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« L’anneau » par Albert Bensoussan

Nous connaissons l’Albert Bensoussan traducteur du meilleur de la littérature latino-américaine, ce voyageur infatigable à la découverte de ces chemins traversant le monde et les hommes. Si loin ou si proches lorsque nous prenons comme mesure la distance euclidienne, mais si semblables quand nous nous référons à ce que nous partageons tous, les couleurs de l’enfance, les émotions et les amours volés comme, malheureusement, les déchirements de mémoire et les séparations au fil du temps. Ceux qui ont eu la chance de l’entendre savent aussi  ses talents de conteur où, d’une idée à l’autre, d’une anecdote à une autre, les personnages se rencontrent incidemment, des filiations inattendues se créent, des situations cocasses se construisent, autant de souvenirs ténus et d’images fortes qui les empreignent.
« L’anneau », c’est l’Algérie, plus qu’un lien, ses racines définitives. Au-delà de sa naissance, une géographie des lieux dont les noms pour beaucoup ont changé mais qui restent ses mots de passe, ses clés d’entrée pour la vie. Histoires sans majuscules. La famille. Mais élargie, à ceux de la rue, du quartier. Tout est là, la foule, les échoppes, les odeurs d’épices. Qu’importe qu’ils soient français, italiens ou catalans, chrétiens, juifs ou musulmans, ces mélanges blancs ou noirs de peaux, tous séparés et à la fois tous ensemble. Message qui résonne aujourd’hui toujours aussi grave et montre qu’un monde est encore possible dans la diversité. Nous le suivons à Tlemcen, à Alger, à Djelfa et plus loin jusqu’au désert à la recherche de ces oasis aux parfums précieux. Nous croisons Djoha, le gueux, et Hodja, le saint, des hommes « de parole et de commerce humain », des jeunes filles et des femmes. Fatiha, Lalla, Aïcha, Amel et, parmi elles, pour l’essentiel nous dit-il, Matilda et Deborah.
Albert Bensoussan a cette gourmandise de toutes les nourritures terrestres possibles et imaginables. Celles qui se goûtent et se savourent d’abord : « galbelouzes fleurant l’oranger, de semouleux mekrouds ou de zlabiyas dégoulinant de miel ». Celles ensuite de lectures se dévorant dehors au soleil du printemps ou caché dans son lit du soir. Celles encore où nous dansons avec lui aux sons de musiques berbères et des premiers baisers. De tout cela, Albert Bensoussan sait dresser une table d’hôte et offrir un gigantesque festin. Il n’oublie pas non plus les ciels de guerre et les terres d’exil. Ceux qui en reviennent, ces blessés profonds des tranchées du nord de la France. La Grande puis la seconde emportant une nouvelle génération, ici en Algérie comme partout ailleurs. Enfin celle de l’indépendance, son saut vers l’inconnu et pour lui l’exil.
Oui, il y a tout dans ce beau récit d’Albert Bensoussan. Lui, les siens, les autres, les nôtres. Moments de grâce comme instants douloureux, années de jeunesse comme années d’âge. Ce jour-là, nous étions à prendre un café sur la quai Chateaubriand à Rennes. Il m’avait discrètement glissé son livre et nous avions parlé d’un autre continent qu’il connaît par cœur, l’Amérique dite latine. Puis l’heure était venue de nous quitter. Après avoir ouvert « L’anneau » et l’avoir lu d’une traite ou presque, je le vois hier encore reprendre son parapluie en me demandant si ce n’est pas celui dont il nous parle dans son livre, long et noir, celui de son père qu’il prétend avoir perdu voilà longtemps dans un train en partance pour Paris. Je m’interroge aussi sur ces kholkhals de sa mère qui ouvrent et ferment son livre, ces étranges bracelets de cheville en cuivre mais qu’il aurait, enfant, volontiers transformés pour elle en or.
Jean-Louis Coatrieux

Editions Al Manar, 2017.


Hymne à l'Algérie heureuse





On connaît Albert Bensoussan, traducteur émérite des grands écrivains d'Amérique du Sud d'expression espagnole parmi lesquels Manuel Puig, José Lezama Lima, Juan Carlos Onetti, Zoé Valdès et tout particulièrement Mario Vargas Llosa. Mais Albert Bensoussan est aussi, est surtout, un écrivain à l'écriture singulière et attachante, dont l'œuvre est empreinte d'une saveur toute méditerranéenne, avec souvent des accents autobiographiques. Son nouveau livre, "L'anneau", vient de paraître aux éditions Al Manar.

