{  } Éditions Al Manar Arts et littérature des pays du Sud méditerranéen

ABOUELOUAKAR
oeuvres , expositions , bibliographie

 

 

 

 

Mohammed Abouelouakar, peintre et cinéaste, né à Marrakech en 1946 ; vit et travaille à Moscou et Casablanca.

 

Grand Prix du 1er Festival du Film marocain en 1984 pour son long métrage Hadda.

 

 

Aboueouakar, Galerie Al Manar, Casablanca, 2003

Quelques oeuvres


Principales expositions

1962

Exposition collective, Jeunesse et Sports, Marrakech

1964

Exposition personnelle au siège de l’U.M.T., Marrakech

1965

Salon de la Municipalité, Marrakech

1966 et 1967

Expositions personnelles à l’Institut du Cinéma de Moscou

1979

Exposition collective avec l’Association Marocaine des Peintres, galerie Bab Rouah, Rabat

1982

Exposition personnelle, Hôtel Hyatt Regency, Casablanca

1987

Exposition personnelle, Galerie l'Atelier, Rabat

1989

Exposition personnelle, Librairie Omar Khayyam, Casablanca

1990

Sérigraphies : "Sept Portraits de femme", Ed. Omar Khayyam ; Contes soufis, photographies, Galerie l'Atelier, Rabat, et CCF deMarrakech ; Exposition collective "Petits formats", Galerie l'Atelier, Rabat ; Participation à "La façade imaginaire", Grenoble (projection d'une oeuvre picturale sur la façade de l'église Saint-Louis) ;

1991

Participation à l'exposition "Découvertes 91" au Grand Palais, Paris ; Contes soufis, photographies, Journées culturelles du Maroc, Bruxelles

1992

Exposition collective "Présence OMDH", Galerie Bab Rouah, Rabat ;

1993

Rétrospective personnelle : Peinture, carnets de peintre et Contes soufis, à Moscou

1994

Réalisation d'une fresque murale lors du Festival d'Asilah. Octobre : exposition de photographies d'art au Centre Culturel Français de Casablanca. Exposition personnelle ("Miniatures" d'Abouelouakar) à la galerie Al Manar, Casablanca)

1997

Rétrospective, Institut français, Casablanca

1998

Galerie Actua, BCM, Casablanca

1999

"Le Temps du Maroc", Galerie Le Comptoir, Sète ; "Maroc contemporain", Dreux ; "La Parole peinte", Rambouillet et Croissy-sur-Seine.

2001

 

 

2002

2003

2004

Fondation ONA Villa des Arts, Casablanca

Artoteek, La Haye, Hollande

"Abouelouakar dans la collection et oeuvres récentes", Villa des Arts, Casablanca

Galerie Loubjev, Russie

"Carnet de cendre", Institut français de Casablanca

"Carnet de cendre", Institut français de Marrakech


Carnet de cendre, technique mixte sur écorce de bouleau, 2003

Bibliographie

Abouelouakar, par Nicole de Pontcharra (catalogue de l'exposition BCM, 1998)


Abouelouakar, Nicole de Pontcharra et Alain Gorius

Dans le Silence, poèmes de N. de Pontcharra rehaussés d'une peinture de la main d'Abouelouakar et/ou de deux gravures, Editions Al Manar, collection La Parole peinte, Neuilly/Seine, 1997

Aor, poème de Jean-Clarence Lambert, manuscrit par le poète, peint par Abouelouakar, Edition Al Manar, Collection Corps écrit, Neuilly/Seine, 2003/2004

ABOUELOUAKAR, L'ART ET L'ASCESE

Tous les ans, Abouelouakar quitte Moscou et sa banlieue pour revenir passer à Casablanca quatre, cinq mois… Pas dans le béton, l’informe, si communs dans cette ville poussée à la va-vite, comme tant de métropoles du tiers-monde pas encore construites que déjà rebâties : au fond de l’ancienne médina, et pour arriver chez lui, dans le rez-de-chaussée encombré où il fait halte depuis vingt ans, il faut traverser la foule nombreuse qui se presse dans ces ruelles étroites du début du siècle. L’affluence est grande ; le bazar n’est pas loin, le souk non plus. La tour de l’Horloge, nouvellement reconstruite, est à deux pas ; on est derrière les planches, porté par la foule naguère campagnarde qui s’est agglutinée là, en marge de la cité moderne — et qui respire, qui bruit, qui s’affaire et survit, quand d’autres se laissent vivre.

