{  } Éditions Al Manar Arts et littérature des pays du Sud méditerranéen

MELEHI

Mohammed Melehi, né à Asilah en 1936.


Après ses études à l'Ecole des Beaux-Arts de Tétouan, longs voyages en Italie et aux Etats-Unis. Professeur de 1964 à 1969 à l'Ecole des Beaux-Arts de Casablanca (avec Belkahia et Chebaâ); co-fondateur du Festival culturel d'Asilah, membre actif de la revue Intégral de 1976 à 1982 ; longtemps directeur des Arts au ministère des Affaires culturelles. De 1985 à 1992 Melehi est nommé Directeur de Cabinet puis Directeur des Arts au ministère de la Culture. Il se consacre à la création de nouveaux espaces d'exposition dans différentes villes du Royaume et à la promotion de l'art et de la culture marocains à travers le monde. En 2001 il est nommé Chef de cabinet du ministre des Affaires étrangères, M. Benaïssa.

Melehi, tout en approfondissant sa pratique plastique, est intervenu dans de multiples domaines pour fonder un art contemporain marocain : "0n peut peindre autrement : l'architecture, l'activité culturelle, le graphisme, l'édition, le design, autant de champs d'intervention !" Places publiques, lycées, murailles... L'art doit être intégré dans la vie quotidienne.

Le motif de l'onde, que ce peintre n'a cessé de reprendre en en développant à l'infini les variations, domine son œuvre. Melehi a abordé la gravure au cours de son apprentissage aux Beaux-Arts de Paris. Il en a approfondi la technique à Asilah en 1987 - 88, avec le graveur chilien Oscar Manesi, mais l'a très rarement pratiquée par la suite. La gravure en couleurs (tirée à un très petit nombre d'exemplaires) que l'on peut voir à la galerie Al Manar est la seule reconnue par l'artiste.

 

 

Entretien avec M. Melehi


De Tétouan à Séville, de Rome à New York et de Casablanca à Asilah, Mohamed Melehi s'est mis à l'écoute du monde, découvrant des convergences entre les arts traditionnels marocains et ceux de la modernité la plus inventive. Plasticien humaniste attaché à retrouver les sources de son identité culturelle pour que s'établisse, à l'intérieur du pays comme avec l'extérieur, un dialogue fécond, il n'a cessé d'impulser une dynamique à la création marocaine. L'Institut du Monde Arabe a rendu hommage, en juillet 95, à un peintre, mais aussi - surtout ? - à un initiateur et un pédagogue qui a marqué plusieurs générations d'artistes marocains.

La rétrospective organisée à l'IMA a permis de mettre en perspective l'ensemble de votre travail ; quel en est, selon vous, le moment fort ?
- Celui des années 70. C'est sans doute à ce moment que mon discours a été le plus cohérent, du fait de la continuité au jour le jour de ma production. Après cela j'ai cessé de peindre, absorbé par d'autres actions. Je suis donc passé par toute une période infructueuse, ou improductive ; je n'ai recommencé de peindre que depuis peu. Il faut un certain temps pour se remettre au travail, et aussi pour se situer, vis-à-vis de soi-même et aussi de ce qui se fait ailleurs. Au Maroc, c'est encore moins facile : peu d'artistes-peintres entretiennent ce dialogue par rapport auquel chacun doit être amené à se situer. Nous sommes un peu isolés ici ; certains se réfèrent et se rattachent à ce qui se fait à l'étranger, ou du moins dans les pays avec lesquels ils sont le plus familiers. La problématique de l'appartenance à une société, une culture, et donc de l'identité, continue de se poser.

Pourtant bon nombre de plasticiens, et non des moindres, considèrent qu'elle est aujourd'hui dépassée…
- Cela dépend ; pendant un certain temps on a beaucoup mis l'accent sur l'identité de l'artiste par rapport à sa culture et à sa société. C'était un prétexte pour sortir de nulle part, de ce monde dans lequel on ne savait pas à qui ni à quoi appartenir. Il est vrai que maintenant d'autres artistes, parmi les jeunes notamment, ne posent pas ce genre de question. Mais il faudra vérifier s'ils produisent une expression au niveau de l'universel, ou bien s'il ne s'agit que d'imitation.

