Affolement du sang

A partir de 19


LE nouveau recueil de Marie-Josée Christien (l’une des grandes voix de la Bretagne contemporaine), rehaussé d’encres d’André Guenoun.

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Description

Quand l’épicentre de l’insomnie

répète sans relâche

les exils du cœur

 

qu’espérer d’autre

que s’effacer du jour

et avancer

dans le silence

d’un visage perdu.

 

PRÉFACE

 

Quand un livre de poésie est publié, il est d’abord offert à l’entière liberté de lecture de ceux qui l’ont en main. De ce fait, les préfaces m’ont toujours paru susceptibles de limiter cette liberté d’interprétation, en l’orientant par une lecture antérieure qui ferait autorité. Sauf comme dans le cas présent : ce livre risque sérieusement l’incompréhension si on ignore de quel « terreau » il provient. Tous les poèmes d’Affolement du sang doivent leur origine à ce que Marie-Josée Christien, dans le corps de l’ouvrage, écrit sous forme d’une dédicace courageu-sement ironique : « À Vaquez l’ami fidèle. » Qui est Vaquez ? Un médecin français (1860 – 1936), le premier à avoir décrit une maladie du sang à laquelle on a donné son nom et autrement appelée polyglobulie. Maladie orpheline caractérisée par un dysfonctionnement de la moelle osseuse dans sa production des globules rouges. Il en résulte une prolifération de ces globules et bien entendu, pour le malade, d’importants risques cardiaques, vasculaires, etc. La lourdeur de traitements difficiles à doser, la fatigue, des vertiges et autres symptômes font entrer la vie dans un champ de bataille comparable à celui où luttent les cancéreux. C’est de cette maladie orpheline que Marie-Josée Christien est atteinte. On peut d’abord saluer dans son livre la pertinence du titre, et on lit chaque page comme celle d’un journal sans dates de sa pénible confrontation avec la maladie. Nul pathos, pas d’apitoiement, mais une cons-tante mise à jour des pertes, des éloignements du monde naturel et humain, des questions, des angoisses qui font basculer sa vie dans la hantise de la déchéance et de la mort. Mais si la lumière a baissé, les mots resserrés dans des poèmes brefs gardent, comme de vives étincelles, de quoi éclairer de leur force lapidaire les moments de faiblesse, la détresse. On pourrait se demander pourquoi c’est un livre de poèmes plutôt qu’un journal qui a été choisi par l’auteure pour suivre l’évolution de sa situation. Marie-Josée Christien répond à cette question dès la fin du premier poème : Seul le poème est digne du désespoir Et de fait, dans sa vie devenue une ligne brisée, seul le poème par sa densité peut capter à vif l’essentiel de ce qui est ressenti dans les moments les plus intenses de la souffrance aussi bien physique que morale et en propager l’onde de choc. Au lecteur, désormais, de découvrir dans cet ensemble crépusculaire la variété des approches, de la saisie du mal. Pour terminer cette brève préface, je voudrais entrouvrir la porte de ce livre par un poème de Marie-Josée qui « donne le ton » : Lasse des jours lasse des nuits je porte l’abîme qui prend ma substance j’efface la marge de l’espérance Aucune promesse ne m’attend. Qu’au moins l’attende la promesse d’être lue au plus près. D’une lecture semblable à une amitié qui accompagne, comprend et entoure.

Jean-François Mathé

 

Ex. sur grand papier n° 1, réimposé au format 28 x 20 cm,
rehaussé de trois encres originales de André Guenoun.


SANG POUR SANG

 

Affolement du sang, Marie-Josée Christien

Al Manar, 130 pages, 19 €.

La bretonne Marie-Josée Christien a déjà une longue carrière de poétesse derrière elle. Prix Xavier-Grall pour l’ensemble de son œuvre, Grand prix international de poésie francophone, elle anime également la revue Spe- red Gouez (L’esprit sauvage). Au-de- là des prix, il y a l’esprit. Celui d’une poésie libre, fine, rapide comme un pur-sang filant face au vent sans cava- lier. Le sang, justement, est au cœur de son dernier recueil. L’auteure est atteinte d’une maladie orpheline, la polyglobulie, un dysfonctionnement de la moelle osseuse dans sa pro- duction de globules rouges. Trop de globules rouges et son lot de risques cardio-vasculaires, ses symptômes, l’extrême fatigue… Marie-Josée a mis des mots sur ses maux. « Mes mots sont tous d’adieu/Quelque chose en moi s’est éteint ».

