{  } Éditions Al Manar Arts et littérature des pays du Sud méditerranéen

LAGZOULI

expositions collectives , expositions personnelles , critique

Mohamed LAGZOULI, né en 1937 à Salé. Autodidacte. Successivement jardinier, coiffeur, cafetier, il est actuellement brocanteur. Découvre la peinture et commence à peindre en 1959. Plusieurs de ses œuvres figurent au musée de l’Art brut de Lausanne.


de gauche à droite : Lagzouli, Christine Gorius, Azouzi. Galerie Al Manar, 2000.


Les forgerons, gouache sur papier


Lagzouli, Salé, 2006

Principales expositions collectives

1960 :

Foyer culturel français, Rabat

1961 :

Biennale de Paris

1964 :

"Artistes marocains", Tunis

1968 :

Galerie Bab Rouah, Rabat

1969 :

Festival panafricain Alger


Lagzouli, 1969

1970 :

La peinture marocaine en Iran

1971 :

Palais Jamaï, Meknès


Lagzouli, 1973

1981 :

Collection d'art brut, acquisition 1180, Lausanne

1982 :

Musée des Oudayas, Rabat

1985 :

"Peintres naïfs marocains", musée du Batha, Fès

1991 :

Les arts des Clayes (Salon 91) "Patrimoine et Arts plastiques", musée des Oudayas, Rabat "Les naïfs au Japon" "Premier Festival international de Rabat"

1994 :
2004 :

Festival des Arts populaires, Région sud.
Paysages de rêve, visions du réel, galerie Les Atlassides, Marrakech

Salé, gouache sur papier

Principales expositions individuelles

1970


Maison des Jeunes, Kénitra

1971

Galerie La Découverte, Rabat

1972, 1976, 1978, 1983 1989, 1992, 1997

Centre culturel français, Rabat

1979

Galerie Le Manoir, Rabat ; Galerie Venise Cadre, Casablanca

1981

Club Méditerranée, Marrakech

1986

Galerie Moulay Ismaël, Rabat

1988

Maison de la Francophonie, Paris

1989

Ville de Clermont-Ferrand

1995

Galerie Al Manar, Casablanca
1999
Lagzouli, peintre de Salé, ADEIAO / galerie Al Manar à la Maison des Sciences de l'Homme, Paris.
2000
Rétrospective personnelle : Trente ans de peinture, galerie Al Manar, Casablanca
2004
Centre culturel français, Rabat
2006
"Lagzouli de Salé à Marrakech", galerie Tadghart, Marrakech

Critique

Lagzouli vu par… Jacqueline Brodskis

Un visage doux, calme ; beaucoup de discrétion, d'intériorité; une peinture fantasmagorique, grouillante de personnages et d'animaux, à mi-chemin de l'imaginaire et du réel... C'est ainsi que le personnage de Lagzouli se pose, dans cette apparente contradiction. Un parcours déjà reconnu : des oeuvres au Musée d'Art brut de Lausanne, de nombreuses expositions individuelles et collectives au Maroc et à l'étranger. Une personnalité originale, hors de tout courant, de toute influence. Une vie familiale paisible ; un travail de peintre régulier... Ainsi m'apparaît Lagzouli.

Jacqueline BRODSKIS

La fabrication du pain, gouache sur papier

Lagzouli, peintre naïf

Lagzouli Mohammed est né en 1937 à Salé, en face de Rabat — de l’autre côté de l’embouchure du Bou Regreg qui sépare les deux villes, et que l’on retrouve si souvent dans son œuvre. C’est à l’atelier du Service de la Jeunesse et des Sports qu’animait depuis le début des années cinquante le peintre Jacqueline Brodskis, à Rabat, qu’il est venu à la peinture. Il témoigne, en bon "artiste naïf", de ce qu’il connaît : le monde des médinas, des souks et des artisans, composante essentielle, aujourd’hui encore, de la société marocaine (il a successivement été jardinier, coiffeur, cafetier, et tient actuellement une échoppe de brocante dans la médina de Salé), et la culture rurale, qui irrigue cette société de ses contes et de ses légendes.