Comment vous êtes-vous posé, en tant que plasticien, cette question de l'identité de l'artiste ?
- Dans les années 50 au Maroc, toute une société occidentale appréciait une forme d'art, non réfléchie, qui n'était pas représentative du pays et n'entretenait aucun lien avec la population ni avec sa culture : cette peinture naïve (même si elle ne l'était pas), qu'il fallait comprendre, qu'il fallait acheter, monopolisait l'attention. Il a donc fallu marquer un arrêt et informer notre société, lui expliquer que la production artistique est la résultante d'un comportement social. Les premiers peintres marocains, jardiniers ou cuisiniers chez des artistes occidentaux, ont été encouragés à dessiner, à utiliser la couleur, comme Ben Allal, ou Hamri, ou Yacoubi, pour ne citer qu'eux. Mais ces artistes ne faisaient pas un choix par eux-mêmes. Ma génération (chacun de nous revenant de France, d'Italie, des États-Unis, où nous nous étions formés) a donc trouvé, rentrant au pays dans les années 60, une situation assez confuse. D'autant que les intellectuels et les universitaires nous demandaient de rendre des comptes sur notre pratique artistique, qui ne pouvait remédier aux problèmes sociaux de la population… Or nous n'avions rien à voir avec les amertumes de la société marocaine. Il nous aurait fallu mettre en valeur l'ouvrier, le prolétaire, et pratiquer le réalisme socialiste… En fait, pour accélérer une prise de conscience de la véritable dimension de l'art au Maghreb, il fallait faire finir une époque, et en commencer une autre. Cela, nous l'avons fait par le biais de l'enseignement. Nous avons essayé de faire comprendre à nos élèves que la perspective, le volume, la figuration qu'ils s'apprêtaient à pratiquer relevaient de la tradition gréco-romaine. Devaient-ils suivre cette discipline, à l'exclusion de toute autre, sans être des produits de cette culture ? Notre objectif était de réveiller chez les jeunes un intérêt pour leur propre culture, quitte à passer par une période difficile. Cette culture existait bien, puisque Kandinsky, Klee, Matisse, De Staël… s'en étaient inspirés !
Cette campagne que nous avons menée a tout de même produit certains résultats ; nous avons pu récupérer même les politisés, qui ne voyaient aucun intérêt à un tableau s'il ne représentait pas un homme ou une femme pleurant dans ses haillons, comme dans l'école de la peinture palestinienne, qui est horrible et ne signifie rien, esthétiquement - mais à laquelle ont cru tant de gens… Nous avons poussé les gens à réfléchir au fait que cette terre d'Afrique du Nord et du Maroc a sa propre sensibilité, sa propre vision, et nécessairement sa propre identité.

Mais, dans votre travail, comment ce discours a-t-il été mis en oeuvre ?
- J'ai essayé d'éviter de tomber dans le messianisme, le facilement convaincant… Je crois qu'une palette de couleurs et un discours correspondent à une sensibilité, à une culture. Dans chaque oeuvre, même abstraite, et d'où qu'elle vienne, peut se déceler une sensibilité propre au pays. Les Allemands, même contemporains, ne peignent pas comme les Italiens ou les Espagnols. On ne trouve pas chez les Latins ce culte du laid que l'on rencontre chez Bacon, par exemple, qui défigure ses personnages avec une violence inscrite dans une vision tragique propre au monde anglo-saxon…
En ce qui me concerne, je n'ai peint ni en esthète seulement, ni en commerçant. L'idée de me mettre à peindre en pensant à vendre une production me révulse un peu ; sans doute est-ce là mon côté puritain… Je trouve cette idée scandaleuse. L'art doit primer tout le reste ; je ne me suis jamais plié aux exigences d'un marché.

