{  } Éditions Al Manar Arts et littérature des pays du Sud méditerranéen

YAMOU

expositions personnelles, expositions collectives, bibliographie

Abderrahim Yamou, né à Casablanca en 1959, vit et travaille à Paris.


Yamou et Christine Gorius, Galerie Al Manar, 1998

Quatre expositions de Yamou à la galerie Al Manar, en sept ans - et pas une redite. Après la rétrospective de sa décennie en peinture (que l'on a pu visiter plusieurs mois durant au musée de Marrakech, début 2001), l'artiste donne à voir les plus récents développements de son travail sur le végétal et ses germinations. Eclosion de formes et de teintes, douces, printanières dirait-on, dans cette peinture qui reste puissamment structurée. Arbres, volutes, entrelacements, interpénétrations de l'ombre et de la vie dans une lumière voilée souvent… Dans les formats moyens et jusqu'au monumental, Yamou, au plus près du "miracle banal" de l'existence naturelle, parvient à toucher notre sensibilité, et à nous surprendre encore. Il faut découvrir le travail de cet artiste, s'émerveiller, venir et revenir au contact d'une peinture "forte et douce comme un vin" - car Yamou demeure l'une des valeurs les plus sûres de la nouvelle peinture marocaine. Alain Gorius

L'orientation des travaux de Yamou se situe dans le droit fil d'une inspiration dont nous avions pu apprécier l'enracinement africain : Yamou est d'abord le peintre d'une terre dont les couleurs, l'ocre surtout, dans ses variations multiples, sont au fondement même de l'acte de peindre. Si le "pays de la terre brune" a souvent déjà été célébré en littérature, il a trouvé en Yamou un peintre qui exalte, dans leur permanence immémoriale, le poids de sa glaise, l'aridité de ses terres du Sud. Forte présence, en ces toiles, de l'esprit d'un lieu, d'un sol sur lesquels n'ont fait que passer les hommes.

En 1995 surgissent sur les toiles de Yamou, du fin fond d'une mémoire qui dirait-on a évacué l'histoire et ses vagues de splendeur et de sang, des formes animales suffisamment réalistes pour être reconnaissables derrière les zébrures, les graphes qui égratignent la toile. Bouquetins, béliers, oryx, gazelles... tout un bestiaire antédiluvien se trouve rassemblé, allusif parfois (voyez les gueules biffées raturées baîllonnées de ses animaux), ramassé toujours dans la tension de son mouvement. Nulle mièvrerie dans cette démarche : il y a de l'austérité chez Yamou ; de la hauteur, dans le geste concentré qui griffe la toile. Comme la morale, l'art ne connaît pas de progrès : les peintures pariétales de la préhistoire, les gravures rupestres de l'Atlas et d'ailleurs sont, d'emblée, magistrales. Avec Yamou, l'art de peindre semble retourner à ses origines : il a la force brute, l'austérité des grands ancêtres. Cet artiste est inclassable - sinon quelque part du côté des Magdaléniens.

Ce seront, à partir de 1998-1999, d'autres formes, végétales cette fois, qui s'épanouiront dans le travail de Yamou (peinture et sculpture). Feuilles, branchages penchant vers le sol ou s'épanchant en d'obscures germinations ; forêts qui rougeoient dans l'harmonie brune... Les teintes sont chaudes et profondes ; les formats, variés - mais le mystère de la vie, dans ses formes les plus humbles, et ses interrogations immédiates, est toujours suggéré. Voilà une peinture qui, dans sa texture, et de par les représentations qu'elle fait naître, ne peut laisser indifférent. Une peinture réfléchie, sincère, consciente de ses effets, qui s'interroge en nous amenant à nous poser les questions de l'origine et du devenir.

