Rendez-vous à l’arbre bruyère

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ANGÈLE PAOLI & STÉPHAN CAUSSE

Les poèmes de ce recueil sont le fruit d’un dialogue épistolaire entre deux poètes. Cette correspondance poétique s’est effectuée tout au long de l’hiver 2016. Ainsi les voix se répondent-elles, souvent écho de l’un à l’autre poète, entre Corse et Cévennes, dans la spontanéité d’une écriture attentive à garder son rythme propre. Stéphan Causse ouvre le recueil, Angèle Paoli le ferme. Légères, fluides et denses, les encres de Caroline François-Rubino sont venues se glisser entre les pages. Textes et encres dessinent ensemble un paysage mental vivant. C’est dans ce beau nuancier de bleu que la poésie de Stéphan Causse et d’Angèle Paoli trouve naturellement sa pleine harmonie.

Tirage de tête en préparation.

Description

la liste de nos mémoires est infinie

comme l’était le temps de l’enfance

le temps de l’enfance envolé

laisse la place à la vitesse

entre les plis des souvenirs

un peu de sable s’est déposé

poussière d’étoiles serrée entre les pages

d’un vieux cahier

 

Angèle Paoli et Stéphan Causse : « Rendez-vous à l’arbre bruyère » 


Les deux poètes, qui ont décidé de correspondre par poèmes interposés, habitent un toponyme anagrammatique : le « Vignale » corse est l’exact Le Vigan cévenol. Ainsi se crée un « rendez-vous » plus proche, puisqu’en poésie forcément on habite le même village. Du hameau canarais à la petite ville languedocienne, les poèmes ont circulé, parfois repris juste au mot lâché par l’autre.
Un rendez-vous de nature, ancrée dans l’imaginaire poétique des deux amis : mer, vent, sente du passé, et cette lumière qui vient caresser tout le travail sur les mots. Les poèmes ne sont pas trop longs et permettent des ponts, des éclairages aisés, puisque le lecteur vient embrayer sur une suite insolite, serrée, tout à la fois en continuité thématique, en fluidité de correspondance : « je retourne à l’eau qui nous dévoile » (p.17) – « le flot toujours ramène / le même chant » (p.18) ou : « le maquis s’ébroue/ dans la lumière » (44) – « de toujours/ les voix ont porté sur la sente (45).
Et au fond, pour quelle instance profonde, selon quelle motivation ces poèmes tissés à deux mains se sont-ils ainsi insinués entre vagues, « trésor d’enfance » et « désir » ?
« Que faut-il perdre/ pour comprendre ce que l’on a perdu ? » Lancinante question qui taraude le créateur et poursuit de ses mots chaque poète qui se respecte, qui, des mots, veut faire sourdre une matière, qui une éthique, qui un travail langagier, qui encore une source d’apaisement.
Paoli et Causse savent trop bien ce qu’il en coûte de se livrer et ce qui appartient en propre au lecteur : en découdre un peu avec ses propres obsessions, son lot d’enfance caressée, et de volonté de « creuser » « l’écaille des ruisseaux » car « le temps déborde », les saisons passent et l’opus partagé devient lui-même partageable à l’envi : eh oui ! « les mots nous hèlent » de loin, si près qu’il faut les coucher en bon ordre pour le lecteur, sachant que « la sente monte roide » et que le monde va, avec ses flamboiements, ses pauses, ses avanies, ses plaisirs aussi, ses mystères.
Ecrire ? Oui, pour « tenter de rejoindre » par un « chemin de tendresse »

 

Philippe Leuckx, in « Texture », septembre 2018

(Angèle Paoli et Stéphan Causse : « Rendez-vous à l’arbre bruyère » , Al Manar, 2018. 78p., 16€. Peintures de Caroline François-Rubino).