Le titre, « L’anneau », qui fait allusion au kholkhal, ce bracelet de cheville d’origine berbère que portaient les femmes en Algérie lors des grandes occasions, donne une clé de lecture de son nouveau livre. Il ne s’agit pas en effet d’un texte linéaire, mais d’un récit autobiographique qui s’entortille en boucles, une sorte de spirale contrariée qui s’éloigne mais finit toujours par revenir à son point de départ. Comment pouvait-il en être autrement ? La mémoire que nous avons de notre propre histoire ne s’inscrit pas dans une continuité. Les souvenirs jaillissent comme ils le veulent, sans se soucier d’une chronologie, dans une sorte de désordre ordonné selon des règles intimes que nous ne maîtrisons pas. « Ce récit se déroule dans l’intermittence et rien n’est vraiment à sa place. Anarchique et folle, telle est la mémoire. Ce kaléidoscope en folie télescope les images, les confond, les sépare, les rassemble. Là, sous les paupières, les pages s’entremêlent, s’affrontent, se rejoignent, les visages s’échangent, se supplantent, mais la vie est sans raison. Libre cours alors au flux des séquences : au lecteur d’en recomposer le sens. », écrit Albert Bensoussan dans le prélude.

Au fil savamment entremêlé d’une écriture chaleureuse et tourbillonnante, l’auteur évoque sa jeunesse en Algérie, de la fin des années trente à l’Indépendance. Il y a, chez ce lecteur assidu et libre exégète de la Torah, outre l’idée d’un sens caché dans les mots et par conséquent dans la vie, le sentiment d’un paradis perdu quand il évoque sa mère, son père, ses grands-parents et d’autres personnages en quelques anecdotes savoureuses, dans une société où Juifs, Berbères et Arabes vivaient en bonne intelligence. Son livre prend souvent l’allure de conte oriental et le lecteur se sent transporté comme en des temps bibliques en plein vingtième siècle. Mais rien n’est idyllique, et il ne faisait pas bon d’être un jeune Français juif à Alger pendant l’occupation sous la férule de Vichy ou de vivre en Algérie dans cette période qui précède l’Indépendance. C’est d’ailleurs en novembre 1954, avec le premier attentat, que, pour l’auteur, « le rideau tombe sur l’Algérie heureuse ».

Albert Bensoussan est un amoureux des mots. Il les aime dans presque toutes les langues. Ce n’est pas seulement l’espagnol que ce grand traducteur des livres de Mario Vargas Llosa maîtrise à la perfection, pas seulement tous ces mots juifs et arabes dont il truffe avec gourmandise son récit, c’est aussi, et même essentiellement, la langue française, avec ses nuances, ses subtilités sémantiques et phonétiques, tous ces vocables où le sens résonne pour l’esprit et l’oreille, procurant une sorte d’ivresse.

Dans « L’anneau », il traduit l’Algérie, son Algérie, celle qu’il a connue et qu’il a vue avec le regard toujours à l’affût d’un enfant, d’un adolescent ou d’un jeune adulte. Il nous en restitue en termes lumineux l’atmosphère, les saveurs, les parfums. Il écrit : « Alger sentait les denrées coloniales, les céréales, les épices et ce vin d’Oranie s’entassant en grosses barriques sur les docks et sous les arcades du boulevard front de mer. Lorsqu’on s’accoudait à la rampe de tuf rouge – ah, que de rêveurs enturbannés, et quelle jeunesse avide d’aventure et de fuite ! –, toutes ces odeurs vous montaient à la tête, dont l’ivresse n’était soulagée que par la brise d’asphodèles s’envolant de la darse. » Et naturellement la langue de Bensoussan retrouve l’accent du « Cantique des cantiques » quand il évoque Fatiha, l’une des premières femmes qu’il ait aimée : « Ce soir de nouvel an, dans la nuit basculait notre enfance vers le monde incréé, vers l’informulé, vers l’inquiétant univers des hommes. Ce n’était pas encore la guerre et je t’aimais pour ton teint de figue sombre et ta pulpe de fève. Tu n’avais pas l’odeur des miens, de mes sœurs… Un miel d’aloès jaillissait de tes seins. L’agave peuplait ton aisselle. L’âcre musc de tes reins me soulevait d’ardeur. »

L’exil n’est pas simplement une notion d’espace mais aussi de temps. Certains hommes ont l’impression d’avoir été arrachés à leur enfance, d’avoir été, d’une façon symbolique, chassés du « Paradis », pour Bensoussan cette « Algérie heureuse »  dont il parle tout au long de son livre. Ce qui fut n’est plus, mais son souvenir revient en boucle – comme cet anneau – en tournoyant dans la mémoire sur laquelle le devenir n’a pas de prise.


