpeuses en-dessous ».
Et un peu plus loin encore : « Ah Sonitchka, j’ai éprouvé ici une douleur affreuse. Souvent, dans la cour où je fais la promenade, arrivent des véhicules de l’armée, chargés de sacs, ou de vieilles vestes d’uniforme et de chemises de soldats, souvent tachées de sang… ; elles sont déchargées ici, on les repartit dans les cellules, on les raccommode, puis on les charge à nouveau pour les livrer à l’armée.
Il y a quelques jours donc, est arrivé un de ces attelages, tiré non par des chevaux mais par des buffles. C’était la première fois que je voyais ces animaux de près. Ils sont plus puissants et d’une carrure plus large que nos bœufs, ils ont le crâne aplati et des cornes recourbées et basses, leurs têtes ressemblent plus aux moutons de chez nous, sauf qu’ils sont tout noirs, avec de grands yeux noirs très doux. Ils viennent de Roumanie, et sont des trophées de guerre… Les soldats qui conduisaient l’attelage racontent qu’il a été très difficile de capturer ces bêtes qui vivaient à l’état sauvage, et plus dur encore de s’en servir pour tirer des fardeaux, elles qui ne connaissaient que la liberté. On les a affreusement battues, jusqu’à ce qu’elles admettent qu’elles avaient perdu la guerre, et que l’expression : Vae victis valait aussi pour elles. Il y aurait en ce moment une centaine de ces bêtes rien qu’à Breslau. En plus du reste, elles ne reçoivent qu’un peu de fourrage de mauvaise qualité, elles qui n’avaient l’habitude que des pâturages gras de Roumanie. On les exploite sans répit, on les fait tirer toutes sortes de charges, et à ce rythme, elles ont vite fait de mourir. – Il y a quelques jours donc, un véhicule chargé de sacs est entré dans la cour. Le chargement était si lourd, et montait si haut que les buffles n’arrivaient pas à passer le seuil de la porte cochère. Le soldat qui les conduisait, un type brutal, se mit à les frapper si violemment avec le manche de son fouet que la surveillante, indignée, lui demanda s’il n’avait pas pitié pour les bêtes. « Et nous les hommes, personne n’a pitié de nous », répondit-il, avec un sourire mauvais, et il se remit à frapper encore plus fort… À la fin, les bêtes donnèrent un coup de collier et réussirent à franchir l’obstacle, mais l’une d’elle saignait… Sonitchka, la peau du buffle est si épaisse, si résistante que c’est devenu un proverbe, et là, elle avait éclaté. Pendant qu’on déchargeait le véhicule, les buffles restaient totalement immobiles, épuisés, et celui qui saignait regardait droit devant lui, avec un air d’enfant en pleurs dans son visage noir, et ses yeux noirs si doux. C’était exactement l’expression d’un enfant qu’on a puni durement, et qui ne sait pas pourquoi, ni comment échapper à la torture et la violence brutale… J’étais devant lui, l’animal me regardait, des larmes coulaient de mes yeux – c’étaient ses larmes ; il n’est pas possible, même pour un frère chéri, d’être secoué par une douleur plus grande que celle que j’ai éprouvée là dans mon impuissance devant cette souffrance muette…
Qu’ils étaient loin maintenant, inaccessibles, et perdus à jamais, les beaux pâturages verts et libres de Roumanie ! Comme le soleil éclairait autrement là-bas, et comme étaient différents le vent, le chant des oiseaux ou les appels mélodieux du pâtre. Et maintenant – la ville, inconnue, atroce, l’étable suffocante, le chaume pourri, écœurant, mélangé à la paille moisie, et les hommes, inconnus, terribles – les coups, le sang qui coule de la blessure fraiche…
Oh mon pauvre buffle, mon pauvre frère bien-aimé, nous sommes là tous les deux, aussi impuissants et muets l’un que l’autre, et notre douleur, notre impuissance, notre nostalgie font de nous un seul être.