La nuit, c’est un coupe-gorge ; Abouelouakar y déambule, demi-clochard mystique que les voyous laissent en paix. Il n’y a rien à voler chez lui ; qui s’intéresserait aux papiers collés revêtus de signes allégoriques, aux dessins, aux tirages photo qui encombrent les placards ? Six ou sept expositions à venir sont accumulées là, qui attendent d’être montrées, dans leurs carnets, leurs cartons, leurs boites. Quand le peintre reçoit, il accroche aux murs les toiles de jute où ses anges finissent de tomber. Le présent est sordide ; la société n’en finit pas de se déliter… Abouelouakar, revenu des idéologies pour avoir constaté, autour de lui, l’asservissement des esprits qu’elles impliquent, la faillite de la morale et la récupération de tout engagement, impuissant devant la déchéance du corps social, peint — révolte amère, fascination morose, couleurs crues — les affres d’un monde d’après la chute, la spirale infernale où sont entraînés anges et démons, sacrificateurs et victimes sur les marches de la tour de Babel que l’on porte en soi. Division, extase vers le bas. L’artiste survit, témoin halluciné des turpitudes contemporaines, agneau mal égorgé qui se souvient de l’Eden et contemple, sardonique, la marche d’un monde déserté par l’Esprit.

Abouelouakar a choisi le dénuement. Non par misérabilisme : sa peinture est ample, animée d’un souffle lyrique, tourmenté, jusque dans les miniatures qu’il affectionne ; son film, Hadda, qui a reçu le Grand Prix du 2ème Festival du film marocain, en 1984, lent, hiératique, est une œuvre fascinante dans sa stylisation du réel, qu’elle donne à voir en dévoilant la trame spirituelle qui le fonde. Avant d’être filmé, Hadda a d’abord été dessiné, plan par plan. Le film a mûri pendant trois ans avant que ne soit donné le premier tour de manivelle : tout avait été pensé — sauf l’imprévisible qui surgit au moment du tournage, expression furtive à la surface d’un visage, jeu des regards involontaires, frissonnement du réel qui se dévoile sous l’œil de la caméra… et que le cinéaste traque.

L’éternité est fugitive.

Au départ donc est l’image : Abouelouakar porte en lui un certain nombre de motifs visuels que l’intrigue vient, plus tard, relier entre eux. Le sens s’en dégage comme, dans un poème, de la rencontre des mots, sonores et charnels. De cette démarche témoigne encore Le Miroir enchanté, bande vidéo tournée en 1994 avec les étudiants de la Faculté des Lettres de Mohammedia et leur animateur, à partir de rien, pas même d’un projet : venu sur les lieux du tournage pour réaliser le portrait (stylisé) d’une chanteuse de malhoun… qui n’est jamais venue au rendez-vous, le peintre-cinéaste commence à filmer un voile jeté sur le sol de marbre, l’ombre d’un brûle-parfum, le visage énigmatique d’une servante berbère… Quatre-vingts plans suivront : les vingt minutes du Miroir se font méditation sur la condition de l’artiste et l’attente de la mort — Mais pourtant tu n’es pas mort, et la souffrance a été multipliée —, célébration de l’acte de peindre, exutoire à l’inutilité de vivre, pure création plastique.

Abouelouakar a choisi le dénuement par refus de toute sorte de compromission, avec le succès toujours possible, la facilité, l’environnement social (que ses tableaux souvent offusquent). Il réinvente son art en suivant le cours de sa méditation, s’avançant un peu plus avant aux marges du réel et de la rêverie, approfondissant le mystère de l’Etre. Qu’il peigne, multipliant les formats (du très petit au très grand), les mediums (pigments, encre, acrylique) et les supports, toile, tissu, écorce de bouleau, papier de verre, gaze médicale, matériaux de récupération détériorés qui conservent en eux la mémoire émaciée, les stigmates d’une autre existence, ou qu’il filme, Abouelouakar cherche, en épurant les formes, en montrant le réel tout en le tenant à distance, à débusquer l’Esprit terré au fond de la matière. Entreprise périlleuse ; la recherche de l’Absolu se paie, cher — Balthasar Claës en témoigne. Il y a eu du Chagal dans les toiles d’Abouelouakar ; mais il est proche surtout de Tarkovski et de Bresson dans son effort d’atteindre, en faisant maigrir l’apparence, réduite à un jeu de signes allusifs, à l’Essence, au Sens enfin dévoilé.

