Lauzes

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Recueil de nouvelles et textes brefs, entre rêve et poésie. « Il est question en ces pages de paysage mental modelé par la force vivante de l’imagination (M-H. Prouteau).

Accompagnement plastique : Guy Paul Chauder. Tirage de tête en cours.

Description

La Préface de Marie-Hélène Prouteau :

 

Lauzes. Ce titre d’abord, sa puissance d’étrangeté. Pourquoi ces pierres plates qui, depuis des temps lointains, gardent en elles les histoires, les rumeurs, les légendes ? Elles ont enchanté Stendhal en son voyage en Italie. Marques et blasons d’anonymes généalogies, les lauzes d’Angèle Paoli font signe vers des traces humaines familières à la marcheuse. À la fin de chacune des dix-sept petites proses, une lauze, pierre et poème à la fois, déposée comme un point d’appui, un signe qui ouvre le chemin. La pierre, le poème, la petite prose : beauté de ce glissement simple et insolite.

Ces lauzes invitent ainsi à passer d’un lieu à un autre, d’un temps à l’autre, du réel à l’imaginaire, le tout dans l’élan d’un mouvement. Comme les pierres de gué qui font oeuvre de passage. Et l’on s’enchante d’aller « à sauts et à gambades », de s’abandonner à l’art subtil de ces miscellanées. Dans cette topographie rêveuse se télescopent bizarrement une gare de Rome, des paysages de Corse, une salle d’aéroport, un musée anciennement usine, un tableau d’un maître toscan. Voilà bien une poétique de la surprise et du collage. Apollinaire, cité en exergue de l’un des chapitres ne la renierait pas.

Sous les lauzes, les rêves, pourrions-nous dire. Car la résonance de la prose d’Angèle Paoli est celle-là même des rêves. Plus que de lieux réels, il est question en ces pages de paysage mental modelé par la force vibrante de l’imagination. D’une tranquille auberge située sur une plage italienne, on aperçoit un escargot géant et des hommes métamorphosés en arbres. Le monde vacille. Plus loin, des nonnes en cornettes qu’on dirait sorties d’un film de Vittorio De Sica côtoient des baigneuses nues. Étonnant Déjeuner sur l’herbe.

Les lauzes, sous la plume d’Angèle Paoli, deviennent rêveries du temps. Des sortes d’illuminations bousculent la linéarité temporelle, des présences anachroniques se font jour. Tel ce personnage d’Aïta, digne compagne néolithique d’Ötzi qui voit surgir autour d’elle bikinis et scooters d’aujourd’hui. Le voile des apparences se déchire pour laisser place à quelque chose d’insolite. Dans le déroulé du récit, la dissonance est omniprésente. Derrière le visible s’invente l’invisible. Un espace de mystères et de songes se libère pour tous les personnages. « Je scrute les alentours tout bruissant de forces indociles » dit l’un d’eux.

Le tissu sensuel de la rêverie, c’est le regard. Glissements successifs des choses regardées. Temps de l’étonnement où le corps se fait métamorphique, les cônes d’un vieux cèdre deviennent formes sexuées. Placer le regard, comme on dit placer la voix, tout est là. C’est-à-dire ajuster l’oeil à l’imprévu, à l’éphémère. Le regard en éveil s’enrichit de toutes les lectures. Comment ne pas penser à Colette, en lisant ces lignes : « Et moi qui passe, je traverse, surprise de la voir ainsi abandonnée sur le seuil. Les euphorbes ondulent qui la bercent. Elle est nue. Elle dort. Elle se rêve invisible. Que fait-elle en ce lieu hanté par les geais, les sangliers et mon regard ? ». Au détour d’un paysage harmonieux de Toscane surgit un personnage facétieux du Décaméron, souvenir de Boccace. C’est naturellement que le va-et-vient entre l’expérience sensible et la culture opère dans cette écriture de la bigarrure du monde.

Vivante au coeur de l’écrivaine, il y a l’Italie, toujours. Ferveur italienne de la seconde partie qui conjugue le baroque de l’usine Montemartini, la beauté d’un tableau de Ghirlandaio, la douceur d’un paysage toscan où s’entrouvre soudain une fêlure. Le trouble n’est jamais loin dans ces espaces hors sentiers battus. L’étrangeté nous traverse.

Comme nous saisit cette attirance mystérieuse pour le monde des insectes. « Grenouilles crapauds ricaneurs », si longuement regardés. Quelle familiarité se joue avec l’insecte tombé de l’arbre qui se débat comme le scarabée de Kafka ? Avec ces créatures disgraciées que son ami poète Jean-Louis Giovannoni appelle des « moches » ? Point de passion du collectionneur à la Ernst Jünger, dans son Chasseur de cicindèles. Il y a du Marguerite Duras fascinée par la mort d’une mouche chez cette Angèle Paoli qui sait retrouver l’enfant captivé qui demeure en elle et en nous tous.

La regardeuse ne se départit jamais de la mélancolie si prégnante dans ses poèmes. Quelque chose de fragile, de menacé pèse sur les destinées. Est-ce la mort ? Un tremblé léger de tristesse devant cette jeune fille qui dort pour l’éternité sur sa fresque étreint le coeur. Qui est au coeur de ces vacillements ? Je, tu, elle ? Peu importe. Ce n’est pas le moindre des charmes de Lauzes que cette identité flottante. La rencontre est à ce prix. Chaque récit dépose sur notre chemin sa part d’imprévu du langage : au gré de ces légères secousses et enjambées entre les pierres, le livre s’invente. Chez Angèle Paoli, l’écriture est un art des passages.

Marie-Hélène Prouteau

Caractéristiques

exemplaire

L'un des 500 ex sur Bouffant de l'édition originale

format / papier

16 x 22

isbn

978-2-36426-276-8

nombre de pages

120

Auteur

PAOLI Angèle

Artiste

CHAUDER Guy Paul

Collection

Bibliophilie

Poésie