Le vertige, l’absence, la douleur, l’oubli, l’absence, la fin, forment la trame de son drame personnel. « Je suis plus/Que trop de sang/Si basse maintenant/Ma voix se tait/Dans un abîme. » Ses poèmes courts sont touchants sans être larmoyants. « On n’entend le souffle/Que lorsqu’il se retire/Dans le vertige bref/Du si- lence qui s’installe/Seul le poème/ Est digne du désespoir ». Quand elle écrit fort justement « la douleur m’écarlate » on souhaite que cet af- folement sanguin s’écarte d’elle et lui fiche la paix. Car Marie-Josée a en- core beaucoup de belles choses à écrire. Sans souffrir.

Jean-Marc PINSON, Ouest-France, 6-7 juillet 2019

 


Affolement du sang

Ce beau titre n’est pas seulement métaphorique. Il renvoie à une réalité douloureuse : la maladie rare, sous le nom de polyglobulie ou maladie de Vaquez, qui frappe l’auteure, Marie-Josée Christien. Elle nous le dit en poèmes.

 

La vie littéraire ne manque pas d’auteurs – surtout des poètes – qui ont fait de leur maladie le sujet de leurs livres. Qu’il s’agisse d’un cancer, d’une maladie chronique ou des séquelles (physiques ou psychiques) d’un accident de la vie. La poésie se prête assez bien à l’expression de ces souffrances car elle permet la prise de distance et cette économie de mots qui évite « d’en rajouter » et de tomber finalement dans une forme de pathos. Sans oublier, comme le dit Marie-Josée Christien, que « seul le poème est digne du désespoir ».

Mais là où les auteurs chinois ou japonais, par exemple, perçoivent dans les menus événements du monde extérieur et en particulier dans la nature, la traduction de leur propre souffrance, pour d’autres auteurs – et c’est le cas de Marie-Josée Christien – c’est à partir du moi intime (en chair et en os) que s’exprime la douleur. « Les globules de mon sang/tapies sous ma peau/me liquéfient », écrit-elle. « A l’aube/des marques bleues/tombées sans bruit/tatouent mon corps ». On n’est pas donc surpris de découvrir au cœur de son livre cette citation de James Joyce : « Ecrivez ce qui est dans votre sang et non pas ce qui est dans votre cerveau ». Sur ce « fardeau du sang », comme elle dit, Marie-Josée Christien peut écrire : « Des braises liquides/coulent de mes yeux ». Ou encore ceci : « Je perds ma trace/dans le sang/pulsant de mes yeux ».

Au-delà du constat physique (clinique ?) de cette maladie, il y a bien sûr, dans ses poèmes, une approche de tout ce qui l’englobe et la contraint dans sa vie de tous les jours. Ce que l’on qualifie aujourd’hui, volontiers, de « dégâts collatéraux ». Marie-Josée Christien parle ainsi de « la nausée des heures », du « leurre d’une existence ». Elle nous dit qu’elle « éparpille un sourire » et qu’elle « aborde l’espérance comme une absente ». Au point d’affirmer abruptement : « J’inexiste ».

Se mettant à l’écoute de poètes qu’elle aime et aussi d’amis fidèles (à qui elle dédie certains de ses poèmes), elle nous dit, en dépit de tout, que « le monde frémit/d’une joie ancienne » et que « le poème se livre/au seul désir/d’exister/ici et maintenant ». Mais l’angoisse rôde. Et aussi une forme de désespérance. « La mort confirmera/que je n’étais pas nécessaire », écrit-elle, fataliste.

Quoi qu’il en soit, demeure une conviction : la nécessité du poème. Comment ne pas voir, en effet, que les écrits de la poète quimpéroise répondent avant tout à une nécessité. A une forme d’urgence. Ce qui leur donne cette forme de percussion et leur capacité à s’ouvrir à l’universel de nos douleurs ou de nos souffrances.

Pierre TANGUY

Affolement du sang,Marie-Josée Christien, avec des encres d’André  Guenoun, préface de Jean-François Mathé, éditions Al Manar, 154 pages, 19 euros.