Yamou tente ainsi, et réussit, la gageure de peindre des paysages nocturnes : la part de l'ombre a grandi dans sa peinture, et ses teintes assourdies surprendront plus d'un connaisseur du Maroc, où la lumière est si forte. Mais cette ombre fait aussi la part du feu : la peinture de Yamou, dans son parti-pris très contemporain d'une libre figuration, concentre la tension de la vie, brute, dans son désir sans mémoire d'expansion, et d'expression.

De grands blocs bitumineux affrontent ainsi les formes déliées et les couleurs sourdes qui les entourent. D'autres oeuvres privilégient les teintes claires : grèges, presque blanches, elles voient reculer l'ombre en elles - qui ne s'efface pas pour autant. La peinture de Yamou est un monde de tension secrète ; un monde vivant, ardent, qui invite à la contemplation, et à la méditation.

Alain Gorius


Jardin parfumé, 3 x (100 x 81 cm). 2003

Expositions personnelles (sélection)

2008 Galerie Noir sur blanc. Marrakech. 2007 Thirteen Langton Street Gallery. Londres ; Galerie Plume. Paris 2006 Galerie Venise Cadre. Casablanca. Institut français de Marrakech. Galerie Delacroix. Tanger. 2005 Galerie Bab El Kébir, Rabat ; Galerie Ephémère, Montigny-le-Tilleul, Belgique ; Gallery Saint Germain, Los Angeles, USA 2004 Fondation Dar Bellarj, Marrakech ; Galerie Lucie Weill & Seligmann, Paris ; Centre d'art le Safran, Amiens 2003 Galerie Chantal Melanson, Annecy ; Matisse Art Gallery, Marrakech 2002 "Les Arbres voyageurs" (avec Sylvianne Lüscher, céramiste), galerie Courant d'art, Paris ; Galerie Ephémère, Montigny-le-Tilleul, Belgique ; Galerie Chantal Melanson, Annecy 2001 Château de Castenau-Bretenoux, France ; Galerie Al Manar, Casablanca 2000 Galerie Xenios, Frankfurt, Allemagne ; Musée de Marrakech 1999 Galerie ADP, Orly, France 1998 Galerie Al Manar, Casablanca ; Les Anciens Réservoirs, Limay, France 1997 Galerie Garces Velasquez, Bogota, Colombie 1995 Galerie Hélène de Roquefeuil, Paris ; Galerie Al Manar, Casablanca 1993 Galerie Al Manar, Casablanca 1992 Tour de Purgnon / Galerie M'édiatique, Dié, France 1991 Galerie Régine Deschênes, Paris ; Galerie M'édiatique, Dié, France 1990 Galerie Etienne Dinet, Paris

Expositions collectives (sélection)

2008
Musée d'art brésilien. São Paulo 2007 Musée de l'histoire contemporaine. Moscou 2006 Festival TransMéditerranée. Grasse 2005 Fondation " Cristobal Gabarron ", Valladolid ; Galerie Fès Saïs, Fès ; Artexpo, Genève ;
« Cinq peintres du Maroc ». Koweit ; « Yamou-Binebine ». Fondation Actua. Casablanca. Maroc ; « Olympia ». Londres. Royaume-Uni ; « Interférences ». Amiens 2004 Marrakech art contemporain : La peau la chair la femme la feuille, Belkahia Binebine Melehi Yamou, Galerie Les Atlassides, Marrakech ; "Yamou-Binebine", Fondation Actua, Casablanca ; Art London ; 5 peintres du Maroc, Koweït ; Interférence, Amiens, France 2003 " Vestige" Galerie nationale Bab Erouah, Rabat ; " Plantations ", Abbaye de Jumièges, France 2001 Maroc contemporain : peinture et livres d'artistes, De Markten/Al Manar, Bruxelles 2000 Musée de Cagnes-sur-mer, France ; Racines, ville de Saint-Etienne ; Paysage, Fondation Coprim, Paris 1999 Paris - Casa, Couvent des Cordeliers, Paris ; Le Temps du Maroc, Galerie Le Comptoir/Al Manar, Sète ; Maroc contemporain, Dreux/Al Manar ; La Parole peinte, Rambouillet et Croissy-sur-Seine/Al Manar; Art dans la ville, Saint-Etienne, France ; Visions contemporaines, Essaouira ; Galerie Bunkier Sztuki, Cracovie, Pologne 1998 Galerie Ute Stebiche Lenox, Massachusetts, USA 1997 Galerie de l'Europe, Paris ; Prix de la Fondation COPRIM, Paris 1996 Itinerrance, Université de Toulouse-Le Mirail, Toulouse 1995 Fragments d'imaginaire, Institut français, Casablanca ; La Peinture marocaine dans les Collections privées françaises, BMCE, Paris Galerie des Portraits de Tuzla, Bosnie-Herzégovine 1994 Centre des Rencontres Internationales, Asilah 1993 Identité - Altérité, UNESCO, Paris ; Galerie Nadar, Casablanca 1992 Musée de Bucarest, Musée de Bistritsa, Roumanie 1991 Galerie l'Atelier, Rabat.