Quelles ont été les étapes essentielles de votre carrière d'artiste ?
- J'ai d'abord combattu l'académisme ; c'est-à-dire que je n'ai pas voulu peindre comme j'avais été formé. Il m'a paru essentiel également que mon travail et mes idées artistiques soient liés à une philosophie, une croyance, une démarche, pour que, spirituellement et moralement, je puisse me retrouver dans ce que je faisais, et ne pas créer e façon mécanique. L'onde est chez moi un motif dominant, quasi obsessionnel, certes ; mais une onde c'est un élément très abstrait, que l'on peut retrouver partout, dans la mer comme dans le feu… La découverte de certaines philosophies orientales, le bouddhisme et le zen, m'a aidé à retrouver confiance dans ma tradition. Déjà avant l'Indépendance nous refusions tout ce qui était marocain et traditionnel : nous y voyions le signe d'un État rétrograde… Nous avons donc tourné le dos à la tradition, et il nous a fallu faire tout un voyage pour redécouvrir ses valeurs. Je suis passé par une période de réflexion sur les traditions et la pensée ancienne, pour m'éloigner le plus possible d'une certaine rationalité - qui d'ailleurs ne m'a jamais vraiment marqué, du fait que je n'ai pas été formé dans les écoles françaises, mais en Italie et en Espagne, au contraire de la majorité des artistes marocains (qui rayonnent à partir de la France). J'ai retrouvé dans le zen, d'une certaine façon, l'école coranique, l'austérité d'une société marocaine très marquée par la dynastie almohade et sa rigueur. Voyez la Koutoubia, Bab Rouah : une pensée philosophique et religieuse a ordonné ces pures créations. L'art est toujours le reflet d'une philosophie : même une babouche ou un plateau, dans leur dessin et l'organisation de leur espace, émanent d'une respiration et d'un credo bien déterminés.
Mes premiers travaux ont été placés sous le double signe d'une démarche architecturale et un total dépouillement. Pas de couleurs, pas de lignes courbes, des traits verticaux et beaucoup de noir et de gris… Ce faisant, je retrouvais Hartung, Franz Kline, Soulages, Rothko, toute une pléiade d'artistes contemporains venus des quatre coins du monde qui avaient adopté la même démarche dépouillée… Des convergences culturelles et artistiques m'apparaissaient.
Et tout de suite après cela, l'Amérique : Jack Kerouak et Ferlinghetti dans la littérature et la poésie, R. Indiana, un autre dépouillement, une autre réalité. Je me suis alors ouvert à tout ce qui là-bas me frappait : l'efficacité, la simplicité américaines, la modestie des gens de savoir... Tout cela a été un choc pour moi, qui naviguais à vue dans un monde complètement nouveau. J'étais très jeune, vingt-trois, vingt-quatre ans… Après Minneapolis, je suis allé à New York. J'en rêvais depuis toujours ; j'avais découvert les tableaux de Jackson Pollock en Italie… C'est là-bas que j'ai eu la révélation de la couleur ; j'ai abandonné ce système rythmé de noir et de traits verticaux. J'ai trouvé une certaine plasticité dans l'atmosphère artistique de cette ville, dans la vie elle-même, les lumières, la vitesse, les voitures, les gens habillés n'importe comment, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit… Un véritable choc. Il m'a semblé que dans ce milieu je pouvais prétendre être américain : je n'y avais pas peur d'être marocain. J'ai commencé à découvrir que j'avais une personnalité, une identité : dans la ville de New York se rencontrent toutes les races du monde, toutes les langues, et tout le monde y vit en paix. Quand on débarquait à Paris, au contraire, on arrivait dans un monde étrange, où les uns étaient français, et les autres pas. Ni accueil, ni hospitalité ; de la classe, certes - mais l'Amérique offre autre chose. J'ai donc voyagé à travers tous les États-Unis ; et dans le Sud, au Nouveau-Mexique, en Arizona… j'ai retrouvé le Sud marocain, l'architecture en terre, les Indiens qui parlent espagnol… Autant de messages qui me disaient qu'en réalité nous sommes tous semblables. Alors, quel art pratiquer, pour dialoguer avec le monde ?
Le Bauhaus était à ce moment la plus importante école d'art aux États-Unis. A Chicago, Moholy Nagy, qui a lui-même tellement apporté dans le domaine de l'art et de la technologie artistique. Ce mouvement a mis fin, au début du siècle, à tout un romanticisme de l'art visuel. Il s'agissait pour lui d'injecter l'art dans la société, l'architecture, l'ameublement, le graphisme, l'agencement intérieur. Tout le mouvement de l'art contemporain aux États-Unis est parti de là. La philosophie, l'expression et la problématique du Bauhaus me convenaient, à moi qui venais d'un monde aspirant au changement, beaucoup plus que n'importe quelle autre tendance. Je n'avais plus qu'à retourner vite au Maroc, et transmettre ce message.