Autant d’éléments que Lagzouli interprète librement, et avec quelle fantaisie, dans sa peinture. Voyez par exemple la pièce intitulée "La balance de notre vie moderne", dans laquelle il reprend le très ancien conte de la Terre, plate comme une galette, tenue en équilibre sur les cornes d’un taureau : le taureau est bien là, tenant en équilibre sur ses cornes un plateau sur lequel repose une balance. Mais sur chacun des deux plateaux de cette balance il y a d’une part la campagne, ses champs, ses animaux et ses arbres, et d’autre part la ville, sa frénésie et ses immeubles de béton, montant toujours plus haut ; le plateau penche bien sûr de ce côté, car la société rurale marocaine disparaît, lentement… Bel exemple d’appropriation et de réinterprétation d’une image mythique. Lagzouli, qui ne se borne pas à jouer naïvement avec des formes et des couleurs venues de la tradition de son milieu d’origine, est coutumier du fait : chez lui le dessin est habité par une réflexion sur la société et la marche du monde. Il regarde en souriant l’une et l’autre évoluer — et son regard se fait ironique, narquois à l’occasion.

Sans doute est-ce là l’une des raisons pour lesquelles la situation faite à cet artiste demeure assez marginale, au Maroc même : Ben Allal par exemple, l’un des tout premiers peintres naïfs de ce pays, aujourd’hui disparu, et qui a été surnommé le Douanier Rousseau marocain, enregistrait le réel, souvent de façon lyrique — il ne le critiquait pas. La bourgeoisie, au Maroc comme ailleurs, mais plus encore peut-être au Maroc, car elle n’est pas si nombreuse et c’est elle qui achète les œuvres, s’intéresse peu à cette dimension populaire de ses origines, même (et surtout ?) quand elle est représentée malicieusement. Il n’y a pourtant pas de revendication sociale chez Lagzouli, aucune agressivité non plus ; son regard, amusé, n’est pas acerbe. J’en veux pour preuve la série, bien représentée dans cette exposition, des "touristes" : le peintre y témoigne, avec un regard en coin, de la rencontre (souvent frustrante) des cultures qui se fait jusque dans les endroits les plus reculés de son pays (l’homme, lui, éclate souvent de rire, d’un rire tonitruant qui réjouit le cœur). Un beau jour le directeur de l’Institut français de Rabat, François Devallière, qui a souvent exposé notre artiste, eut l’heureuse idée de lui demander d’accompagner dans leur périple à travers le Sud marocain un groupe de touristes français — et de raconter au jour le jour, non pas en photographies mais par le dessin, ce qu’il verrait. Cela nous vaut aujourd’hui cette série superbe dans laquelle Lagzouli donne à voir les travaux et les jours des paysans du Sud qu’ont côtoyés un moment les touristes, et les fiestas auxquelles ceux-là se sont adonnés, et leurs menus déportements, cheveux blonds regard clair, au milieu de tous ces gens qui les regardent de côté, œil de braise sous leurs mèches brunes…

Ce faisant, l’artiste s’inscrit en faux contre l’imagerie folklorique stéréotypée qu’a longtemps diffusée au Maroc même, et bien sûr en France, un académisme orientalisant. La pratique est ancienne ; aujourd’hui on fait mieux encore. N’évoquons que pour mémoire Essaouira, "la ville des peintres" comme on dit maintenant dans les officines touristiques et les magazines sur papier glacé : on y fabrique, avec l’appui de certains officiels qui voient là un moyen de redynamiser la province, le soutien intéressé d’un marchand et celui de toute une faune politico-médiatique franco-marocaine, une "peinture tribale", et même "aborigène" car on ne craint pas le ridicule, dans cette écurie pour "peintres" étiques qui viennent brouter au râtelier où dévorent à belles dents manipulateurs, critiques stipendiés et truqueurs de tout poil.

Lagzouli, lui, ne mange pas en cette compagnie. Artiste, il s’attache à montrer le vrai visage des choses — et les images qu’il en donne contribuent à établir la vérité. Aucune place, dans son œuvre, pour le caprice et la gratuité. Ce qu’il peint est révélation, qu’il doit aux autres autant qu’à lui-même.

