{  } Éditions Al Manar Arts et littérature des pays du Sud méditerranéen

BOURKIA

expositions personnelles , expositions collectives , critique

Hassan BOURKIA est né en 1956 à El Ksiba, près de Beni-Mellal. Ecrivain, traducteur et peintre, il enseigne les Lettres à Beni-Mellal depuis 1982. Il a publié de nombreux articles littéraires et philosophiques dans des revues et journaux marocains et étrangers, et a traduit en arabe Le Gai Savoir, Par-delà le Bien et le Mal, Le Crépuscule des Idoles, de Nietzsche, Abner Abou Nour, d'E. Amran El Maleh, Pas de problèmes, succession narrative, La nuit sauvée, Walter Benjamin et la pensée de l'Histoire, de M. Dufour El Maleh, et Le Retour d'Abou El Haki, d'E. Amran El Maleh.

Depuis 1996, Hassan Bourkia assure la conception graphique (couvertures) chez différents éditeurs marocains. Il a dirigé l'atelier de Peinture lors du 3ème Festival international "Art et Création" à Rabat (1997).


Hassan BOURKIA, homme de lettres mais aussi plasticien, peint depuis plus de vingt ans - mais dans ses compositions n'entre pas une once de peinture. Le paradoxe n'est qu'apparent : ayant banni de ses toiles l'huile, l'acrylique et tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à de la couleur en tubes, il encolle sur toile ou sur bois des terres de différentes teintes et de provenances diverses, de la chaux, de la pierre d'alun ; souvent aussi il utilise le smagh et le brou de noix. La variété des coloris obtenus, l'équilibre et la force des compositions sont saisissants. Difficile d'enraciner plus profondément une pratique artistique : celle-ci plonge dans le substrat même d'un pays, et d'une culture ; cette terre qu'ont foulée tous nos morts, surgis de sa matière avant de retourner s'y fondre, la voici présentée en tant que telle à nos yeux qui la voient enfin.

E. Amran El Maleh, mieux que quiconque, a célébré ce travail d'observation, et de recréation d'un monde :

"Il y a là une sorte de célébration de la matière, un chant à la mesure de cet enthousiasme qui le pousse, lui Hassan, à parcourir montagnes et vallées de plusieurs régions du pays, recueillant des qualités de terres, chacune d'une couleur et d'une texture particulière, voire même liée à l'histoire du lieu comme si cela l'imprégnait d'une certaine façon ; c'est le paysage minéral dans son extraordinaire variété, son austère beauté, mais bien sûr il ne s'agit, chose absurde et impensable, de découper des tranches de paysages plaquées sur la toile, ni non plus de peindre un paysage à la manière traditionnelle, chevalet devant soi et palette à la main. Transposition et donc composition qui ne doit rien au recours en usage à des pigments artificiels. L'oeil et la main touchent physiquement ces aspérités, ces craquelures, ces coulées de gris, de brun rouge, ces éclatements de blanc, taches ou fragments, franges d'une riche diversité, la terre, la texture cosmique est ici son propre symbole ; la mémoire qui a vu se recrée par le travail du peintre sans fidélité trompeuse, mais pour faire dire ce qui se dérobait à l'apparence."

La démarche de Hassan Bourkia est proche, dans son esprit, de celle d'Abderrahim Yamou ; chacun d'eux sans doute reconnaîtrait en Tapiés un précurseur. Peintres et poètes de la matière, tous deux originaires de Beni Mellal - encore qu'ils ne s'y soient jamais rencontrés -, ils donnent à voir comme personne le monde à travers lequel nous passons.

A. G.

Expositions personnelles (sélection)

1991
Splendeur de l’incertain, Maison des Jeunes, Fquih Ben Salah (hommage au poète Abdellah RAJIAA)
1993
La nuit est aussi Soleil, Galerie Al Kassabah, Essaouira
1995
Ivresse de la terre, Vila Real, Galerie Vila Nova, Portugal
1996
L’Odyssée de la Terre, Galerie Al Manar, Casablanca
1997
Terres d’enfance… ici même, Premier festival de : La mémoire face à l’oubli, Bibliothèque municipale, Beni-Mellal
1998
Chants de la Terre, Galerie Spital, Zürich, Suisse ; Galerie La Découverte, Rabat ; Etre et Illusion, Galerie Al Manar, Casablanca.
1999
2 Mémoires souterraines2, Galerie Palacio D. Manuel, Evora, Portugal

2000

Couleur de Sud, Galerie EMS Marc-Aurèle, Avenches, Suisse

2001

Travaux récents, Galerie Wengi-Housse, Soloturn, Suisse ; galerie Al Manar, Casablanca