Vous avez en effet, ici, été l'un des initiateurs d'une nouvelle démarche artistique…
- Ce n'est pas à moi de le dire. Certains artistes de mon âge ont été conscients de la position historique de notre pays. Le moment n'était pas à peindre pour garnir les maisons d'une certaine classe, ni pour glorifier tel ou tel. Le Maroc est l'un des rares pays du Tiers-Monde où la peinture n'ait été au service de personne. Ni d'un régime, ni d'une idéologie politique, ni de qui que ce soit. Cette position nous distingue du reste du monde arabe - malheureusement, les nôtres ne le comprennent pas. Les artistes marocains ont choisi la voie la plus difficile, celle qui plaît le moins. C'est un acte de courage - et souvent des simplistes nous reprochent d'être des peintres abstraits ! Si j'avais fait des portraits de M. X ou Mme Y, j'aurais bien gagné ma vie et je serais considéré dans les hautes sphères, mais je n'aurais rendu service ni à mon pays, ni à mon art, ni à personne. Si moi ou un autre nous avions peint tel ou tel événement de l'épopée marocaine, nous serions considérés ailleurs comme les continuateurs des peintres de Montmartre : nous n'aurions pas dit notre mot dans le devenir culturel de ce pays. Le théâtre, la littérature, la musique ont été apologétiques. La peinture, non.

Quelles actions les peintres de votre génération ont-ils menées, une fois de retour au Maroc ?
- Nous avons cherché une expression qui fût à la fois proche de l'authentique et en relation avec l'universel ; nous avons donc commencé à réfléchir au domaine des arts populaires, bijoux, textiles... Il y a là tout un éventail de motifs et de compositions proches de Klee et du Bauhaus, dans l'usage de la couleur, la juxtaposition des teintes, les dessins, les tons… Les jaunes, les bleus ont une vraie musicalité. Il y a là une variété, toute une diversité susceptibles de faire vivre longtemps encore nos artistes. Mais le pays manquait d'une infrastructure d'accueil pour ces idées. S'il n'existe pas de galeries bien menées, de musées, d'espaces où le travail artistique puisse être exposé dans de bonnes conditions, comment avancer ? Il fallait créer des lieux, mais aussi des habitudes, regrouper les gens, créer des festivals, des rencontres, des manifestations... Nous avons commencé à organiser des expositions sans listes de prix, pour montrer à la société marocaine qu'il faut d'abord connaître et comprendre l'art avant de l'acheter. Chebaâ, Belkahia et moi avons exposé en 1965 au théâtre Mohammed V, sans catalogues ni signatures, mais avec un débat, pour communiquer aux gens un langage, au lieu de vendre une marchandise. En 1969, nous avons organisé une exposition-manifeste place Jemaâ-el-Fna, contre une exposition montée à la dernière minute dans le hall de la Municipalité de Marrakech par le ministre de la Culture d'alors. Nous voulions faire naître un débat, pour que la charrue cesse d'être mise avant les boeufs… D'autres manifestations ont suivi, dans les lycées, sur les places publiques, pour vulgariser l'art, éviter qu'il ne reste l'apanage d'une société aisée, cantonnée dans ses certitudes, et inciter d'autres artistes à se prostituer un peu moins.

Dans quelle direction, aujourd'hui, s'oriente votre travail de peintre ?
- Je fais aujourd'hui ce que j'aurais dû faire il y a trente ans. Je peins sans penser au sort de la peinture, sans être lié à telle ou telle philosophie. Je fais le peintre… Après être passé par l'Administration, je me rends compte que par rapport à tous les projets que nous avions préparés, nous avons finalement réalisé peu de choses.

Quel projet regrettez-vous le plus de ne pas avoir réalisé ?
- Nous avons essayé de faire de la Direction des Arts un interlocuteur valable, à l'intérieur comme à l'extérieur ; d'organiser les familles créatrices, les dramaturges, les musiciens, les peintres ; d'augmenter l'infrastructure, en dotant les villes d'espaces appropriés... Mais notre grand projet, complètement enterré aujourd'hui, c'était de réaliser un musée royal des Arts. Après trente ans de travail, le moment était venu de créer un sanctuaire moderne, où le Maroc aurait pu s'exposer de façon synthétique depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours. Il n'existe malheureusement pas d'endroit où l'on puisse saisir l'histoire du Maroc dans sa continuité. Nous sommes mutilés ; nous ne disposons d'aucun instrument d'éducation pour combler ce manque. Dans le domaine culturel et artistique, on croit lutter contre des montagnes. Il faut ne pas baisser les bras. Il faut contrecarrer le mercantilisme (peu productif par ailleurs) qui partout s'étale.

Propos recueillis à Marrakech par A. G.,
juin 95