Pendant ce temps, les prisonniers s’activaient autour du véhicule, déchargeant les lourds sacs et les traînant jusque dans le bâtiment ; quant au soldat, il enfonça les mains dans les poches de son pantalon, se mit à arpenter la cour à grandes enjambées, un sourire aux lèvres, en sifflotant une rengaine qui traîne les rues. Et la guerre passa devant moi dans toute sa splendeur… »
Dans le numéro suivant de la Fackel (N° 551 du mois d’août 1920) Karl Kraus publie la lettre qu’il a reçue d’une grande propriétaire de Hongrie qui se moque grossièrement de Rosa Luxemburg et de ses buffles et lui répond. Et quand Karl Kraus frappe ce n’est pas avec des fouets ou des bâtons, c’est le marteau pilon. Un vrai plaisir. Je l’avais déjà noté une autre fois. Une maigre consolation pour la pauvre Rosa…
En frontispice à mon exemplaire des Lettres on trouve cette image de Rosa Luxemburg :
Or cette femme si douce a également été, écrit Marie-Hélène Prouteau, « l’oratrice aux mains gantées… parlant sur les estrades de l’Internationale. Seule femme devant une assemblée de militants. Tout entière dans l’éclair et le souffle, Rosa ne ressemble à personne. Lycéenne, à seize ans elle s’enflamme et adhère au groupe Prolétariat. En pleine Révolution russe de 1905, elle file tout échauffée de luttes vers Varsovie. De l’ardeur et de l’énergie à revendre, c’est sa force. Vitale. Magnétique. ». Mais elle a aussi « fustigé les exactions des Bolcheviks ». Et c’est peut-être le plus important de tout. Pour moi en tout cas.
Je dispose aussi dans me bibliothèque d’un autre fascicule : Rosa Luxemburg : die russische Revolution, eine kritische Würdigung, aus dem Nachlass von Rosa Luxemburg, herausgegeben und eingeleitet von Paul Levi, Verlag Gesellschaft und Erziehung, Berlin-Fichtenau, 1922. Paul Levi était avocat et l’un des compagnons de lutte de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Dans la préface à cette publication il explique que Rosa avait déjà écrit durant l’été 1918, alors qu’elle était encore en prison, plusieurs articles qui étaient destinés à être publiés par les Lettres de Spartakus et qui étaient très critiques de la politique des Bolcheviks. A l’époque ses amis avaient considéré que ces articles étaient « inopportuns », écrit-il, et il était du même avis. En septembre 1918 Paul Levi va la rencontrer à Breslau et essayer de la convaincre de renoncer à ses critiques. Sans succès. C’est alors qu’elle a rédigé le texte que Paul Levi se décide à publier maintenant (on est en 1922, quatre ans plus tard). Leur pouvoir est de toute façon solidement installé, écrit-il. Mais il paraît aussi absolument nécessaire de garder tout son esprit critique. Car la politique actuelle des Bolcheviks aura forcément des conséquences graves pour tout le mouvement ouvrier européen, écrit-il encore. Quant aux vues de Rosa elles paraissent parfaitement claires dans ce texte (et elles l’étaient donc dès l’été 1918), un texte de 50 pages, parfaitement structuré, parfaitement pensé et basé sur l’histoire d’autres révolutions bien connues : la dictature du prolétariat telle que l’ont conçue Lénine et Trotski, sans contrôle et sans démocratie, sera la dictature de quelques intellectuels ou encore mieux la dictature de quelques fonctionnaires, la dictature d’une bureaucratie. Elle ne pouvait pas encore prévoir le pire : Staline !
Cette femme solaire a été la Cassandre du socialisme bolchévique.