Son travail a certes valeur documentaire (il est clair que dans quelques dizaines d’années, quand aura fini de disparaître le Maroc du vingtième siècle, qui par bien des aspects est encore celui du dix-neuvième, on s’arrachera ces dessins témoignant pour les temps à venir de ce qu’aura été la saveur d’exister en ce pays et en cette époque de mutations bien tangibles et d’avancées lentes). Mais ce n’en est pas le seul attrait : voyez comment l’artiste évoque, de façon jubilatoire, les us et les coutumes, les fêtes et les cafés de Salé. Il apporte à la peinture la fraîcheur d’un regard qui puise toutes ses forces dans le désir et l’urgence de dire le monde tel qu’il est.

Lagzouli n’occupe pas encore, dans le panorama de la peinture marocaine, la place qui devrait être la sienne : l’une des toutes premières. Son travail, qu’il faut situer dans le contexte de la création plastique contemporaine au Maroc, témoigne, dans sa différence, de la diversité et de la force d’une peinture qui se trouve aujourd’hui largement à l’avant-garde du monde arabe.

Alain GORIUS


Le jardinier dans son jardin, gouache sur papier


Les poulets, gouache sur papier

Sur le front de la peinture

Quarante années passées à son chevalet, les pinceaux à la main, n'ont pas entamé la détermination de Lagzouli. De l'enthousiasme des années d'apprentissage dont Jacqueline Brodskis et ses ateliers furent les témoins actifs et complices (au moment de l'indépendance retrouvée), jusqu'à l'affirmation d'une maturité picturale, Lagzouli a construit son oeuvre patiemment. Père d'une nombreuse famille, tour à tour brocanteur, coiffeur, cafetier et peintre de surcroît, acteur à part entière de la médina de Salé, quel autre médiateur aurait pu nous rendre ces visions sublimées en évitant tout exotisme racoleur, tout onirisme complaisant et sans plus d'ironie qu'il n'en faut.

A l'école de cette vie qui pour lui fut sans pitié, il a trouvé les protagonistes et leurs gestes, les visages et leurs expressions, les couleurs et leurs harmonies, pour dire avec tendresse le labeur, les occupations quotidiennes, les rituels de la vie sociale.

Jean LANCLON

Lagzouli, la mémoire

J'ai connu la peinture de Lagzouli il y a une dizaine d'années, alors que je menais une étude sur la littérature orale. Ce fut pour moi l'occasion inattendue de vérifier combien les produits de l'imaginaire pouvaient se donner les mêmes buts, tout en empruntant des voies différentes.

Je me suis assuré aussi à quel point les contes et les proverbes demeurent dans la mémoire d'artistes doués du sens de la narration et des transformations.

Hoceïne EL KASRI
Conservateur du Musée des Oudaïas

Eléments d'un parcours

Lagzouli doit son premier contact avec la peinture à Jacqueline Brodskis : en compagnie d'amis, slaouis comme lui, Miloud et Hassan el Farouj, il rejoint en 1957 1'atelier " Jeunesse et sport " qu'elle anime à Rabat. Agé de vingt ans, la peinture lui "apporte la révélation d'une autre réalité, d'un autre monde". Jacqueline, qui l'encourage activement et lui organise des expositions, n'intervient pas dans l'univers singulier de Lagzouli dont elle souhaite préserver la liberté et l'originalité. Très tôt orphelin, Lagzouli a travaillé jeune : jardinier, coiffeur puis cafetier, ce dernier métier lui laissant peu de loisirs. Des périodes, parfois longues, où il n'avait plus le temps de peindre, il garde le souvenir de moments de désespoir et de découragements profonds. Inquiet, il n'était jamais sûr de pouvoir retrouver le chemin de la peinture. Le temps et la force de peindre lui revenant, c'est de la vie elle-même, active, grouillante et ardente, dont il nous parle dans son oeuvre, remarquablement fidèle à son style, à sa technique, à ses amis, à lui-même. Son art, spontané dans un premier temps, a maintenant acquis une grande maîtrise et ses scènes de la vie quotidienne, toutes de poésie et de malice, témoignent d'un art consommé de la composition et d'une palette subtile, en constante évolution. N'était la fraîcheur radieuse du regard qui en émane toujours, ses toiles actuelles n'ont sans doute plus rien de "naïf". Souriant et laconique, Lagzouli déclare aujourd'hui : "ma peinture est devenue plus calme".

Marie-Christine JOLY