Saisir, immobiliser le réel évanescent : la démarche d’Abouelouakar, à l’écran comme sur la toile ou le papier, est d’abord spirituelle ; poétique. Au départ est la vision, que cerne la plume ou le crayon. L’image, jaillie des profondeurs, parle. Elle a l’évidence du rêve ou de la révélation, sa violence sanglante souvent. Abouelouakar ne cherche pas plus à produire un effet de réalité, qu’à abstraire le réel : il le stylise, en fixant les palpitations d’une conscience au fond de laquelle travaillent les anciens mythes, démons des contes arabes, anges déchus de la tradition biblique, monstres à tête d’animal, à corps de femme. Nous baignons dans une mer de symboles, qui nous parlent familièrement. Des feuilles, des plumes tombent ; un ange passe… Seul demeure, pur et vide au-dessus de tout ce qui remue, un croissant de lune.

Dans les miniatures récentes la référence à l’Andalûs se fait plus insistante ; allusion y est faite aux poètes, aux philosophes, aux médecins et aux savants de l’Age d’or de la culture hispano-arabe. Evocation nos-talgique d’un monde ancien très raffiné, et par là-même très éloigné de notre présent ? Sans doute ; mais tout dans cette peinture est lézardé, écaillé, fragmentaire, incertain… Chez Abouelouakar le thème de la chute s’inscrit dans une esthétique de la ruine : l’œuvre elle-même préfigure, dans la fragilité de ses supports et les lacunes de la représentation, sa disparition à venir.

On l’aura compris : Abouelouakar se situe à cent lieues des préoccupations de la plupart de nos contemporains. Allant résolument à contre-courant, peintre spiritualiste créateur d’icônes chérissant ses démons dans une société de négoce qui aime à se montrer tout en refusant de se regarder en face, fasciné par la voie soufie alors même que se répand dans le monde arabe un intégrisme borné situé aux antipodes de la mystique musulmane, il assume, dans la détresse et en abrégeant à force de Casa-Sport et de Gauloises bleues la durée de son passage parmi nous, son choix d’une complète indépendance.

Quoi d’étonnant à ce que cet œuvre, si original et sincère, suscite parfois un attachement passionné ?

Alain Gorius

Archéologue de l'Apocalypse

Mohamed Abouelouakar est le peintre de l'innocence perdue. Sa lourde carcasse est là, son âme voyage aux confins des paradis saccagés. Peu importe qu'il vive entre Casablanca et la Russie. Il n'est jamais d'ici. Des ruelles du quartier Bourgogne aux grandes forêts boréales, sa silhouette trapue s'éreinte à fouiller depuis des décennies la poussière de nos plus lointains souvenirs. Il cherche obstinément les débris des rêves abattus en plein vol des poètes antiques et futurs. Sa tête est pleine d'histoires d'autodafés, d'astronomes exilés pour la découverte d'une étoile interdite, de scribes inspirés aux mains coupées.

Abouelouakar est-il un archéologue maudit ? Il faut le croire quand ce collectionneur génial de bric-à-brac brûle de ses doigts toutes ses trouvailles à l'instant où il les exhume de leur gangue. Puis il en fait des collages sacrilèges, des compositions ésotériques annotées d'hiéroglyphes. Voyez ce peigne édenté noirci, ce brin de laine vierge consumée, ce calame de bambou carbonisé. Voyez ces parchemins et ces papyrus incendiés qu'on dirait rescapés de la bibliothèque en flammes d'Alexandrie.