A livre ouvert – Angèle Paoli & Stéphan Causse, Rendez-vous à l’arbre bruyère par Isabelle Lévesque

Le titre est simple, direct, il résonne comme une invitation et propose l’adresse inédite de « l’arbre bruyère ». Sans doute cette bruyère méditerranéenne caractéristique qui peut, dit-on, atteindre quatre mètres et dont on fait les pipes.
On peut l’entendre comme une promesse entre les deux auteurs qui de leur dialogue épistolaire feront livre. L’amour de l’Italie et de la Méditerranée rapproche l’auteur de Caresser la mer (1) et la poète d’Italies Fabulae (2). La dernière page indique : « Le Vigan / Vignale, 2016 ». Le Vigan, petite ville cévenole, c’est pour lui. Vignale, hameau de Canari, dans le Cap Corse, c’est pour elle. Et le nom de chacune des localités est anagramme de l’autre. Une langue secrète a anticipé la rencontre des deux poètes.
La peinture de Caroline François-Rubino, en première de couverture, en bleu et noir, semble avoir fixé l’espace rectangulaire d’une adresse possible ou ce lieu lui-même offert comme un horizon. 
Deux voix donc et une correspondance poétique qui commence à l’automne et s’arrête en mars-avril, quand l’arbre bruyère fleurit.
La 4e de couverture annonce que « Stéphan Causse ouvre le recueil, Angèle Paoli le ferme ». Mais rien dans la typographie ne permet de distinguer ce qui fut écrit par l’un ou par l’autre. Les poèmes semblent se suivre comme par concaténation. Parfois, un vers est entièrement repris : « pas âme qui vive / dis-tu ». Ou encore : « la mort traverse // qui saisit le vif », dit l’une ; « oui // la mort traverse / alors partons / les voiles hisssées vers les mers du Sud », répond l’autre ; et la première de reprendre : « vers le Grand Sud / dis-tu ». 
Mais, le plus souvent, ce sont des mots qui passent de l’un à l’autre : « mes sens sont solitude / chaque baiser est une parole / comme une empreinte profonde / sur le chemin », dit un poème ; « avec la solitude // s’aiguisent les sens / le vent flagelle / qui fait se dresser / les crêtes de mer », continue le poème suivant.
Parfois aussi, la disposition typographique d’un poème semble répondre à celle du précédent.
Dans les mots également, le partage et la fusion s’entendent, « dérive du désir » reprenant « qui rive ton rire ». Entre l’île et le continent, un jeu de correspondance sonore s’établit, le même qui a présidé au mélange des voix. Quelque chose d’indistinct, de commun, constitue la trame du texte : dans un subtil jeu d’échos, des sons répétés se déplacent dans des mots à la prononciation voisine, comme l’on se parle d’une rive à l’autre, comme se duplique une voix portée loin. Les traces de dialogue demeurent cependant, dans l’interrogation :

« une fois ?
quand était-ce ?

c’était hier et ce n’est plus

pourtant »

La tension, perceptible dans les questions, devient mélancolique rêverie dans les méandres du temps : entre la répétition des instants qui reconnaît les vagues, les coquillages et la singularité de chaque moment, le cœur est soumis au balancement de ces sensations que le texte peut enregistrer en alternant des vers de longueur inégale qui provoquent une accélération ou au contraire suspendent le déroulement. Une pause pour goûter l’intensité, pour saisir, sachant que tout est temporaire, l’unique sensation de communion entre deux êtres qui s’écrivent et repoussent donc nécessairement le partage au moment de lecture du courrier. Ce décalage accroît la chance d’un arrêt, la perception du « parfait équilibre d’un nuage ».
Entre les deux poètes : la mer. Elle porte l’aspiration onirique, elle porte aussi, peut-être, les mots comme une bouteille à la mer ou « une bouteille en cave » qui affronte le temps en s’enrichissant.
Au premier plan, le paysage et ses métamorphoses, le reflet aussi qu’il invite à lire dans ses méandres : le soleil, le bleu et sa déclinaison des vagues au ciel, une permanence lue pour qu’elle relie l’être à ce qui demeure :

« toujours les mêmes mots
jamais la même mort
je suis aveugle
soleil
tu vois tous nos âges

nous voici blottis contre l’éternité »