Quand j’ai vu qu’un des chapitres de Marie-Hélène Prouteau était intitulé : Mains sorcières, je n’ai pas pu y résister. Et l’ai tout de suite abordé. Il faut dire qu’il y a quelques mois à peine j’ai mis en ligne l’histoire de la dernière sorcière brûlée en Allemagne et qui, comme par hasard, porte notre nom de famille. Et qui est très probablement une parente lointaine puisque cela s’est passé dans le pays de Bade voisin de notre Alsace et que le premier Trutt connu est originaire de là avant de passer le Rhin pour s’installer du bon côté du fleuve, y trouver femme et y faire souche. A Matzenheim, à 25 km au sud de Strasbourg. Voir sur mon Bloc-notes 2026 : Anna Trutt, dernière sorcière brûlée (Anna Trutt est née en 1688 à Whyl en Pays de Bade et brûlée à Endingen en 1751. Notre ancêtre, Bartholomé Trutt, est né en 1710 à Brisach en Pays de Bade et est venu s’installer à Matzenheim en 1743). Alors, vous pensez, depuis que j’ai appris cette histoire, toutes les histoires de sorcières m’interpellent !
Mais Marie-Hélène Prouteau nous entraîne dans une histoire peut-être encore plus terrible et que raconte un tableau du Musée des Beaux-Arts de Quimper, un tableau du peintre Evariste-Vital Luminais, la fuite du roi Gradlon.
C’est la ville mythique d’Ys, submergée par les flots, que fuit à cheval le roi Gradlon, emportant avec lui sa fille Dahut, et accompagné de ce fanatique de Guénolé qui lui crie de laisser tomber dans les flots déchaînés sa fille qui aurait épousé le Diable en personne !
Voici comment Marie-Hélène Prouteau raconte la scène, en s’adressant à Dahut : « Ton père t’emmène en croupe sur son cheval. Guénolé, sur le sien à ses côtés, lui hurle de se débarrasser de toi, fille impudique, soi-disant cause de la colère divine. Il jette au vent ses imprécations en appelant à Sodome et Gomorrhe. Autour de vous, tout ce gris livide noie la mer vaste, trop blanche, montée à l’assaut de la Ville. Les éclairs zébrant un ciel noir d’orage ». « Tes yeux regardent, effarés, les eaux déchaînés… Dahut, ta main blanche aux longs doigts fins agrippe éperdument celle de ton père… ». Et dans la suite du texte on voit Dahut implorer son père, le fixer avec des yeux affolés, s’accrocher de son autre main à son manteau, se souvenir de l’amour de son père… Mais rien n’y fait. « La main énorme » de son père s’ouvre. L’Homme de Dieu a gagné. Dahut s’enfonce dans « les gouffres de l’océan ».
Et alors Marie-Hélène Prouteau continue et invective :
« Toi, Dahut, tu es toutes les femmes réprouvées.
La putain éternelle
La fille publique
La femme impudique
La sorcière brûlée en place publique la femme indigne… »
Et pour bien montrer que ce temps n’est pas fini, M.-H. P. continue avec les exemples d’aujourd’hui, les tondues de la Libération, les emmurées afghanes, les Iraniennes et la femme adultère (on pense à celle que l’on lapide en Islam).
Et elle a bien raison. Moi-même je n’ai jamais cessé de pleurer sur les femmes victimes des hommes. Souvent en terre d’Islam comme les crimes dits d’honneur (Découverte de l’écrivain turc Livaneli), la situation de la femme en Egypte (Islam vs Femme, Islam vs Femme (bis), Trois féministes égyptiennes, une quatrième féministe égyptienne), le terrible film syrien, Passion, où la femme est tuée parce qu’elle aimait chanter et vu à Fameck (Voir Islam vs Femme). Mais aussi ailleurs dans le monde : chez les Mormons par exemple (les Mormons, les religions et l’Amérique). Et chez nous, dans notre France civilisée du XXIème siècle. Les faits divers se suivent, un jour après l’autre…Marie-Hélène Prouteau nous parle encore de bien d’autres mains, certaines connues, d’autres qui le sont moins. Dans la danse des petits pains elle évoque la fameuse scène de Charlie Chaplin, l’un de ses chefs d’œuvre sans aucun doute. « Trente-cinq secondes jubilatoires… Moment d’intensité transformante où des mains prennent feu. Des mains prodigieusement animées… ». Qui changent « des petits pains en chaussons de ballerine ».