                                                       Alain Roussel

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Albert Bensoussan, "L'anneau", éditions Al Manar, 115 pages, 20€


Toute douleur est un mal d’exil

La quatrième de couverture éclaircit parfaitement le titre et le propos du livre : « L’anneau merveilleux, […] c’est le kholkhal que portait la mère au temps où juifs et musulmans vivaient séparés, mais ensemble dans cette Algérie qui a disparu » et dont le souvenir va si profondément ensuite marquer la vie et l’œuvre d’Albert Bensoussan, installé aujourd’hui à Rennes où il vit et enseigne à l’université depuis 1963.


Albert Bensoussan, L’anneau. Al Manar, 116 p., 20 €


Sa propre mère, tout imbibée qu’elle fût, à l’origine, d’un mélange spécifique de culture hébraïque et de croyances populaires locales, se verra elle aussi amenée à se réfugier en France sous la pression des événements, non sans ressentir une poignante mélancolie. En un certain sens, l’œuvre littéraire d’Albert Bensoussan, écrite en un milieu entièrement distinct de l’espace premier, sera une façon de le retrouver par l’émotion que fait renaître la plume, et qui vibre avec une intensité singulière, fût-ce sous un tout autre climat.

Voilà sans doute pourquoi cette nostalgie initiale imprègne, par toutes sortes de retournements imaginaires, la mémoire et les récits d’Albert Bensoussan, qui sont si souvent marqués par l’heureuse surprise d’impossibles retours ou de paradoxales rêveries. Alors qu’il sait pertinemment que sa mère « repose sous la dalle au cimetière de Pantin », il se plaît à l’imaginer enfant, comme une petite fille qu’il aurait élevée lui-même, « heureuse d’aller à l’école et de maîtriser, enfin, la langue française ». Pour échapper à son désastre intime, il inverse ainsi les rôles. Bien entendu, cette pseudo-dénégation est une de ces pirouettes dont il est friand et qui lui font mieux supporter la douleur ou les imprévus du destin.

Albert Bensoussan, L’anneau, Al ManarIl y a aussi – mais tout de même un peu au second plan – un père qui se voit propulsé dans la métropole par la guerre de 14-18, et dont le retour, après une grave blessure, marque justement la naissance du futur écrivain, en une sorte de victoire personnelle : « Je suis né de ce défi », affirme-t-il. Mais de nouvelles complications ne manqueront pas de surgir avec la Seconde Guerre mondiale et le souci du gouvernement de Vichy de répandre ses lois antisémites jusque sur l’autre rive de la Méditerranée. Le portrait du Maréchal était punaisé dans toutes les classes des écoles, se souvient Bensoussan. Certes, le soudain débarquement des Alliés mettra fin à tout cela mais, par la suite, comme on le sait, ce sont tous les citoyens français qui deviendront indésirables, même s’ils étaient bien loin de tirer quelque profit colonial pour nombre d’entre eux.

Bref, l’Indépendance supposera le départ de tous, riches ou non. « C’est vrai, j’ai fui l’Algérie il y a un demi-siècle », observe Albert Bensoussan, que son nom de famille ne suffisait nullement à protéger comme on pourrait le croire naïvement. Une mélancolie l’assaille en songeant à ce qui fut et à ce qui aurait pu être. Un « rêve récurrent » manifeste une nostalgie : « Nous avons appris ensemble le baiser, Fatiha ». Mais, décidément, de l’Algérie qui fut, toutes les traces sont systématiquement promises à l’oubli.

En attendant Nadeau, 11/04/2017

 

Ta solitude éblouie, James Sacré / Joël Leick

 


Ta solitude éblouie / Your solitude, dazzled. Poèmes de James Sacré. Edition bilingue français / anglais (trad. David Ball). 22 ex imprimés au plomb sur BFK Rives,
tous rehaussés de multiples interventions originales de Joël Leick.

 


le même (page de faux-titre)

 

Ton nom de Palestine, Olivia Elias


ISBN 978-2-36426-083-2, 15 €
Tarif préférentiel pour les Associations soutenant la Palestine : contacter editmanar@free.fr, ou le 06 52 57 18 20

 

Sur la transsaharienne jusqu'à... Ghardaïa, Mathilde Plusquellec

 


ISBN 978-2-36426-080-1 ; 16 €. Livre en main, à la découverte de l'Algérie contemporaine !