Bibliographie

Yamou a publié quatre livres d'artiste aux Editions Al Manar : Stellaires dans la nuit des rêves, poème d'Alain Gorius, gravure de Yamou, L'Arbre et la glaise, poème d'A. Gorius, peinture de Yamou, Julie de Goussainville, nouvelle de A. Gorius, peintures de Yamou, Mon âme est une chèvre, poème de Werner Lambersy; trois peintures de Yamou..

Une oeuvre cohérente dans son évolution

    En ce samedi après-midi la rue de la Révolution à Montreuil paraît bien calme. Pas de bruits et de fureur (la révolution a besoin de repos) mais des ateliers d'artiste pour d'autres mutations, plus intérieures celles-ci. C'est là que j'ai rencontré Abderrahim Yamou, peintre et sculpteur. Non, son atelier ne s'ouvre pas sur un jardin luxuriant, source inspiratrice de ses créations, mais nous découvrons, non sans quelque étonnement, le petit coin de verdure de l'artiste: là deux peupliers, ici un olivier, plus loin, un pin, un laurier, un citronnier... Tout ce monde végétal soigneusement et respectivement mis en pot dans une cour intérieure Alors, si l'on regarde les tableaux accrochés aux murs de l'atelier, nous découvrons des toiles qui donnent à voir une branche, une feuille, l'arabesque d'une rose. Abderrahim Yamou peint le végétal dans ce qu'il est en tant qu'essence de vie et de mouvement. Ces toiles ne représentent pas la nature mais l'idée du vivant dans ce qu'il a d'essentiel, d'unique et de fondateur. L'artiste ne représente pas des arbres ployant sous une frondaison abondante et colorée mais capte le principe de vie dans le dépouillement et la sérénité. Il y a quelque chose de l'esprit "zen" dans ces tableaux les plus récents, I'artiste s'efforçant à saisir avant tout la vie et les traces qu'elle peut laisser dans l'espace-temps symbolisé par le tableau. Pas de couleurs vives mais une gamme chromatique qui n'est pas sans rappeler les nuances de sable du sud marocain de son enfance, là où il jouait chez ses grands-parents. "J'aurais aimé être paysan, c'est ce que j'aurais dû être, j'aime malaxer la terre", lance-t-il de sa voix douce et tranquille. Mais il en fut autrement. Quand il naît en 1959, la famille Yamou vit chichement dans un quartier de Casablanca avec un père aveugle. A. Yamou s'installe à Toulouse en 78 pour suivre des études de biologie qu'il abandonne, et s'inscrit en sociologie avec pour but une thèse sur "l'art contemporain au Maroc". Une façon pour lui de concilier son goût pour la peinture tout en restant "sérieux" et justifier les heures passées au d'Histoire de l'art de l'Université. En 86 il s'installe à Paris, trouve un deux pièces et se jette à l'eau : il peint, parce que, dit-il, "ça me fait du bien"