Dans Pétrarque et saint Augustin on apprend que Pétrarque a grimpé notre Mont Ventoux. Pas à vélo comme nos héros du Tour de France, mais à pied. Et arrivé au sommet il lit les Confessions de Saint Augustin « en tenant le livre ouvert de sa main gauche ». L’a-t-elle imaginé ou l’a-t-elle vu sur un tableau ?
Dans le Rituel des mains d’Akhmatova elle revient à la terreur stalinienne. La grande poétesse Anna Akhmatova écrit un poème sur un bout de papier, son amie Lydia le lit, le mémorise, puis Anna le brûle. Et Marie-Hélène Prouteau décrit le rituel des mains : Anna prend un bout de papier et écrit. « Lydia apprend par cœur ces précieux vers. Ses mains les recopieront ensuite ». Puis les mains d’Anna « saisissent l’allumette. Le papier flambe dans le cendrier. Les vers s’envolent. Ne reste plus qu’un amas de cendres dans la petite soucoupe ».
Anna Akhmatova, très grande poétesse russe a participé avec Ossip Mandelstam à l’animation d’un mouvement poétique appelé acméisme, censée remplacer le symbolisme en revenant à une expression plus simple et moins ésotérique. Après sa condamnation (à cause de son fameux poème anti-stalinien, le Montagnard du Kremlin) et son exil à Voronej, les poèmes de Mandelstam ont eux aussi été sauvés de l’oubli parce que son épouse Nadejda les avait appris par cœur. C’est étrange. Notre civilisation avait complètement oublié la tradition orale qui a été longuement si vivante, aussi bien au Proche-Orient (les conteurs) qu’en Afrique noire (les griots). Et voilà que, grâce à Staline, on y est revenu…
Marie-Hélène Prouteau évoque également les mains d’Erasme et de Spinoza. Erasme peint par Holbein, debout écrivant à son pupitre (Les mains d’Erasme) et Spinoza polissant lui-même ses lentilles (Spinoza polisseur de lentilles).
Et puis elle nous parle d’un peintre américain, Cy Twombly, dans un texte intitulé La main gauchère de Cy Twombly. Et d’une « toile à sujet mythologique » où le peintre semble avoir inscrit bucolic. Et même Aristaeus mourning the loss of his bees.
Je préfère de beaucoup quand Marie-Hélène Prouteau nous parle d’un autre tableau et d’un autre temps : la peinture d’un Médicis « enfant en rouge » par un certain Agnelo Bronzino qu’elle a découverte à Florence au Musée des Offices (voir Giovanni de Médicis main au rouge-gorge). Le Giovanni bambino tient dans sa main un rouge-gorge. Et avec ce Giovanni « un monde vient de naître », dit-elle. Un monde de joies.
Dans Mains du bourreau, Marie-Hélène Prouteau demande : « Mains, que faisiez-vous lorsque vous étiez mains de petits enfants ? ». Dans La main de l’utopie elle célèbre Ariane Mnouchkine et son théâtre du Soleil. Et j’ai grand regret de n’y avoir jamais été, à « son royaume de la Cartoucherie de Vincennes ».
Et puis avec les Mains d’Erri De Luca elle m’a fait connaître quelqu’un qui m’intrigue et que j’ai envie de mieux connaître. Un écrivain, un travailleur manuel et un Napolitain. Et un alpiniste chevronné. Et un activiste révolutionnaire. Et un homme qui écrit cette phrase merveilleuse que cite M.-H. P. : « Aujourd’hui, mes mains écrivent, escaladent et vont à l’aveuglette sur le corps d’une femme comme le sourcier à la recherche de l’eau ». Comment ne pas vouloir faire plus ample connaissance avec un tel homme ?