 

Zélia, Jean-Pierre Chambon / Marc Pessin

 


ISBN 9791090836501 ; 86 p. 20€. Couverture et empreinte : Marc Pessin.

"L’épopée de Zélia, entre réalité et mythe, nous a offert le temps de la lecture la délectation souriante d’un univers onirique et promis à la transmission." Isabelle Lévesque

 

C'est au légendaire dans sa part "merveilleuse" – mais réinventée par l'humour et la poésie dont je ne puis qu'être complice – que fait appel Jean-Pierre Chambon dans son dernier livre : "Zélia", publié aux éditions Al Manar. Je connais peu d'écrivains, hormis Jacques Abeille et naguère Julien Gracq, pour célébrer de si belle manière les fastes de l'imaginaire. Zélia est une reine nomade. Je me la représente, à la lecture, avec une allure spectrale, enveloppée de reflets de lune et marchant comme par glissements sur les étangs et les chemins, les frôlant à peine. Elle va de "vallée en vallée avec ses gens et ses équipages", sans destination apparente. Un soir, l'éclaireur qu'elle avait envoyé en reconnaissance revient avec "un bouquet de plantes curieuses" cueillies sur le chemin et dont les feuilles sont striées de signes singuliers, ressemblant à une écriture inconnue qu'un scribe est aussitôt chargé de déchiffrer. Puis un matin, sans prévenir, la reine a repris sa route avec sa suite, abandonnant le scribe à sa solitude et à ses "feuilles parlantes" dont il continue d'apprivoiser la langue.
C'est ainsi que commence la légende de Zélia. Peu à peu, le traducteur va nous révéler les mœurs étranges de ce véritable royaume ambulant, évoquant la bibliothèque royale transportée par trois chariots, "l'adoration" de la reine pour sa collection de chaussures, les différentes manières d'éloigner les oiseaux importuns par des épouvantails, le fouet ou des rapaces dressés à cet usage, les mannequins de glace taillés dans des stalagmites à la taille et à la ressemblance de Zélia dont ils portent en exposition les robes et les parures pour son plus grand plaisir visuel un brin narcissique, sans oublier les plantes à poupée et enfin, derrière une montagne escarpée, la "ville somptueuse d'Alpomaria".

Extrait : "...Un matin, des chasseurs revinrent de la forêt sans leurs armes, les yeux hagards. Ils racontèrent d'une voix bouleversée qu'ils avaient vu, perché sur la plus haute branche d'un arbre sec, un grand oiseau noir à face humaine qui les regardait fixement. Son visage semblait à la fois d'un vieillard et d'un enfant. À sa vue, les chasseurs s'étaient arrêtés, interdits, comme paralysés par un sortilège. L'oiseau s'était mis à parler d'une voix ferme. Bien qu'il s'exprimât dans leur langue et qu'ils reconnussent la succession des mots dont s'emboîtaient de façon claire les syllabes, le sens de son discours leur échappait totalement..."

Alain Roussel, blog "Passagers clandestins"

 

 

Gens de Damas, Nathalie Bontemps


ISBN 978-2-36426-079-5 ; 220 p. ; 20€. Couverture : Youssef Abdelké

CULTURES
Le Journal de Saint-Denis
Benoît Lagarrigue

Gens de Damas, de Nathalie Bontemps
Nathalie Bontemps a vécu huit ans, de 2003 à 2011, à Damas. Dès 2005, elle commence à écrire sur la ville et ses habitants, « pour renouveler mon rapport au lieu et aux gens », dit-elle. Elle va dans les différents quartiers de la capitale syrienne, rencontre des hommes et des femmes, rend compte de leurs vies, de la banlieue de Jaramana au camp palestinien de Yarmouk en passant par le quartier kurde ou l’ancienne cité. Rentrée en France, depuis Saint-Denis où elle vit, elle n’a jamais oublié ce qu’elle a vécu là-bas. Aujourd’hui paraît son livre, Gens de Damas, aux éditions Al Manar, qu’elle présente à Folies d’encre vendredi 14 octobre à 19 h. De sa belle écriture aux accents poétiques, sous forme de petites nouvelles ou récits, elle livre ces instantanés de vies qui éclosent malgré la dureté du régime avant d’être meurtries par la guerre. On y suit divers personnages, comme la femme engagée, qui se fond dans la foule pour communier avec elle, ces quartiers fermés où, « pour entrer, il faut déjà être entré », ce Kurde qui traduit Dostoïevski le lundi et vend des chaussettes devant la mosquée le mardi, ces femmes résistantes, prises d’angoisse mais qui vont aux manifestation du vendredi soir, pour lutter contre un régime qui, « quand les enfants jouent à la révolution dans la cour de l’école, les met dans des vraies prisons »…