Carnets de cendre, 2003


A quoi ressemble l'artiste, l'auteur de ces petits amas de vie encadrés délicats et fragiles, si friables qu'ils renvoient à l'éphémère de nos destins ? Les photos de lui sont rares, ou elles lui ont été volées. Trop pudique, peu fier sans doute du résultat d'une Création qui a mal tourné, l'homme tourmenté se terre. Rarement dans les cocktails, presque jamais dans les journaux. Parler de soi, faire étalage, exhiber un sourire forcé le soir d'un vernissage ! Quelle drôle d'idée proche de l'obscène alors que l'avènement d'un être humain moral et triomphant, sans cesse repoussé aux calendes, n'en finit pas d'étouffer sous le poids de la barbarie. Poursuivons notre enquête sur cet étrange conservateur de trésors dérisoires et, pour parodier Léo Ferré : poète, vos papiers!

Ceux d'Abouelouakar sont d'écorces fines de bouleau. Dans l'immensité glacée de l'hiver russe, ces infimes pelures veinées d'argent, ces épidermes aussi souples et doux que des duvets d'ange, protègent les arbres du gel mortel. Non loin de son isba, au bout des marais, lui les déroule avec mille tendresses pour y écrire à l'encre.


Qu'y lit-on ? Que chacune de ses oeuvres est un conte, une anecdote où se télescopent des mythologies orientales, où cohabitent des symboles de vie anciens, ici et maintenant étendards de guerre. Nous cherchions le portrait d'un homme et nous voici bien avancés. Dans chaque tableau palpitent juste quelques signaux à peine intelligibles de sa mémoire en miettes. Je crois reconnaître un saint à l'envers, un derviche, un sage soufi enturbanné. Voici Adam et Eve, Salomon et la reine de Saba, l'ascension d'un prophète. Là encore, le graffiti lilliputien d'un cavalier, une aile de libellule, un mégot. Les gouttes séchées d'une pluie d'or et de sang. Son travail est un labyrinthe où les repères temporels, les codes du réel s'effilochent pour ouvrir vers d'autres mondes disparus ou à venir. L'artiste cloué au sol peut traîner sa croix de déception et d'inquiétude, ses aspirations sont à l'échelle de l'éternité.

Eclaireur désenchanté, initié hanté par l'amnésie, Mohamed Abouelouakar nous mène de porte en porte. Devant l'une d'elles, il me semble l'identifier enfin.


Je vois un bélier fessu rouge vif, massacre rituel écorché pendu la tête en bas. Sa conscience éparpillée alentour est un capharnaum infernal où s'agitent les créatures drôlatiques de Jérôme Bosch. Son regard est douloureux, franc et beau. Vivant. C'est celui d'un artiste perclus de doutes qui ne survit que pour sa quête de pureté, ses icônes et l'utopie fatiguée d'une humanité plus mystique. Quand il me parle hilare sous son bonnet de grosse laine, il a parfois le rire tonitruant de Job. L'ultime trésor inaliénable du juste accablé par le malheur.

Chantre du désastre annoncé, messager crucifié de la fin des temps, l'artiste concède quand même que le tragique de la condition humaine est soluble dans la grâce et l'ironie. Fort de l'énergie contenue d'un soufi, Mohamed Abouelouakar demeure ancré dans la vie terrestre malgré les morsures du quotidien. Ces fatras consumés qu'il expose sont le terreau de cendres où renaissent les phénix. lci dans ces tableaux miniatures enluminés, précieux manuscrits byzantins, les anges chutent indéfiniment mais ne s'écrasent jamais. Là, dans un livre mité, illisible, cet archéologue de l'Apocalypse a trouvé un scarabée égyptien gage de résurrection. On voit encore l'arc et la flèche abandonnés par un Cupidon distrait à ceux que le désir sauve de l'anéantissement. Dans une autre composition, son envie d'espérance danse sur le fil d'or ténu d'une quenouille miraculeuse.

Quelle ardeur habite ce voleur de feu en alerte, pyromane des légendes ancestrales promettant à l'aube de l'histoire l'élixir d'immortalité aux créatures ? Une rage énorme à coup sûr. Laissons-le parler : "Il n'y a pas eu d'évolution de l'homme. Nous sommes restés devant nos cavernes absorbés dans la fascination du veau d'or. Où sont les élans spirituels de ce monde ? Y a-t-il des moments de bonheur dans notre histoire ? L'homme est à bout de souffle, orphelin du sacré. Sans l'art, ce serait terrible."