Marie-Hélène Prouteau termine son livre avec les peintures rupestres. Avec un chapitre intitulé Mains négatives. Qu’est-ce qu’une main négative ? « La main négative est un motif pictural réalisé par la technique du pochoir, en appliquant un pigment autour d’une main posée, doigts écartés, sur un support tel qu’une paroi rocheuse », lit-on sur Wikipédia. Comme par exemple sur la paroi rocheuse d’une grotte. M.-H. P. se souvient d’un livre de prix reçu à l’école et qui reproduisait le bison d’Altamira. Et moi je me souviens d’un voyage professionnel fait au cours des années 60 dans le nord de l’Espagne, je devais rendre visite à une aciérie perdue quelque part du côté des Picos del Europa et j’ai fait escale dans un magnifique Parador, une pure merveille, à Santillana del Mar. Et je me souviens aussi qu’à côté il y avait la grotte d’Altamira et qu’on pouvait encore la visiter à l’époque et que j’ai raté cette occasion unique parce que j’étais pressé.
Marie-Hélène Prouteau écrit : « C’est l’âge d’avant l’écriture ». Elle ne croit pas si bien dire. Quand j’ai essayé de comprendre les origines de l’écriture je suis tombé sur le livre d’un érudit italien, Emmanuel Anati : Aux origines de l’art – 50 000 ans d’art préhistorique et tribal, préface d’Yves Coppens, édit. Fayard, Paris, 2003. Anati y prétend qu’on connaît aujourd’hui 45 millions de peintures et gravures qui décorent 70 000 sites découverts sur les 5 continents et qu’un grand nombre de ces oeuvres sont répertoriées dans les archives mondiales de l’art rupestre. Dans la note que j’ai consacrée aux caractères chinois au tome 4 de mon Voyage autour de ma Bibliothèque, j’avais noté que deux faits m’avaient frappé dans les conclusions qu’Anati en tirait sur la nature humaine : l’aptitude qu’a l’homme dès l’origine pour l’abstraction, la représentation schématique et symbolique, et l’unicité de la nature humaine car cette aptitude est présente partout, on la retrouve sur les 5 continents ! « L’art préhistorique », disait Anati, « révèle l’essence des processus cognitifs de l’esprit humain ». En écrivant cela il pensait à la logique et à la capacité de conceptualisation de l’esprit humain. Il n’y avait donc plus qu’un pas à faire pour passer de l’art préhistorique à l’écriture. Ce qu’Anati dit de la manière suivante : « Avec ses formes caractéristiques de symbolisation et de communication, avec ses règles de grammaire et de syntaxe et ses trois catégories grammaticales – les pictogrammes, les idéogrammes et les psychogrammes -, l’art semble, dès les origines, annoncer l’écriture ». Et j’avais écrit dans ma note : Si tout le monde comprend les termes pictogramme et idéogramme, le terme psychogramme paraît bien obscur : Ce n’est ni une représentation d’objet ni un symbole, mais l’expression d’un sentiment, d’un désir ou d’une autre sensation, explique-t-il. « Une violente décharge d’énergie ».
Est-ce que cela explique les mains négatives qu’évoque Marie-Hélène Prouteau ? Je ne le sais pas. En tout cas elle semble chercher dans cette direction-là : « Un jour, sur une de ces voûtes obscures, le graphiste des parois a peint ses mains. Ses mains toutes seules. Détachées du corps. Indépendantes. Un autoportrait au visage absent ? On ne sait ». Et plus loin : « Exprime-t-il son image à travers ses mains ? Ses émotions ? La peur ? La douleur ? ». Et puis non, dit-elle, et elle pense au « geste rituel ». Peut-être. Qui dit rite, pense magie, initiation. Je ne sais pas. Je préfère ce qu’elle dit encore plus loin : « C’est merveille profonde que de prêter forme abstraite à l’humain, en exposant cette main vide. Sa main, qui est la mienne et celle de tout le monde. Toutes si banalement pareilles ». La capacité d’abstraction, vous dis-je.