La végétation et les fleurs nommées (lys, cistes, salsepareille…) font traverser les âges, les saisons, comme si le cycle des recommencements présidait à ce rendez-vous fixé depuis toujours et dont l’adresse ne sera pas modifiée. 
Le départ vers le rêve des mers et la plongée dans l’horizon doivent être constants. Parade ou stratagème, voilà qui offre aux deux correspondants de ces lettres poétiques une promesse qui les tend l’un vers l’autre, conciliant les opposés : « l’éphémère d’une fleur / dans l’immortalité d’un rêve », le nord et le sud. 
La part onirique avec sa portée enchanteresse et fondatrice d’une atemporalité ouvre au mythe. Une liste, « un trésor d’enfant échoué », ouvre à l’énumération du contenu d’un coffre trouvé. Parmi ces éléments, viatique pour le rêve, des livres, des feuilles et des objets qui unissent la Corse et les Cévennes. Ce coffre « qu’une sirène a dérobé » réunit l’enfance (« 1 caillou noir poli par la vague », « 1 bille de verre galaxie »…), les Cévennes (« 1 châtaigne des Cévennes ») et la mer qui entoure la Corse. On dirait une part du passé ressurgie, entre l’herbier et la malle d’un grenier perdu. Ce rendez-vous semble fixé depuis si longtemps que la rencontre doit s’accomplir « depuis l’enfance » dans le présent de l’écriture, « un feu / de bruyère » qui nourrit la « fièvre brève des mots », figurée par la vague qui se répète, « même disparue », alors que le cyclamen sauvage, cherchant toujours à s’élever, reste témoin de « l’esprit des lieux ». 
Entre l’horizon mordant le présent et l’aspiration à l’élévation, le poème occupe un espace de transition habité par les deux voix mêlées du livre, se renvoyant les mots (« libellule », « mars », « volupté », « chagrin »…), témoignant de l’essor trouvé dans la voix de l’autre pour faire naître le poème, semblable en cela au mouvement de la vague, jusqu’à l’aube, figure tutélaire ouvrant au temps fécond.

Isabelle Lévesque, Terre à ciel, octobre 2018

Angèle Paoli & Stéphan Causse, Rendez-vous à l’arbre bruyère
peintures de Caroline François-Rubino
Al Manar, 2018 – 78 p., 16 €


1. Stéphan Causse, Caresser la mer (Jacques André, 2016).
2. Angèle Paoli, Italies Fabulae, (Al Manar, 2017). Signalons également une publication en italien : Artemisia allo specchio(Vita Activa Editoria, Collana Trame, Trieste, juin 2018).


Rendez-vous à l’arbre bruyère, vu par Jeanne Orient

 

– La vague…dis-tu / la mer n’est jamais loin / le temps traverse / portée de nuages / en miroir…
Cette voix ininterrompue des vagues…(Stéphan Causse)

– Que faut-il perdre pour qu’advienne / une autre voix / un autre visage.
Nous sommes cette vague / même disparue (Angèle Paoli)

Ce n’est pas une musique à quatre mains, mais un chant à deux voix. Deux voix qui s’interrogent, qui se répondent, qui parlent l’une avec l’autre et parfois l’une dans l’autre.

Il y a tout d’abord la voix de Stéphan Causse. Elle vient des Cévennes sa voix et traverse jusqu’à la Corse, jusqu’à la voix d’Angèle Paoli.

Et puis on oublie l’ordre des voix. Elles se mélangent, elles s’épaulent. Elles se serrent « avec tendresse ».
Elles se font relais aussi quand l’une des voix devient trop rauque à force du temps, de gros temps, celui de la mémoire, de la jeunesse en lisière…
Mais ce n’est pas triste. Juste comme une surprise parfois de ce qui a été ou de ces questions qui viennent « entre rires et larmes »…

Et puis il y a la mer. Elle est merveilleusement là et s’il arrive de l’oublier, les encres splendides de Caroline François-Rubino nous la rappellent. Elles dessinent les mots, de vague en vague, de bleu en bleu…

Et de rive à rive, de rêve à rêve, de «vie à vie », « nous voici blottis contre l’éternité ».