Expositions collectives

1987

Bibliothèque municipale de Beni-Mellal

1989

Masque au pluriel, Faculté des Lettres, Université Cadi Ayyad, Beni-Mellal

1996

Itinerrances, Université de Toulouse Le Mirail, France (exposition reprise à la Galerie Bab Doukkala de Marrakech) ; Des plasticiens marocains exposent, Palais des Congrès, Marrakech ; Les Peintres d’Al Manar, Galerie Al Manar, Casablanca

1998

Poèmes de la terre, 6ème Festival de la Poésie marocaine moderne (Association Achouala), Salé, Maroc

2000

La cinquième saison, Bordj de Bab Marrakech, Essaouira ; Partage, Galerie Bab Rouah / Journée mondiale de la Poésie

Les travaux de Hassan BOURKIA figurent dans d'importantes collections à Berne, Bâle et Zurich (Suisse), à Villa Réal (Portugal), à Modèle (Italie), à Paris (France), à Madrid (Espagne), à Rabat, Casablanca, Marrakech, Essaouira.

Critique

Ecrire, peindre : E. Amran El Maleh interroge H. Bourkia

- E. Amran El Maleh : Vous êtes écrivain, critique, traducteur, et l’on se plaît à remarquer les grandes qualités de votre travail. D’autre part, vous menez également une activité de peintre, et cela depuis plusieurs années : comment parvenez-vous à mener de front ces deux activités ? La peinture ne souffre-t-elle pas de cette situation ?

- H. Bourkia : Je ne vois pas, dans mon cas, de différence entre l’écriture et la peinture, dans le sens où l’on peut mener la tâche "comme il faut" et être prêt à saisir ces vocations et ce hasard multiple. Il y a des choses dont on peut parler, que l’on peut décrire, éclaircir ou cacher à la fois quand on écrit ; cela veut dire que ce pouvoir du mot, du dire, existe, conduit et dénote… Là aussi on laisse le regard, la mémoire et l’émotion creuser leur parcours, donc créer un discours. La peinture quant à elle est un autre discours, elle n’articule pas le sens, mais des constellations de fragments, elle libère la pensée et redevient essence des sensations et des visions où le mot, certes, se dépasse, devient autre, quelque chose de plus profond. Ce que le langage est incapable de transmettre devient communicable sur le plan de la peinture : elle tient du charme et de la magie, qui pensent l’inaccessible et le voilé, et qui refont le monde. La peinture, comme la poésie, traverse la surface des choses et nous pousse à voir le monde autrement, dans ses forces, son activité et sa virginité premières. A retrouver l’unité du moi et de l’autre, du moi et du monde, en faisant cet éternel voyage entre les deux… c’est une autre façon d’écrire.

En ce qui concerne la traduction, je pense qu’elle va dans le même sens. J’ai traduit les auteurs (ou les textes) avec qui je me sentais en grande affinité, en visant leur hauteur et leurs dimensions ; cela exige, bien sûr, d’être au niveau de leur sensibilité, de leur finesse, et de savoir les garder intactes, et intacte la tension de leur message. Traduire passionnément devient alors — comme disait Jacques Lacarrière — "accompagner l’auteur, essayer de retrouver non seulement ce qu’il veut dire mais la façon dont il le dit, instiller dans sa propre langue un écho de la sienne. En somme mettre mes pas dans les siens, même si nos pointures sont différentes." Ainsi, le fait de traduire est une sorte de recréation : on rebâtit les mondes traduits avec d’autres lettres. Et sur ces chemins, je n’ai jamais eu la moindre impression d’avoir quitté mes chemins d’écrivain et de peintre. J’ai écrit avec vous, avec Nietzsche et d’autres écrivains que j’aime et avec qui je partage une passion. "Devenir une âme parallèle", voilà exactement ce que doit être un traducteur.

- E. A. El Maleh : Vous avez mené votre travail de peintre pendant de nombreuses années, et il a fallu attendre l’exposition de Toulouse pour que l’événement se produise : on découvre un peintre, comme s’il avait été ignoré pendant longtemps ; et, pour ceux qui vous connaissent, ils découvrent une mutation importante dans votre vision de la peinture, et dans le style et les moyens techniques employés.

- H. Bourkia : Le coup de dé était lancé depuis longtemps, et il a fallu attendre son arrêt quelque part. Peut-être n’ai-je pas eu cette "chance" d’être le produit d’une culture étrangère, ou autre. Au Maroc les chances d’être rapidement reconnu sont très réduites, vu l’absence d’une véritable revue d’art et la rareté des galeries, où il n’est pas facile d’avoir accès si elles ne sont pas conseillées par tel artiste ou tel critique. Je crois, comme je l’ai toujours fait, que l’important est de mener cette guerre amoureuse avec l’art jusqu’à son terme, de poursuivre cette quête sans penser aux chances, ni même au temps.