Et elle termine de cette magnifique façon :
« Ces œuvres font miroiter la beauté de la main exposée. La beauté de l’art du graphiste des parois.
Et si, à l’aurore de cette beauté d’enchantement, ces mains négatives étaient des poèmes tactiles ?
Devant qui nous nous tenons, tout proches, traversant l’enclos des âges. Nous souvenant de qui nous fûmes ».
Marie-Josée Christien : Brest, où tu es née, apparaît avec constance dans tes ouvrages. Quels sont tes liens avec Brest ? Considères-tu ce port à l’extrémité du monde (Penn-ar-bed en breton, qui signifie aussi « commencement du monde ») comme un élément fondateur de ta démarche universaliste ?
M-H. P. : M-H. P. : Oui, née à Brest, sur les hauteurs de la rue Victor Hugo, dans un lieu dramatiquement touché par les premiers bombardements. Cette prime enfance dans la ville renaissante est au centre du poème « La rade et l’Indien d’Amérique » (1), hommage à sa beauté et à sa grandeur enfouie. Et de mon livre Le Cœur est une place forte. Ville-port « tragique et sacrificielle, tranchée comme une pyramide aztèque », écrit en 1974 Julien Gracq. Les voix de femmes de ma famille et de la ville bombardée durant 4 ans me traversent dans ce livre. Dominique Sampiero qui l’a préfacé souligne une écriture des ruines et mon empathie fusionnelle avec celles d’aujourd’hui. Cela a influencé ce que j’écris, enclenchant une interrogation précoce : « Comment tenir debout dans les ruines ? ». L’élégie n’est pas séparable, pour moi, d’une force de vie qui me relie à l’universel. Et à ceux qui ont vécu des douleurs similaires dans la violence de l’Histoire. Tel Paul Celan, l’orphelin de la Shoah, séjournant en 1961 dans la Presqu’île de Kermorvan, y composant « Après-midi avec cirque et citadelle » son poème sur Brest. Lui, l’exilé de Bucovine, à qui je consacre l’essai Paul Celan sauver la clarté. La rade de Brest incarne aussi l’horizon ouvert sur l’ailleurs américain et « The Immigrants », tel mon grand-oncle parti auprès des Indiens du Canada. J’écris souvent sur la figure de l’exilé, depuis le jeune Tchétchène des Balcons de la Loire jusqu’à Celan ou Madeleine Bernard, « exilée » à Genève. Le livre Ces mains pour l’inquiétude s’ouvre sur le chant d’Ellis Island.
L’autre pôle est Nantes, où tu demeures. Ces deux villes portuaires, Brest et Nantes, sont-elles inspirantes pour toi de la même façon ? Crois-tu à la mémoire des lieux ?
Nantes et La Loire représentent la découverte dans l’enfance, de la grande ville, après la région parisienne et la Seine. La ville, la Loire dessinent une géographie rêveuse. Une déambulation dont le sous-titre, « Suites nantaises », suggère la fluidité : « Ici le passé colore le présent » ai-je écrit dans La ville aux maisons qui penchent. En particulier, le passé négrier de Nantes que suggèrent ces maisons du titre évoquant les hôtels des armateurs. « Écrire, c’est aussi marcher le long des berges / repêcher des existences naufragées » dit Claudio Magris. Celles des métallos de la Navale, des ouvrières des Bateaux-Lavoirs, de Madame Keravec au destin terrible (2). Dans l’écaillement des pierres du tuffeau nantais si différent du granit breton, la mémoire des lieux me donne des rendez-vous imaginaires. Je suis fascinée par « Le Joueur de vielle » de Georges de La Tour au Musée d’arts qui chante la mélopée de la vie vulnérable des gens à la rue de tous les temps.
