{  } Éditions Al Manar Arts et littérature des pays du Sud méditerranéen

QOTBI

oeuvres , bibliographie

Mehdi Qotbi, né à Rabat en 1951, vit et travaille à Paris, où il mène une double carrière de peintre et de lobbyiste politique et culturel en faveur de son pays d'origine, le Maroc.

"Pour Mehdi Qotbi, la lettre calligraphiée arabe est une mythologie à part entière, comme d'autres peintres choisirent dans l'histoire les thèmes religieux, ou les paysages, ou les natures mortes.
(…) Affirmant une double référence culturelle, arabe et occidentale, comme Michaux et Degottex croisèrent leurs signes à des sources étrangères, Qotbi trace des graphies étourdissantes, courant avec des vitesses et des ralentis, des pleins et des déliés, des musiques et des silences, des rythmes et des couleurs. Il dissout les intervalles entre passé et présent, entre musique et peinture, trouve sa justification de peintre en conjuguant picturalement une parole du corps qui déborde les exclusions du verbe et ouvre à l'universel."


Alain MACAIRE
1995

 


M. Qotbi, Paris, juin 2005 (Photo Christine Gorius)

Quelques oeuvres ...


 

 

 

RENCONTRE ECRITE AVEC… Mehdi QOTBI

Mehdi Qotbi vit et travaille à Paris depuis le début des années 70 ; il a exposé et figure dans un grand nombre de collections publiques et privées, au Maroc, en France, aux États-Unis, en Indonésie, en Arabie saoudite, en Jordanie, en Allemagne, au Canada... et a tissé en France, où il se sent pleinement intégré, un réseau d'amitiés mis, de longue date, au service de son pays. Ce peintre, communicateur-né, est aujourd'hui devenu un véritable médiateur culturel entre la France et le Maroc.

Quelles raisons vous ont conduit à choisir de vivre et travailler à Paris ?
- J'ai tellement parlé de cette période… Il me semble que maintenant il ne faut plus regarder en arrière, mais en avant. J'ai quitté le Maroc parce que, comme beaucoup de gens issus d'une famille modeste, je n'avais aucune possibilité, là-bas, d'aller plus loin sur le plan artistique. J'ai donc décidé de partir, pour connaître autre chose, pour devenir un autre homme en quelque sorte.

Comment êtes-vous venu à la peinture ?
- Par hasard. J'étais élève au lycée militaire de Kénitra, et je n'étais pas doué pour ce type d'études. Un jour je me suis trouvé dans un club de scouts. Nous nous appelions, je crois, "les Tigres" ; mais personne n'osait peindre un tigre sur le mur… J'ai été le seul à dire "Pourquoi pas ?". Je n'avais jamais peint auparavant ; je devais avoir quatorze ans... J'ai dessiné, au culot, et un tigre est sorti de mon pinceau. D'autres m'ont demandé de dessiner autre chose... Après cela, j'étais considéré, parmi mes camarades. Et cela m'a donné, comment dire ? une existence que je n'avais nullement par ailleurs. En fin de compte toute ma vie en a été changée. J'ai donc fait le mur du lycée militaire ; puis j'ai quitté ma famille, parce que je craignais mes parents ; mon père n'avait pas supporté que moi, enfant d'une famille modeste, je quitte ce lycée où j'avais eu la chance d'être admis... et j'ai fait mille métiers, boy dans une famille bourgeoise, apprenti-coiffeur, apprenti-journaliste, tout en dessinant un peu.

Un jour je suis allé trouver M. Alerini, le directeur des Beaux-Arts de Rabat, et je lui ai dit que je voulais apprendre à peindre. Je n'avais pas d'argent pour payer les cours ; il m'a répondu que je pouvais faire ce que je voulais à l'Ecole - et voilà comment les choses ont commencé. J'avais seize, dix-sept ans... Et puis, par un concours de circonstances, j'ai décidé de partir pour la France. Je me suis inscrit à l'Ecole des Beaux-Arts de Toulouse, sur dossier. J'ai obtenu mon diplôme en 1971 ; j'étais le plus jeune diplômé de France, à ce moment-là ! Par la suite, comme cela marchait bien à Toulouse, j'ai décidé de venir à Paris. J'y ai suivi les cours des Beaux-Arts quelque temps ; mais j'avais toujours un problème, comment dire ? alimentaire... J'ai commencé à vivre de ma peinture, ou plutôt à vivoter, ou à survivre : ce n'est pas facile de gagner sa vie, quand on s'engage dans ce qu'on aime et qu'on n'est pas prêt à faire n'importe quoi.