Abouelouakar est un créateur authentique, engagé. Il est loin de l'esthétique pure où s'abîme le sens parce que les dictateurs supportent mieux la peinture quand elle se contente d'être belle. Kabbaliste, alchimiste, chaman pris jour et nuit dans son travail, il trace à la plume ses mystères laconiques en idéogrammes.


Il ficèle ses talismans de paille et d'épines comme autant d'invocations à l'insouciance originelle puis s'amuse à recoller au hasard des éclats de paradis qu'il se souvient avoir lui-même détruits. Dès lors, qui pourrait lui dire ce qu'il doit vivre, peindre et penser qu'il ne sache déjà ?

Tout gît dans un désordre apparent, celui de réminiscences mises en scène selon une naïveté qui ne saurait qu'être feinte. Sur l'écorce du bouleau poreuse comme un buvard, sa main de copiste esquisse des sépultures, dessine des marabouts, griffonne croix, étoiles et croissants. Pièce après pièce, en faussaire, il échafaude un musée imaginaire à l'aide de simulacres d'archives et de fossiles. Coexistent ziggourats, plans de temples, citations coraniques, silhouettes de villes saintes, miroirs enchantés et fatals de princesses chinoises.

Inutile de chercher plus longtemps à encarter notre homme. Ce qu'il fait ne se range dans le confort d'aucune catégorie connue. Aucune affirmation d'une quelconque identité récupérable et recyclable dans son oeuvre. Aucun manifeste non plus d'une soumission à la modernité plastique mondialisée, calibrée et proprette. Naufragé involontaire dans le dénuement de l'ascèse, cloîtré par la force des choses dans le vacarme de sa vie intérieure, il mène un combat solitaire qui implique l'humain au-delà des murs de son atelier. Sentimental et chaleureux, il a quelque chose de l'ermite mais pas du misanthrope. Son visage d'enfant reclus s'illumine quand il évoque Léonard de Vinci ou Michel-Ange, inventeurs de cosmos délibérément non clos donc infiniment libres : "lls ont assumé leur travail jusqu'au bout, jusqu'à faire abstraction d'eux-mêmes".

L'engagement artistique d'Abouelouakar est un acte d'allégeance à la culture et au livre. C'est une peinture humble qui s'écrit d'abord dans le coeur et la méditation pour s'inscrire dans les limites conventionnelles d'un espace plan. Il ordonne ses compositions comme il exécute à la mine ses scénarii de film. Avec l'exigence méticuleuse, fervente jusqu'à l'obsession, d'un adorateur d'icônes certain que l'image de la beauté fugace conduit au divin. Ses frêles constructions sont la quintessence des galaxies de mots tourbillonnant dans son être lyrique qu'il ne saura probablement jamais domestiquer sur une feuille blanche.


Elles sont pétries de la foi profonde dans la culture qui maintient les hommes debout quand tout le reste est rendu à l'oubli. Dans cette vieille terre sainte de Russie où il est parti adolescent apprendre le cinéma, il en a constaté la puissance. Là-bas, l'oppression, la mise en coupe réglée des consciences, des mots et des couleurs n'a jamais pu venir à bout d'un peuple doué pour la poésie. Au plus sombre du martyre, les chants d'adoration, de révolte et de liberté se sont réfugiés dans les pages secrètes de livres qui n'ont pas tous péri. Et, quand les dinosaures au sang froid de la répression se sont effondrés sous leur propre poids, les pages se sont rouvertes à la lumière. Tout le génie d'un peuple, intact, écartait les ailes.

Mohamed Abouelouakar aurait aimé être libraire. Peut-être pour garder, protéger et transmettre avec précaution les paroles de ceux qui se sont émerveillés du monde. De retour de Russie, quand il rentre chez lui quartier Bourgogne, il écrit sa peinture sur ces écorces qu il a prélevées dans les bois s'étendant de Saint-Petersbourg à Moscou. Peut-être lui revient-il à l'esprit qu'il y a longtemps celles-ci servaient à graver des mots d'amour. En les posant sur nos murs, il espère juste dire que l'être peut être sauvé un instant du néant par une nostalgie d'absolu.

Didier Folléas


Carnets de cendre, 2003