    Depuis, son art a évolué même si toute son oeuvre garde sa cohérence.Sa dernière exposition à Marrakech, retraçant ses dix ans de peinture, en témoigne. Des tableaux du "début", composés de terre et de sable, de métal et de rouille, de lettres-signes à moitié effacés, jouant sur le processus de décomposition et de vie aux toiles donnant à voir des branchages posés comme des idéogrammes, c'est toujours tout un travail sur la gestuelle et l'élan de la peinture qui sous-tend en filigrane. Abderrahim Yamou aimerait que l'on considère ses tableaux comme étant eux-mêmes amenés à disparaitre. "Je fais de 1a peinture pour moi, je n'ai pas la prétention de bâtir une oeuvre", dit-il. Comme sa peinture, l'artiste semble être à lui tout seul une douce rencontre de courants culturels multiples : arabe, européen, asiatique... Sa vie est là pour en témoigner. A. Yamou a commencé à dessiner avant que de parler (un hommage déguisé au père aveugle ?) pour aujourd'hui saisir dans ses peintures cette "chose" qui pousse, le végétal, "ce miracle banal", comme il se plaît à le dire tout simplement

Marie-Jeanne DENIS,
mai 2000


Plante-mère, 146 x 114 cm. Huile sur toile. 2005

A propos de Yamou et de son exposition au "Comptoir", à Sète
    (...) A la vue des toiles de Yamou, on pense aux herbiers européens comme ceux de Dürer ou Blossfeldt. Il élabore à partir du monde végétal des compositions florales qui peuvent être perçues comme des signes-dessins, thèmes chers à Matisse. L'effet herbier est immédiat, on retrouve le soin rigoureux du botaniste à ordonner les éléments de la nature mais aussi des figures laissées à leur propre prolifération. Yamou dit à ce propos : "La plante est continuité et changement. Elle est aussi photosynthèse : elle apporte la vie...". Même si le peintre ne s'attache pas à réaliser des répliques de plantes à partir d'ouvrages scientifiques, son atelier en abrite quelques-unes qui nourrissent son imaginaire. Mais comprendre l'oeuvre de Yamou, c'est s'aventurer dans une géographie sensuelle et organique où le vivant est omniprésent. Ses motifs floraux prennent corps dans des couleurs souvent sombres et caverneuses. On a le sentiment qu'ils sont enracinés au plus profond de l'humus renforçant les dualités entre ombre et lumière, vie et mort.
    Ses plantes sont ensevelies mais des bribes de vies semblent émerger grâce au terreau de couleurs ocres et chaudes. Le propos de Yamou est poétique par l'expression d'une fragilité qui trouve tout son sens dans l'éternel conflit entre le dessin et la couleur. Le végétal semble coexister avec celle-ci et inversement. L'univers souvent chaotique des peintures de l'artiste induit la disparition du "Tableau" et son éclatement, conduisant le spectateur dans des jardins aux maléfiques arômes. Il y eut l'arbre de Mondrian qui a perdu ses fleurs, ses feuilles et puis ses branches pour finir à l'équerre en noir et blanc. Celui de Yamou déploie de nouvelles formes renvoyant, entre autres, aux célèbres fleurs de Andy Warhol, à une cartographie de figures sexuelles florales - pistils, graines, calices, corolles, pétales, étamines, fruits - avec lesquelles le peintre joue, évoquant ainsi une agitation érotique troublante. Tout se confond, les lignes, les arabesques et même le souvenir du réel, jusqu'à se perdre dans l'immensité d'un jardin aux origines multiples.
    L'oeuvre du peintre est dépourvue de tout artifice, c'est la nature elle-même qui est l'artifice suprême. Les trois peintures présentées au Comptoir, fascinantes, renvoient à une phrase de Louis Aragon extraite du livre Henri Matisse, roman : "...semblant n'avoir sur lui que les ombres des fleurs."
Marie-Pierre DONADIO