Mes exigences ont évolué. A Paris, la vie était différente. Mon travail n'était pas extraordinaire... Cela a été un choc de m'en rendre compte : Paris, ce n'est pas Toulouse, la province. On y est constamment confronté à un travail de qualité. Contrairement à ce qui est dit parfois, je crois que Paris est une ville où la qualité prime. J'ai donc cessé de rêver, et je me suis mis au travail. On ne peut pas bâcler son travail ; c'est sur lui, et sur rien d'autre, qu'on est jugé. J'ai appris, à Paris, à ne plus être un dilettante de la peinture. Maintenant cela va mieux pour moi ; nettement mieux. Peut-on parler pour autant de véritable succès ? Le hasard a joué tout au long de ma vie ; j'ai rencontré des gens passionnants et qui m'ont aidé. Les médias se sont intéressés à mon travail… Et après ? L'effet médiatique s'estompe rapidement.

Sur quoi s'est fondé votre travail ?

- Sur l'écriture. Cette écriture est arabe ; ce n'est pas pour autant de la calligraphie : elle ne respecte pas de règles, ne véhicule pas de sens littéral. C'est une écriture qui est faite pour être vue, et non pas lue ; elle s'inscrit en fait dans une dimension qui n'est ni arabe, ni occidentale. Ce travail n'a pas de frontières ; on peut seulement regarder en se disant que cela rappelle l'écriture arabe. Cette dimension est celle de mes racines. Quand j'étais jeune j'étais fasciné par les devantures des boutiques : elles étaient calligraphiées, et il en sortait de la musique… La sollicitation était à la fois visuelle et auditive. Lorsque je me rends à Rabat aujourd'hui, je ne retrouve plus tout cela… Le Maroc a changé. Mais ces souvenirs, cet enracinement me sont indispensables. Quand je suis arrivé en France, je suis allé jusqu'à perdre l'usage de la langue arabe. J'étais parti très jeune, un peu amer à l'égard des miens. Je me suis rendu compte par la suite que cet oubli témoignait de mon désir d'effacer mon passé marocain, les moments difficiles que j'avais vécus là-bas.

Je n'avais qu'une envie, oublier, devenir un autre homme. J'ai vraiment vécu une nouvelle naissance, ici, en France. J'ai changé de prénom : de Mohamed, je suis devenu Mehdi. J'ai voulu changer d'identité... Et puis, avec le temps, ce refus s'est transformé en un désir de reprendre contact avec mon passé. J'ai voulu, dans ma peinture, revenir à mes origines. Je les ai retrouvées dans cette peinture desécrite que je pratique. J'ai desécrit mon langage pour, en fin de compte, mieux le retrouver.

J'avais oublié l'arabe ; mais j'étais allé à l'école coranique ; j'avais connu la rue, où les calicots baignaient dans la musique sortant des échoppes ; j'avais appris ce que c'est que le trait arabe... Aujourd'hui, chez moi, cette écriture n'a plus aucun sens linguistique - mais un sens visuel, musical, religieux même. Disons que c'est une écriture qui vise à l'universel. Je me suis rapproché du soufisme… On me demande souvent, en France, si je suis musulman. Bien sûr que je le suis ! Je suis né dans un pays musulman - mais qui est un pays de tolérance, où toutes les religions se côtoient. Le Maroc est l'un des rares pays arabes où les trois religions du Livre cohabitent aisément. Je me suis rendu compte que je peux rencontrer Dieu n'importe où, dans une synagogue ou une église comme dans une mosquée.

Dans cette peinture-écriture la couleur joue, à l'évidence, un rôle essentiel.

- En effet la couleur est un élément déterminant dans mon travail ; c'est par elle que l'Occidental, l'Autre, y a accès. L'harmonie fait partie de ma vie. J'ai besoin de la couleur, sans laquelle je ne puis vivre. Mais j'ai beaucoup de difficulté à parler de ma peinture ; j'essaye de le faire le moins mal possible ; mais je ne puis l'expliciter clairement. Peut-on expliquer une respiration ? Il m'arrive de travailler jour et nuit sur des toiles ; de sortir complètement de moi-même, de ne plus savoir o je vais : suis-je la toile, la personne qui dort, celle qui vient de se réveiller ? Je n'en sais rien. Dans le chant soufi les récitants sortent aussi d'eux-mêmes ; ils sont habités totalement par le chant sacré, tout en gardant la maîtrise du mot. Cette maîtrise devient inconsciente, comme le geste.