Le dernier chapitre du livre, "2013 se termine", écrit à Saint-Denis, aurait pu s’intituler" Que sont-ils devenus ?" « Les photos des amis prisonniers, disparus, décédés, sont toujours joyeuses, prises un jour d’été dans la nature », écrit Nathalie Bontemps. La femmes engagée, palestinienne, perd une deuxième fois son pays. L’auteure se souvient d’un temps où « la gaîté était si vive qu’elle prenait des allures subversives ». De là-bas, on lui crie : « Comme Damas me manque ! Pourtant j’y suis toujours ! » L’exil absolu.

 

Europe
Cécile Oumhani

Moments de la vie de tous les jours, portraits saisis sur le vif, Nathalie Bontemps met ici en scène la ville de Damas et ses habitants. Elle y a vécu de 2003 à la fin de l’année 2011. Le livre reflète des lieux, quartiers et faubourgs, nommés en têtes de chapitres, Jaramana, Rukn al-Dine ou encore Mouhajerine. La révolution syrienne apparaît dans les deux dernières parties, Vendredi matin et 2013 se termine. Comme le souligne l’auteure, dans son avant-propos, la ville devient ici un personnage à part entière, en même temps que ses habitants. C’est Damas qui est écrite ici, avec ses paysages et une cartographie étroitement liée à l’histoire récente et moins récente, aux personnes qui la font, réfugiés irakiens ou palestiniens. L’éclatement en courts récits, qui ressemblent parfois à des instantanés rend bien la multiplicité d’un espace où se croisent des populations variées.  Femme dans son salon vide qui s’installe pour fumer un narguilé, jeune homme flottant dans un nuage d’arak, déambulations d’un rouquin depuis une rue bondée vers les restes d’un verger, certains réapparaissent plus tard, d’autres pas. Certains sont nommés comme Nour ou Ustaz Nassim, d’autres pas, comme « la femme engagée », qui tient plus que tout à avoir une maison à elle, son rêve depuis sa sortie de prison, qu’elle construit parpaing par parpaing, pièce par pièce. Mariage, sortie en famille ou trajet dans un microbus, les moments s’égrènent, au gré d’un quotidien aussi hétéroclite que le tissu urbain qui se développe de manière effrénée.  Le poète palestinien sans papiers écrit des haïkus sur son téléphone portable. Le calligraphe, assis à sa table, contemple un tronc d’arbre coupé et rêve au mausolée de son grand-père. A travers la multiplication des récits et des personnes, l’auteur évoque avec force les étendues d’un espace, en même temps que ses strates, étages superposés ou géographie d’une ville cernée de hauteurs. Les cahots des minibus et des microbus ponctuent les traversées de lieux contigus, d’une histoire à une autre,  dans l’Orient cosmopolite qui est celui de Damas.  Le lecteur suit ces gens, entrevus au fil des pages, suspendu à la chronologie d’événements où il sait qu’ils seront emportés dans la tourmente.  Il sait en lisant que tous ces gens dansent au bord du vide, où Vendredi matin les plonge, car c’est chaque vendredi matin, après la prière, que commençaient les manifestations, partout dans le pays.  L’auteure saisit l’onde de choc d’une révolution qui bouleverse les rapports humains, depuis ce qui se passe à l’intérieur d’un taxi, jusqu’à cette fausse promenade où un homme et une femme doivent se transformer en couple d’amoureux pour échapper à la répression. Une jeune femme atteinte d’une grave maladie traverse la ville pour se rendre dans l’un des quartiers de « condoléances permanentes » et « d’enterrements permanents. »  Un simple d’esprit écoute le minaret égrener la longue liste des morts du jour, comme si l’on annonçait l’entrée de nouveaux arrivants dans une salle de réception.  Nathalie Bontemps évoque avec une sobriété aussi pudique que puissante la tragédie qui a fracassé et continue de fracasser les vies et les aspirations de tout un peuple.  Des balles de ping-pong inscrites du mot liberté dégringolent les flancs de la colline de Qassioun, lancées par les opposants, incarnant la beauté poignante d’un rêve écrasé de manière effroyable par le régime.