Belkahia, expo Yamou, galerie Al Manar, Casablanca, 1998

CE QUE DIT A YAMOU LA BOUCHE D’OMBRE…

Ce que Yamou apporte aujourd’hui avec lui, nul encore ne l’a vu au Maroc : depuis 1995, qui avait assisté au surgissement sur ses toiles de tout un bestiaire antédiluvien, l’oeuvre a évolué vers, sinon d’autres horizons — les siens restent ceux de l’ocre et de la terre brune, bien présents dans cette oeuvre dont le soubassement culturel est africain —, du moins d’autres formes. Du temps a passé, et dans les compositions yamiennes l’élément végétal s’épanouit. Feuilles, branchages penchant vers le sol ou s’épanchant en d’obscures germinations ; forêts qui rougeoient dans l’harmonie brune… Les teintes sont chaudes et profondes ; les formats, variés — mais le mystère de la vie, dans ses formes les plus humbles, et ses interrogations immédiates, est toujours suggéré. Voilà une peinture qui, dans sa texture, et de par les représentations qu’elle fait naître, ne peut laisser indifférent. Une peinture réfléchie, sincère, consciente de ses effets, qui s’interroge en nous amenant à nous poser les questions de l’origine et de notre devenir.

Depuis deux ans Yamou tente, et réussit, la gageure de peindre des paysages nocturnes : la part de l’ombre a grandi dans sa peinture, et ses teintes assourdies en surprendront plus d’un, dans ce pays où la lumière est si forte. Mais cette ombre fait aussi la part du feu : la peinture yamienne, dans son parti-pris très contemporain d’une libre figuration, concentre la tension de la vie, brute, dans son désir sans mémoire d’expansion, et d’expression.

De grands blocs bitumineux affrontent ainsi les formes déliées et les couleurs sourdes qui les entourent. D’autres oeuvres privilégient les teintes claires : grèges, presque blanches, elles voient reculer l’ombre en elles — qui ne s’efface pas pour autant. La peinture de Yamou est un monde de tension secrète. Un monde vivant, ardent, qui invite à la contemplation, et à la méditation. Aujourd’hui elle continue ses métamorphoses, pour d’autres germinations. Alain Gorius

YAMOU… par lui-même


Yamou, 2005

D’abord, une sensation de silence, de vide. Le tout est déjà là. Aussi jaillissent des bribes de vie, englobante comme une certitude métaphysique. Les plantes surgissent, progressivement, lentement.
Suggestion de vie et source des formes.
Dans mon travail antérieur ces formes trouvaient leur origine dans l’écriture. Derrière l’élan de chaque forme il y a une lettre, un mot, un son, ou une attitude calligraphique.
Les calligraphes chinois disent ; la concentration est réciproque. La lettre dans son mouvement trace l’artiste.
Les plantes structurent l’espace et filtrent la lumière. Elles dévorent progressivement l’espace noir bitumeux et installent le paysage. Et puis par leurs entrelacs et densités elles suggèrent un sous-bois, proche du silence initial et du vide, par le trop-plein.
La feuille, la branche ou l’arbre, sont tracés intuitivement sur la surface de la toile dans un élan sans a priori. Mais le végétal n’est pas uniquement prétexte à donner forme. Il y a la fascination à côtoyer le miracle banal : la vie.
Fascination qui ne peut se contenter d’une suggestion peinte. Faire et voir pousser une plante procède alors de la même nécessité créatrice.
Dans mon travail de sculpture, la recherche formelle est mise en équation avec la plante et sa fragilité, la plante et sa négation : la mort.
Les clous créent une surface métallique oxydable, vibrante, malléable, et changeante.
La plante exige une certaine interaction pour se développer.
Photosynthèse et oxydation sont mises côte à côte.
Cette double présence rend visible la transformation et le travail avec le temps.
L’oeuvre est constamment en devenir.
Paris, août 97


