Le Pier de C., ou la mer regarde

A partir de 16


Une traversée initiatique en Méditerranée, avec en figure de proue la haute silhouette d’une combattante: la célébration en vers libres d’une femme aimée / admirée.

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Description

Le Monstre
     Comme la mer Caspienne, la Méditerranée est une mer à élan cassé. C’est sa définition et aussi la manière dont je me vois : une femme à l’élan cassé.
     Mon rapport au monde, comme le tien, est très littéral. Et en ce sens seulement, je suis, tu es, nous sommes des manipulatrices.
     Les hommes et les femmes que nous aimons, nous les prenons dans nos bras et
parfois,
en main.
     C’est à toi maintenant d’être aidée, comme le fait mon Marin, qui entoure son torse de ses petits bras et de ce mot magique et circulaire : « Câlin ! ».
     Pour mon père – vision clinique qui lui ressemble tant – cette mer est un utérus.
    Un utérus relié à l’Océan du monde par l’étroit détroit de Gibraltar.
Son cordon.
    Que je ne couperai ni ne franchirai seule.
    De l’autre côté c’eût été trop de danger ; et il me fallait d’abord apprendre à naviguer.
     Là-bas, ils t’ont appris que le stade du quatre pattes sert plus tard. Mais toi, tu as brûlé les étapes.
    Toi et moi, sommes des voyageuses sans bagage : tu n’as jamais rampé ; j’ai flotté avant que de marcher.
     C’est merveilleux ce que le corps anticipe pour s’en souvenir ensuite.
   Et ensuite, c’est aujourd’hui : Catherine au pied coupé doit réapprendre à marcher, parcourant par avance dans les pas du roi, des lieues et des lieux au Musée des Cartes.
     Nuit sans lune, petite vitesse.
     Deux loupiotes à l’horizon, qui s’approchent.
     Ça avance vite. Ça se rapproche. Bizarrement, je
n’ai pas peur.
   Je les ai aperçues sur un de mes bords. Deux blanches, une rouge. Et puis… C’est là : énorme, carré, haut dans le ciel.
  Ça se rapproche très vite ! Mais qu’est-ce ? Qu’importe ! Ça me rattrape.
    D’ordinaire, on entend les bruits de moteurs des géants des mers. On les entend d’abord.
    Mais ces feux se rapprochent en silence. Quelle idiote ! Comment n’y ai-je pas pensé ? Au près, sous
le vent…je suis sur la route d’un porte-containers.
     C’est à lui de se dérouter. C’est la loi !
    Mais si l’oeil du géant dort, regarde la télé ou ne me voit ni sur son écran, ni à la dunette ?
     Si… Alors, plus rien.
   Le temps de me retourner encore et j’aperçois l’étrave et ses feux – dominant.
     Je gueule inutilement et actionne ma cloche. Je suis sur la route de ce porte-container aveugle et sourd.
    À trente mètres derrière moi, dans mon sillage.
    Je barre à fond à gauche et attends avec effroi le   choc ; mais, poussée par une lame d’étrave, sa coque m’a frôlée sans me heurter.
     Bousculée, j’ai laissé mon voilier faire les tours qu’il voulait sans contrôle, étonnée que le monstre passe et s’éloigne, massif et rapide. J’étais sur son rail, une route précise et programmée. Il était dans mon sillage. Surgi de ma peur.
      Sur ma route.
     Le monstre de ma nuit d’horreur ne traçait pas la sienne sur les flots. Ivre, il vaguait sur terre, plein phare sur la Petite Corniche, et nous fit valser et rouler tout cabossés jusqu’à l’eau. Ne restait plus de nous que la métallique carcasse d’un gros mammifère échoué.
     Je n’aime pas le bruit des vagues qui meurent sur la
plage.
    À trente milles du Cap Bon, je reprends ma nuit à la barre, pressée d’avancer.
Nocturne,
la mer me regarde
et soudain         si seule sous le vent,
j’entends son moteur.
L’édition courante du Pier de C.   est accompagnée de peintures d’Abdallah Sadouk.
*
Chacun des 12 exemplaires du tirage de tête est rehaussé de trois peintures originales, pleine page, de la main d’A. Sadouk.
Chaque exemplaire est unique.
Frontispice de l’un des ex. du tirage de tête
un autre frontispice
un autre frontispice
peinture centrale, en double page
une autre double page

Le Pier de C., ou La mer regarde, Isabelle Junca, Al Manar, 2020

Pier, n.m. : Quai établi perpendiculairement à l’axe d’un fleuve ou d’un estuaire.
Long poème narratif, sorte d’Odyssée solitaire sur une coquille de noix, le livre d’Isabelle Junca est à la fois une traversée de la Méditerranée et une tentative de circonscrire l’amer dans le flux des mots. Du couloir de l’hôpital où les corps abîmés tentent de parvenir sur l’autre bord de la vie aux rives de Nice où, au départ et au retour, le vert-bleu de la mer happe et rejette le regard, la voix narrative s’apaise et s’anime dans l’apprivoisement de la douleur : épouser la vague, résister à l’appel des lames de fond, danser dans les vents amis ou contraires.
« Tout homme qui regarde la mer est un Ulysse. »
Récit ou prière, appel à regarder la mer et le ciel, peut-être et surtout à se laisser regarder par la mer et le ciel, c’est un texte propre à retrouver l’élan qui manque, à raviver notre force d’aimer quand la vie vient à tourner en rond, à guérir les membres et les âmes.
Un petit tour (de mer) et puis – s’envole ; c’est une poésie inattendue et lucidement espérante que ce Pier de C., ou La mer regarde d’Isabelle Junca, illustré par les très belles peintures d’Abdallah Sadouk, aux Editions Al Manar d’Alain Gorius, et que je vous engage vivement à lire.
« Et toi
qui regardes le ciel,
qui es-tu ?
Tu ne sais pas, tu ris.
Tu es en vie. »
Le recueil se termine sur une troisième peinture de Sadouk.

Caractéristiques

Weight N/A
Dimensions N/A
exemplaire

L'un des 500 ex de l'édition originale

format / papier

11,5 x 17, Tirage de tête sur Arches au format 23,5 x 17 cm

isbn

9782364262638

nombre de pages

64

parution

Auteur

JUNCA Isabelle

Artiste

SADOUK Abdallah

Collection

Bibliophilie

Poésie