 


Élégie de la vie en souffrance 

 

Marie-Josée Christien a publié de nombreux recueils de poésie et anime la revue Spered Gouez/L’esprit sauvage qu’elle a fondée à Carhaix en 1991. Elle a reçu en 2016 le Grand prix international de poésie francophone pour l’ensemble de son œuvre. Pour la lecture de ce nouveau recueil (Affolement du sang) publié aux éditions Al Manar, la préface très sobre de Jean-François Mathé donne une clé. Derrière cet affolement du sang évoqué par le titre, il faut entendre une polyglobulie, un cancer du sang que la poète ne nomme jamais, préférant une mention ironique du patronyme d’Henri Vaquez, le médecin qui décrivit pour la première fois cette maladie rare (mais non orpheline, comme il est parfois dit à tort). Quant aux encres d’André Guenoun qui accompagnent le livre, elles sont en parfaite résonance avec le poème. En jouant des vertus liquides de l’encre, entre transparence et opacité, ce plasticien sait rendre un univers organique proche de celui de Marie-Josée Christien.

Comment inventer une langue qui dise la maladie quand celle-ci est pour beaucoup synonyme de mort ? Une langue qui parle à ceux qui ont connu cette expérience comme à ceux qui ne l’ont pas vécue. Nombreux sont les écrivains et les poètes, de Claude Roy à Georges Perros, qui ont confronté leur écriture à la maladie et à la hantise de la mort. L’écriture de Marie-Josée Christien est celle du lyrisme vibrant, grave, d’une lucidité aussi évidente que sa détresse.

Le recueil se présente en trois parties, « Poème absent », « Affolement du sang » qui donne son nom à l’ensemble, et « À la lueur du poème ».

La première partie est empreinte d’une tonalité sombre, on imagine l’annonce de la maladie, la pénible attente. Le choc émotif, intense, s’éprouve dans le silence qui s’entend à chaque page et a quelque chose de médusant. Pour la poète, c’est l’heure crépusculaire ou nocturne avec son lot d’insomnies qui exprime le mieux ce qu’elle ressent. Repris en leitmotiv, le mot désespoir est à la mesure de la violence de l’épreuve. Les vers semblent martelés, énoncés presque souffle coupé.

La mort en moi  

Exceptées deux références au vent, le monde extérieur, sa réalité et ses couleurs, ont disparu : il n’y a plus que l’être seul face à cette révélation bouleversante, au sens le plus fort du terme. Expérience-limite qui pressent le réel de la mort proche au creux du corps :

« je me résous à consentir à la fatigue

des mots tremblants

à ne plus espérer ».

Dans ce moment premier du recueil, le thème de l’attente – des résultats, des soins, on ne sait – et le motif de la solitude s’entrecroisent. La poète a l’impression d’un « l’éloignement » du monde dont parviennent « juste quelques paroles/ au loin ». Car la maladie enferme dans ce corps qui, à présent, fait défaillance jusqu’à isoler des autres :

« À l’instant

où la main

tendue

se replie sur le vide ».

La seconde partie, « Affolement du sang », évoque quelques références à la maladie, jamais cliniques cependant. Comme le montrent les images « l’ecchymose du jour » ou « l’azur coagulé » où se fait jour une écriture oblique, travaillée par les formes de syncope et de distorsion des vers. La parole de Marie-Josée Christien a cette vertu de déréaliser et de poétiser les moments de cette traversée douloureuse avec une violence presque baroque :

« La moelle affolée

essaime ses larmes coagulées

dans la chaleur du sang épaissi ».

Ce faisant, c’est moins à la maladie que la poète s’attache qu’à l’écho du mal en elle, à l’effet qu’elle provoque dans son univers mental et affectif. Rien de larmoyant ni de complaisant pour autant. Elle se figure elle-même avec une lucidité triste :

« Une ombre à bout

de souffle

chancelle

de peur et d’espérance ».

Dans la dédicace de cette partie « À Vaquez l’ami fidèle », la poète trouve le moyen de sourire, en détournant sa véritable relation à ce médecin sur le mode de l’antiphrase. Tout se passe comme si elle voulait mettre à distance la maladie, faire silence sur une partie de ce qui a trait à celle-ci, les soins, les traitements et jusqu’à son nom. C’est sa manière à elle de lutter, de prendre force de sa faiblesse même.

Je et la blessure

Avec la présence du je, la poète veut habiter sa douleur, la restituer dans son acuité. C’est à une élégie de la vie en souffrance que nous convie Marie-Josée Christien. La parole oscille entre des mots percutants comme des coups de poing, tels gouffre, supplice, naufragée, des néologismes « me désastrent ». Comme si les mots habituels étaient usés et impuissants. L’interrogation ne peut manquer de surgir : entre les vivants et les morts, où est la place du sujet ?

L’écriture se fait laconique, dépouillée :

« La douleur m’écarlate ».