Cellules et arbre. 80 x 65 cm. Huile sur toile. 2005

CONTEMPLER YAMOU

Comme un ton profond, résonant de l’intérieur d’une forêt silencieuse, les nouvelles oeuvres d’Abderrahim Yamou incorporent sobrement et avec assurance un champ de mouvement et d’émotion.
En tant que source, la nature est traitée métaphoriquement et définie comme un substitut à l’esprit humain ; elle est parfois vue à travers le cycle d’une graine.
Notre regard s’ouvre en voyant la graine prendre possession du vide en se dépliant lentement, se transformer dans son voyage vers l’éclosion, puis se rencontrer, face à sa dissolution dans la terre.
Qu’est-ce qui vient avant ? Qu’est-ce qui vient après ? Qu’est-ce que nous pouvons faire du temps présent ? Les efforts du peintre expriment des niveaux d’incertitude poignants et troublants.
Dans son travail antérieur, Yamou créait de grandes peintures contemplatives d’espaces extérieurs distants, des paysages intuitifs de terre illimitée. L’artiste utilisait un plan pictural étendu. Les toiles, couleur de terre, vastes, étaient souvent inspirées de traces calligraphiques. A l’intérieur de l’impulsion de chaque forme, vibrait "une lettre, un mot, un son ou une attitude calligraphique".
Dans le travail récent les traces calligraphiques subsistent ; toutefois, l’espace est captivé autrement. Yamou se concentre. Composant et sélectionnant, il est dans une introspection plus profonde, il amène les observateurs à une vue proche et intérieure — à un endroit plus personnel et peut-être plus privé.
La lumière voile les changements subtils du sujet. Des oxydations bitumeuses sont placées à côté de champs délicats — d’un blanc hivernal en opposition à la terre marron noir. La vie veut émerger de la décomposition suggérée.
Dans ces champs duels apparaît une forme rouge-brune qui souligne le contraste avec ce qui est en-dessous ; en souterrain. Comme un symbole embryonique elle plane, ressemblant à un caillot saturé qui se forme, trempée, riche et agressive dans son agitation ; disparate de ce qui est venu avant.
Cette forme troublante se répète, se multiplie, dérange, interrompt — posant une nouvelle question de l’existence. Formellement, les marques permettent à l’artiste de faire exister différents plans et de créer une profondeur dans le champ du tableau. Métaphysiquement, elles donnent aux tableaux un autre niveau de sens ; posant plus de questions à l’observateur sur l’existence, sur le mystère qui précède la vie — la magie qui vient avant et après. Ce travail nous pousse à la contemplation.

Barbara PENN, Février 1998
(artiste et professeur à l’Université de l’Arizona, Tucson, Etats-Unis)

(traduction R. Byers)


Yamou et Abderrahim Sijelmassi, galerie Al Manar

ABERRAHIM YAMOU, l’invention du possible

Comme toute recherche bien vivante, cette peinture interroge les limites de l’expérience humaine et de ses multiples expressions. Les signes calligraphiques y subissent, eux aussi, cette dislocation des frontières : les symboles sont interrogés non du point de vue d’un acquis établi une fois pour toutes (comme le suggèrent certains peintres calligraphes), mais de celui de l’infini des possibles. Un infini qui ne relève pas seulement de l’ordre de la prospection, mais aussi de profondes sédimentations qui, pour Yamou, portent jusqu’aux "origines néolithiques". Tissu dense de la mémoire qui intègre et refond tous les éléments jusqu’à en transformer l’apparence : ainsi les signes calligraphiques (arabes ou latins) sont-ils absorbés par l’ensemble, au même titre que d’autres traces.

Yamou n’est pas un artiste du déchirement et de l’exil (cette "rhétorique" ne lui sied pas plus que les académismes dont il se défie). Sa peinture nous convie à l’espoir, au plus profond même de l’incertitude et du désarroi. Rappel d’une vitalité première (comme les matières à travers lesquelles elle s’élabore), elle a pour ressources le rêve et la mémoire, qui ouvrent tous deux sur l’infini.

Mohamed JIBRIL


2003. "Platonique", bois, clous et plantes vivantes