Comment es-tu venue à l’écriture ?
Par la lecture. Lire et écrire sont deux manières de déchiffrer le monde. J’ai d’abord écrit sur d’autres. J’ai eu en hypokhâgne un professeur passionnant qui m’a fait découvrir la critique et Jean Starobinski – dont je relis souvent l’« Hommage à René Char ». En écrivant sur L’Iliade, La Chartreuse de Parme, pour n’en citer que quelques-uns, je retrouve l’émerveillement des textes de Victor Hugo ressenti à l’école primaire. Un plaisir littéraire fait d’attention extrême au texte. À écrire sur d’autres, y compris dans mes diverses notes de lecture, j’accède indirectement, peut-être, à certains aspects de moi-même. Une écriture plus subjective s’est tissée ensuite avec la fiction, Les Blessures fossiles, L’Enfant des vagues. Des personnages faisant face à des choses très dures, le désastre de l’Amoco Cadiz pour l’enfant ou bien l’expérience du corps gravement malade. Quelque chose de l’ordre de la « cata-strophe » que j’ai travaillée à propos de la marée noire. Étymologiquement, c’est un « renversement » total, porteur de malheur. Peut-être un rappel de la matrice qu’est la guerre ?
Tes livres se nourrissent très souvent de la nature depuis La Petite plage jusqu’à la biographie de Madeleine Bernard ou l’essai sur Paul Celan. Peux-tu nous éclairer sur ce point ?
La mer est le microcosme originel d’enfance à Kerfissien-Cléder. Son souffle de vie traverse jusqu’à Madeleine Bernard la songeuse de l’invisible et mes essais récents. La mer, avec ce vent finistérien salué dans le chapitre « Je suis une mangeuse de vent » de La Petite plage. Paysage marin aussi de deux livres d’artiste (2). Mer-veille, la mer est expérience existentielle, rythmée par le temps géologique de la marée, faisant de cette petite plage la « clairière des métamorphoses ». Mais la nature suscite aussi une révolte paisible et tenace contre la beauté du monde défigurée par la logique cannibale du toujours plus. C’est le cri de la mer qu’on assassine. C’est « Walden de sel et de granit », ce chapitre rajouté pour la réédition de La Petite plage que je relie à H. D.Thoreau, le penseur éclairé du Massachusetts. Neuf ans entre les deux dates de publication du livre : l’écriture témoigne de ce que le péril et l’urgence au cœur du vivant se sont aggravés. L’idée dans mes essais d’écrire sur ces traces singulières que sont les herbiers de Celan ou de Rosa Luxemburg en prison participe de cette inquiétude. Comme mon poème sur les abeilles de la récente anthologie, Abécédaire de l’amour occasionnel.
Pour évoquer tes écrits littéraires, tu emploies l’expression « prose poétique ». Peux-tu préciser le sens que tu lui donnes ?
Je suis à présent moins sensible au fait de raconter une fiction qu’au fait de saisir des fragments de vie. Cette écriture fragmentaire me paraît en phase avec l’état du monde. Je me fais « chiffonnière du passé » retenant des objets dépareillés, perdus – le livret militaire de mon grand-père dans Le cœur est une place forte, retrouvé 50 ans après 1914 dans un presbytère wallon, la carte d’écolier disparue de son pays pour Celan. Ce sont des talismans libérant une profonde force de contemplation et d’incarnation.
Vers quels écrivains et poètes vont tes « préférences » ?