Les expressions disant l’irréversible, « ne…plus », « ne plus… que », reviennent à plusieurs reprises : « Je ne parviens plus/ à retenir la vie ». La vie à présent devient synonyme d’engourdissement, de fermeture, de perte des jours d’avant. Le souvenir de la vie d’hier s’épanouit dans une page, « Ce temps-là », dédiée à Xavier Grall, autre clin d’œil à la maladie. Ailleurs, un conditionnel pointe le vouloir-vivre : « je voudrais dire la vie. » En vain. Ne lui répond que le vide au cœur de la nuit. Le jaillissement sans retenue de l’émotion atteint par moments une sorte de cri. Cri de désespoir devant l’épreuve et sa fatale menace.

La circulation de l’émotion jusqu’à la montée des larmes s’écrit sans pathos, sans fioritures. Le lecteur est face à une parole essentielle. Face à la vérité nue d’un sujet qui assume sa faiblesse et dit sa peur de mourir. Car le sujet qui parle est traversé par une ambivalence. Il est à la fois celui qui a le courage d’entrevoir sa mort proche et celui qui dit dans l’effroi son existence laminée. Cet inexorable, la poète le rapproche des peurs d’enfance. Comment mieux énoncer la fragilité et la force que par cette superbe alliance des contraires : « j’aguerris mes larmes » ?

La dernière partie « À la lueur du poème » entrouvre un peu de lumière et d’espoir. Écrire, c’est reprendre le dessus, redevenir le sujet d’une vie où toute la place n’est plus prise par le mal. La poète se tourne vers le cercle des amis convoqués dans les dédicaces. Quelques pensées lumineuses irriguent ces pages. Le regard a changé. Des mots tels rêve, espoir, force d’appui, chant d’amour, tendresse semblent pouvoir se décliner à nouveau.

Le recueil se boucle sur un moment d’épiphanie. L’enfermement mortifère du début, symbolisé par la main tombant désespérément dans le vide, fait place au geste vers l’autre : « À nouveau/ je tends la main ».

Le lecteur imagine ce qu’il a fallu chercher au plus profond pour parvenir à cette sortie de soi. La vie, la mort, le poème : sur la ligne de crête entre la puissance de la mort et la fragilité de l’être, Marie-Josée Christien a trouvé les mots. Graves et magnifiques.

Marie-Hélène Prouteau, Terre de femmes, septembre 2019

Affolement du sang chroniqué dans Spered Gouez / l’esprit sauvage n°25.

 

Le titre, saisissant, lève des images de prolifération globulaire et suggère le bouleversement de l’être aux prises avec la maladie de Vaquez.

Construit en triptyque, le livre suit la traversée éprouvante du mal-être engendré par cette pathologie. La première période dit le reflux de vie et de parole, où le poème s’absente. Le silence se vide, « l’alphabet manque », tout s’éloigne. Puis, c’est l’invasion centrale, « l’affolement du sang », ses effets délétères sur le corps et l’esprit. Le troisième volet apprivoise peu à peu le mal, annonce un retour fragile à la vie, à la lumière, au monde qui « frémit /d’une joie ancienne ». Le fil du souffle,fragile, qui se retire, frêle, « près de s’éteindre », revient par vagues fugaces, appel de sève, ranime les mots, s’ouvre enfin au désir, à l’autre, à la « lueur du poème ».

« Seul le poème / est digne du désespoir » : il s’approche au plus près de l’essentiel, fait face à notre finitude. Poreux au corps et aux émotions, il tente « la synthèse du vécu » (Guillevic). Ici, il rend présent cet affrontement vital entre douleur et désir, vie et mort. Dense, lapidaire et nue, lucide et sans pathos, inventive, accordée aux fluctuations douloureuses qui l’affectent, l’écriture garde l’énergie du désespoir. Elle dit les transformations du corps, « le sang qui pulse des yeux », l’emprise de la maladie, la hantise de la perte, de la disparition.  « Obstinément vivante », entre épuisement et « faim de vie », Marie-Josée lutte, avec ses mots et son courage, pour apprendre à vivre « en symbiose avec Vaquez, comme un arbre avec son parasite ».

Jacqueline Saint-Jean


Caractéristiques

Dimensions N/A
exemplaire

L'un des 20 ex. sur Arches, rehaussé de trois encres originales de André Guenoun, L'un des 500 ex de l'édition originale

format / papier

15 x 21 cm, Bouffant édition

isbn

978-2-36426-247-8

nombre de pages

134

parution

Auteur

CHRISTIEN Marie-Josée

Artiste

GUENOUN André

Collection

Bibliophilie

Poésie