Et le vent toujours, ce vent porteur, même quand « le vent porte silence » comme le souffle Angèle Paoli
Oui mais avant, juste avant, Stéphan Causse lui avait dit : « L’air crie notre origine, notre douleur… »

C’est un exercice difficile que d’oser ajouter une troisième voix à ces deux voix. Même si c’est la voix du lecteur.
Mais il y a tant à écouter dans le chant d’Angèle Paoli et de Stéphan Causse.

Il y a tant d’interrogations parfois, mais qui n’en sont pas vraiment :
« Que faut-il perdre/ pour comprendre ce que l’on a perdu ? »

Chacun de nous a sa réponse ou pas, mais chacun de nous sait qu’il y a cette part de lui qui continue de dériver sans se noyer tout à fait. Elle dérive en cherchant parfois le rivage et ses paysages si somptueusement décrits ici.

« La route qui va de Circé à la Grande Ourse passe sous sa fenêtre » nous prévient d’emblée Vénus Khoury-Ghatta en ouverture du recueil…

Nous devons la croire et surtout ne pas manquer ce « Rendez-vous à l’arbre bruyère ».

Ne pas le manquer car :

« La liste de nos mémoires est infinie
Comme l’était le temps de l’enfance
Le temps de l’enfance envolé
Laisse la place à la vitesse
Entre les plis des souvenirs, un peu de sable s’est déposé
Poussières d’étoiles serrées entre les pages
D’un vieux cahier »

Jeanne Orient ©
Courrier du lecteur


Après la lecture de « Rendez-vous à l’arbre bruyère » d’Angèle Paoli et Stéphan Causse
(Publié chez Al Manar, peintures de Caroline François-Rubino)

Deux consciences s’appellent et se répondent, dans le temps et l’espace, l’une sur un continent, l’autre sur une île. Entre les deux, la vague : « la mer n’est jamais loin » ; en commun, le monde des bêtes, des plantes, du soleil, de la pluie, du maquis, les entailles, les sentes, le souffle. Refusant, dans les premiers poèmes, « les eaux mortes du passé », les deux poètes se tournent vers ce présent perpétuel que permettent les « voici venus » de la poésie. Le recueil commence avec la fin de « l’été », saison mais aussi, emblème de ce qui « a été », et va célébrer la présence de l’instant. Nous voici donc « blottis contre l’éternité », et il convient de donner à « contre » tous ses sens : opposés à, mais aussi, tout contre.
« l’esprit des lieux
il est là
camouflé dans la pierraille »
Peut-être s’agit-il de cette
« trace
ouverte sous l’étrave des mots » ?
La mer n’est jamais loin, ni l’enfance, les deux, parfois, se rejoignent, dans un
« coffret de pirate
échoué »
Et les mots sont repris d’un poème à l’autre, d’un poète à l’autre suppose-t-on (on ne sait jamais lequel a écrit quoi, sauf en ces rares moments de texte où un accord se fait au féminin ou au masculin) ; repris en écho et néanmoins, dans une autre couleur, une autre tonalité, chaque fois. Deux pays, deux mondes se côtoient, deux consciences alternent, différentes mais fraternelles, toujours en dialogue l’une avec l’autre, « dis-tu » : « je pense Alaska » (…) « je pense Totem Pole ».
Et, surtout, il y a deux âmes qui vivent en ces endroits du monde où l’on pourrait penser qu’il ne peut y avoir « âme qui vive ». Non seulement elles y vivent mais se demandent comment on pourrait rester sourd et aveugle
« à ce que la nature nous confie
au creux des sentes », car la « violette secrète » « guette » « ton regard »
« pour bercer ton impatience à être ».
Deux âmes sur le qui-vive.

Alain Nouvel


Caractéristiques

format / papier

exemplaire courant, tirage de tête sur Arches

isbn

978-2-36426-227-0

nombre de pages

80

parution

,

Auteur

PAOLI Angèle

Artiste

FRANÇOIS-RUBINO Caroline

Collection

Bibliophilie

Poésie