S'il te fallait vous situer dans l'art contemporain, où vous verriez-vous ?

- Vous voulez dire : où les autres me verraient ! Je suis un artiste parmi les autres artistes ; il vaut mieux parler de l'endroit où les autres me situent. Ma peinture poursuit son chemin, qu'elle-même m'a tracé. De grands critiques m'ont fait l'amitié d'écrire sur mon travail pour mieux l'expliciter. Je ne puis que me référer à ce qui a été écrit. Barbara Rose a répondu admirablement aux questions que mon travail soulève. Elle a montré que l'on retrouve tous mes thèmes dans les mosquées, dans les poteries, dans ce qui est donc essentiel à notre culture. En fin de compte je n'ai fait que prendre, facilement. Je prends dans ma culture une écriture, et j'essaye. Barbara Rose a évoqué aussi, à propos de mon travail, deux autres éléments importants : la musique, et le tapis. Ma mère faisait des tapis, quand j'étais jeune. Ils ont entouré mon enfance. Les points, la manière de les faire me fascinaient. Et je ne peux travailler sans musique. Jessye Norman, Oum Kalthoum... je suis très sensible à la voix humaine. L'écriture arabe est extrêmement musicale, et rythmée. Elle est un rythme. On entend souvent dire qu'une écriture est chaude, pleine de couleurs. Je dirai que mon travail est plein de musique. La couleur ne contribue qu'à le rythmer. Elle est le rythme de mon écriture ; elle accentue le mouvement, qui est donné par le geste de la main.

Peintre, médiateur culturel, vous êtes également professeur d'art plastique dans un lycée parisien. Quel attrait conserve l'enseignement pour vous ?
- Le contact avec les adolescents permet de garder les pieds sur terre ; de se souvenir que rien n'est jamais acquis (et c'est cela qui est passionnant dans l'art). Mes élèves me remettent perpétuellement en question. Parfois je travaille devant eux, j'entends leurs réactions, qui sont toujours vraies. Il m'arrive de temps à autre d'être invité dans une Ecole des Beaux Arts, aux Etats-Unis, en France... J'y rencontre des adultes, à qui a été distribué, avant mon arrivée, tout un ensemble de documents, des critiques, des observations, et l'avis du professeur invitant ; ces gens sont déjà conditionnés. Les enfants ne le sont pas. Ils m'interrogent d'eux-mêmes sur mon travail ; il y a avec eux une confrontation perpétuelle, enrichissante. J'essaie de leur transmettre non pas un savoir, mais quelque chose que j'ai expérimenté, qui fait partie de ma vie. Un désir, une exigence, pas un savoir-faire. Peindre, pour moi, c'est comme respirer. Il me faut peindre, pour me sentir en accord avec les autres et avec moi-même.

Quelle est votre place parmi les peintres marocains ?
- Je vis en France, c'est vrai ; mais je maintiens un contact continu avec mon pays, et avec les artistes. J'expose au Maroc de temps en temps ; on parle de mon travail au Maroc ; j'y ai des amis peintres. Avec Farid Belkahia j'ai une très grande complicité ; j'aime son travail, et la personne elle-même. J'ai aussi d'autres amis artistes : Tallal, Bellamine, Aherdane, chez qui pour la première fois j'ai vu un tableau… J'ai eu d'ailleurs la chance de travailler avec Belkahia, comme je l'avais fait avec d'autres peintres et des écrivains, pour mes "Rencontres écrites".

En quoi réside l'originalité de ce travail ?
- Il s'agit d'une oeuvre à quatre mains et deux têtes, dans lequel dialoguent des êtres et des cultures. L'écriture débloque les situations ; elle-même dialogue. L'expérience est née d'une rencontre avec Michel Butor. Il m'a dit un jour que, si je lui ménageais un espace dans une toile, où il pourrait intervenir, son écriture pourrait dialoguer avec ma peinture… C'est ainsi que tout a commencé. Ensuite Seghers a vu mon travail ; il a jugé que celui-ci se prêtait bien à la poésie, qu'il éveillait chez le poète l'envie de parler, et d'écrire. D'autres poètes ont éprouvé également ce désir d'écrire sur (et bientôt dans) mon travail.