Albert Camus est de ceux qui éclairent mon questionnement sur l’humain et les nouveaux périls qui sont là. Je reviens souvent à Bachelard, à Lévi-Strauss pour une pensée attentive au souci de la terre et du Tout. J’ai le goût des peuples premiers, dans la lignée de La Pensée sauvage, quand j’écris sur les Indiens, sur l’Ubuntu cher à Nelson Mandela ou le « Masque Kanaga »(3). Par ailleurs, les livres de Michèle Desbordes ont pour moi un grand pouvoir de ressourcement – depuis Dans le temps qu’il marchait sur Hölderlin au magnifique La Demande. Guy Goffette, Dominique Sampiero, Erri De Luca et Muriel Pic accompagnent mes chemins sensibles.
Tu es attachée à la reconnaissance de la place des femmes dans la sphère culturelle et artistique. Est-elle aujourd’hui acquise en littérature ? Te définis-tu comme féministe ?
Mon engagement dans le mouvement de libération des femmes qui a ouvert grand les fenêtres est celui d’un féminisme universaliste. Parmi ces combats, celui de la visibilité des femmes me tient à cœur. Autant « Les pionnières de l’autre siècle », premières élèves à étudier les sciences que les créatrices en tous genres. C’est ce qui m’a amenée à écrire 12 poètes contemporaines de Bretagne. Ou à saluer dans La Petite plage les « sisters des hautes terres afghanes », composant des « landai ». Ou à participer à L’Île aux femmes-Les peintresses de Pont-Aven (4). Les femmes écrivent, elles créent. Mais le regard en reste souvent à l’entre-soi masculin dans des articles et des collections leur laissant portion congrue. Heureusement, il y a l’aventure d’une contre-histoire artistique autour du « matrimoine ». Un des aspects intéressants en est la relecture féministe des mythes et légendes. Maylis de Kerangal revisite Didon de Purcell en dégageant la chaîne des violences faites aux femmes. Dans Ces mains pour l’inquiétude, je m’attache à Dahut, en m’inspirant du texte de Paol Keineg, symbole pour moi des femmes rebelles, condamnées parce que trop libres.
Tu viens de publier Ces mains pour l’inquiétude aux excellentes éditions Al Manar. Peux-tu nous en dire quelques mots ?
Fascinée depuis l’enfance par le mime, j’ai écrit sur celui-ci dans Les Balcons de la Loire. Ici j’aborde le parler muet des mains : àquoi rêvent les mains ? Ne sont-elles pas révélatrices de la personne plus encore peut-être que le visage ? Ces mains pour l’inquiétude sont celles de Camille Claudel, Spinoza, Pétrarque, Akhmatova, Érasme, Rosa Luxembourg, Nelly Sachs. Mains musiciennes, ouvrières, résistantes, mains d’un bourreau nazi, « mains marionnettes » de Charlot dans « La danse des petits pains ». S’intègrent les dessins de la peintre Marie Alloy entre les 18 chapitres et les 17 citations de Guillevic à Hélène Cixous ou Bernard Noël. Je pointe à la fin de l’essai cette question : et si les « mains négatives », rituellement posées sur les parois des grottes, étaient des « poèmes tactiles » ?
Propos recueillis en juillet 2026 et publiés dans Spered Gouez / L’Esprit sauvage
[1] http://pierre.campion2.free.fr/prouteau_larade.htm Et Cahiers de l’Iroise, HS n°8, « Vue sur la rade ».2
« Nostalgie blanche » avec Michel Remaud et « La vibration du monde » avec Isthme.
3 https://www.recoursaupoeme.fr/marie-helene-prouteau-masque-kanaga-et autres-poemes/
4 Chroniques du Matrimoine breton : https://lile-aux-femmes.com/les-episodes/626-2/
Marie-Hélène Prouteau est l’auteure d’études littéraires et d’une vingtaine de livres. Elle a publié, entre autres, "La Petite plage", préfacé par Mona Ozouf, la biographie "Madeleine Bernard la songeuse de l’invisible", et l’essai "Paul Celan sauver la clarté", préfacé par Mireille Gansel. Elle s’intéresse en particulier au lien entre littérature et arts plastiques. Elle vit à Nantes.