- E. A. El Maleh : Le recours à la terre, et non aux pigments, domine maintenant dans votre travail. Comment faites-vous parler ces échantillons de terre (de l’Andalousie jusqu’au Sahara) en les intégrant dans la structure du tableau et en tirant parti de leurs différentes couleurs ? Dans le même temps, étant donné vos affinités avec d’autres peintres travaillant dans le même sens, Tapiés, Yamou, comment parvenez-vous, tout en étant dans le même sillage, à préserver une originalité personnelle ?

- H. Bourkia : (…) Juan Goytisolo disait : "Le devoir primordial de l’écrivain est de rendre à la communauté culturelle et linguistique à laquelle il appartient une langue nouvelle plus riche que celle qu’il a reçue d’elle au moment d’entreprendre sa tâche". Tous les peintres du monde ont utilisé, pendant des siècles, la même matière, mais leurs visions étaient tellement différentes qu’il n’y a eu qu’un seul Matisse, un seul Klee, et un seul Bacon. Les critiques arabes du IXè siècle ont su dégager l’identité d’Al Moutanabbi de celle d’Abi Nawwas ou d’Abi Tammam, bien qu’ils aient partagé une forme presque semblable, et une même langue. La question n’est donc pas de lancer l’usage de telle ou telle matière, mais de trouver un style qui permettra ensuite de bâtir son identité artistique ou littéraire. Un bon lecteur saura distinguer le style d’El Maleh, de celui de Kateb Yacine ou de Maâlouf par exemple…

Faire parler des échantillons de terre est l’un des buts de mon travail, et non pas seulement une question technique. Les terres ne sont pas semblables, il y en a de molles, de fragiles, de têtues, de connues, de hantées par l’histoire, par les traces des hommes, leurs rêves inachevés, leur sueur, leur sang, leur désir inaccessible… Il y a la terre de l’Andalousie, celle des Indiens d’Amérique, des vestiges de batailles, des cimetières où reposent les corps de nos parents et ceux des autres, quelle que soit leur religion… Il y a là toute une pluralité qui représente un devenir différent. D’un autre côté, travailler la terre c’est aussi délivrer la matière de sa vieille solitude, dans le sens où l’entend Cioran quand il dit avoir pitié "même d’un bout de métal, de n’importe quoi, tellement tout ce qui existe m’apparaît délaissé, malchanceux, incompris… Tout ce qui a forme souffre, tout ce qui est séparé du chaos pour poursuivre un destin séparé".

- E. A. El Maleh : Quels regards portez-vous sur la peinture marocaine ?

- H. Bourkia : (…) L’art fraye de nouveaux chemins, vers d’autres idées et d’autres valeurs ; il est destructeur dans la mesure où il fait face à la consommation du sens, où il ruine la tranquillité visuelle, où il chante le dépassement perpétuel. J’ai trouvé un peu de tout cela chez certains peintres marocains. Ce que le public conçoit comme "incompréhensible" et étrange est, au fond, l’image d’une époque, de son absurdité et de ses manques. Le créateur veut en saisir les signes. On ne peut faire l’économie de l’ambiguïté et, avec elle, du plaisir ; pourquoi donc faire le tour du monde, si on ne sait pas faire le tour de son œil, selon l’expression de Kierkegaard !

- E. A. El Maleh : Cela étant, quelle peut être l’évolution de la peinture marocaine ?

- H. Bourkia : Qu’elle soit d’abord une peinture, et puis marocaine si l’on veut. Je crois que la grandeur de Cherkaoui, par exemple, réside dans ces deux pôles. Il est un grand peintre, non parce qu’il a vécu dans un milieu moderne, mais parce qu’il a su écouter ses propres questions. Il n’était le produit de personne ; ses productions relèvent d’une marocanité capable de présenter sa propre culture et en même temps celle qui lui est étrangère. Nous devons pousser ce genre d’expériences à ses limites, et y ajouter quelque chose de neuf, aller au bout de ce qu’ont rêvé de faire Cherkaoui, Miloud Labied et les autres fondateurs. Seul ce pas est capable de faire fondre les glaces de la vie, et de la rendre plus créative. Nous devons nous obliger à faire de qu’ils n’ont pas eu le temps d’achever. Cela crée un dialogue entre nous et leur permet de rester éternellement modernes.