Comment collaborez-vous ?
- Je leur donne une feuille, que j'essaie de simplement colorier, et l'écrivain intervient comme il le désire : il compose à sa façon ; lui-même devient peintre. Et moi, qui aime la poésie - mais qui me sens frustré de ne savoir l'écrire -, je deviens poète. Il y a un échange, une rencontre d'écritures par l'écriture.
Je souhaite d'ailleurs offrir un jour mes Rencontres écrites, qui ont réuni des noms prestigieux dans la peinture, la littérature et la poésie, à mon pays. Mais pas à n'importe quelle condition : il faudrait un espace pour accueillir cette collection et permettre à tout le monde de la voir, et donc de voir en même temps des Bazaine, des Saura, des Adami, des Senghor, des Octavio Paz… Un pays comme le Maroc a besoin d'un musée. Cette exposition voyage un peu partout à travers le monde, et j'espère qu'elle trouvera un jour sa place définitive au Maroc.

Depuis plus de vingt ans maintenant votre peinture s'est placée "sous le signe du signe" : y restera-t-elle toujours ?
- Je suis pris dans le labyrinthe, le tourbillon du travail ; comment penser à ce qui sera plus tard ? Le signe est infini… et je m'y trouve tellement bien. Cette écriture est pour moi une façon de prier, par la peinture, les couleurs, la musique. Ma peinture continue de s'écrire, comme moi je continue de vivre à Paris, cette ville fabuleuse dont je ne voudrais me passer pour rien au monde - et qui me manque dès que je la quitte. Paris a abrité tant de musiciens, de peintres, d'écrivains. Tous ceux qui comptent dans l'art y ont vécu : Liszt, Picasso, Matisse, Senghor… Il y a une lumière à Paris, indéfinissable. J'aime le froid, la neige, la chaleur et la pluie de Paris : je suis heureux par tous les temps, par toutes les saisons de cette ville.

Propos recueillis par A. G.,
Paris, 1995

Bibliographie

Parmi les nombreux livres d'artiste réalisés par Mehdi Qotbi, on citera Désert au bord de la lumière, de Mohammed Bennis, poème traduit de l'arabe par A. Meddeb et rehaussé de gouaches et de deux gravures par Qotbi. Editions Al Manar, Neuilly/Seine, 1999 (20 exemplaires de tête et 10 hors commerce rehaussés de une ou plusieurs gouaches ; 50 exemplaires comprenant deux gravures originales de Qotbi).

“Tout miser sur la nouvelle image du Maroc”

Mehdi Qotbi

Ses œuvres sont à Beaubourg, au musée d’Art moderne de Paris ; il a créé le Cercle d’amitié franco-marocain.

Oui, il y a une révolution au Maroc en ce moment, à son image : pacifique et culturelle. Mohammed Vl, dès le début de son règne, a souligné l’importance accordée au respect des droits de l’homme. Le droit à la création est sans doute le premier d’entre tous. Libéré des images négatives attachées à sa nationalité, l’artiste est plus libre encore de choisir sa voie. La mienne, de tout temps, a été la peinture. D’abord parce que le Maroc est une terre de peintres. Sa lumière, son architecture et ses couleurs ont toujours attiré les plus grands artistes. Delacroix, Degas, Matisse, pour ne citer qu’eux, se sont enrichis de leurs voyages ici. Ensuite parce que, amoureux du dialogue, j’ai pu jouer avec l’écriture arabe ; sa calligraphie en fait une langue image. Je l’ai désécrite pour qu’elle soit accessible et lisible par tous, pour qu’elle soit une sorte de trait d’union, de communication, un tissage d’écriture et de couleurs entre mes deux cultures : la marocaine et la française.

J’ai eu la chance d’exister dans un travail partagé avec des personnalités extraordinaires de la littérature et de la poésie, Nathalie Sarraute, Yves Bonnefoy, Octavio Paz, Léopold Sedar Senghor, Michel Butor... C’est dans ce même esprit, de dialogue, de communication, que je travaille, au quotidien, au rapprochement du Maroc et de la France. Mohammed Vl s’est naturellement imposé dans le cœur des Marocains, de tous les Marocains, et dans un rapport quasi individuel. Il faut maintenant que ce même lien s’instaure entre chaque Marocain et sa terre, son pays, or ce lien ne peut être que culturel.

Le Figaro - magazine, août 2001