{  } Éditions Al Manar Arts et littérature des pays du Sud méditerranéen

 

Voix vives de la Méditerranée latine

 

J. Rocha , P. Gonzalez España, C. Pozzani, N. Benegas, M. Vilas, C. de Brito

Parution juillet 2010 :

Jaime ROCHA

MEDITERRANEE LATINE
(Portugal)

 

C’est le miroir qui crie, pas l’homme.
Son image est comme une vitre
transformée en rectangle de lumière.
Il ne voit pas, ne menace pas, ne pleure pas.
Son destin fut écrit par l’oiseau car
lui seul parvient à traverser au delà de
l’âme sans avoir peur du feu. Et le miroir
dit : pourquoi les oiseaux meurent-ils ?

 

Jaime Rocha est né à Nazaré, au Portugal, en 1949. Dès 1970, ses poèmes commencent à paraître dans diverses anthologies. Pour échapper à la guerre coloniale, il part vivre à Paris durant les dernières années de la dictature. Il se réinstalle dans son pays après la Révolution des Œillets d’avril 1974. Journaliste, il a publié diverses œuvres de fiction, de poésie et de théâtre. Beaucoup de ses textes dramatiques ont obtenu des prix nationaux. Sa nouvelle la plus récente, Anotação do Mal, a reçu le prix du Pen Club portugais en 2008.

Extermination : Bilingue portugais / français ISBN 2-978-913896-97-0
10 €

Zone de chasse : Bilingue portugais / français ISBN 978-2-36426-023-8
10 €


J. Rocha, Sète, 2010


La critique

Cinquante brefs poèmes dessinant de la pointe d’une lame tranchante le trajet d’une extermination : la lecture de ce recueil du poète portugais Jaime Rocha laisse des marques, nous le refermons comme éblouis
et désemparés tout à la fois. L’écriture de Jaime Rocha y est d’une densité rare, chaque phrase porte une image intense et vive, jamais le lecteur n’est laissé en repos.
Ce qui fait une des forces de ce recueil, c’est le travail de répétition très poussé des images, structurant et obsédant. Pas de variété, mais de subtiles variations. Presque chaque poème est centré autour des quatre
images principales qui traversent le recueil : la ville, se détruisant peu à peu, l’oiseau, à la fois témoin, agent ou objet de la destruction, l’homme, et enfin le miroir, terrible miroir à travers lequel nous voyons se
dérouler l’extermination. Jaime Rocha réussit la prouesse d’exploiter le retour de ces images sans jamais épuiser, dans la variation, leurs potentialités. En contrepoint viennent s’ajouter d’autres images, certaines
élémentaires – soleil, eau, terre, boue – d’autres symboliques, comme le serpent, la femme, ou encore l’ange, qui meurt au poème numéro vingt, et dont la mort, célébrée par l’homme auquel il manque précisément
trois doigts, est comme un symptôme de l’extermination en cours. Il ne ressuscitera pas.

 

Quando alguém anuncia a morte desse anjo,

o pássaro esvoaça mais baixo como se quisesse

marcar o homen com as garras.

Quando tenta levantar-se de novo para o céu,

as suas asas pesam como esferas

e o seu voo despedaça-se contra o espelho.

A l’annonce de la mort de cet ange,

l’oiseau plane plus bas, comme s’il voulait

Marquer l’homme de ses griffes.

Quand il tente un nouvel essor vers le ciel,

ses ailes pèsent comme des sphères

et son vol se brise contre le miroir.

 

Le recueil s’ouvre tout de même à d’autres images, qui passent et souvent repassent (il est très rare qu’une image n’apparaisse qu’une fois), mais ce qui frappe, c’est l’absence totale d’arrière-plan, tout est présent à
l’extrême, tout a lieu sous nos yeux brûlés. Mais si nous sommes désemparés, c’est autant par l’extermination elle-même, que l’auteur nomme à la fin o tempo da morte (le temps de la mort), que par le trajet de l’extermination,
très sinueux et en aucun cas simplement ascendant. Les poèmes impitoyables alternent avec d’autres qui semblent donner un répit à la mort, et la fin du recueil laisse ouverte la possibilité d’une « réouverture de la clarté ».
Ce qui demeure pour le lecteur est un secret, un étrange mélange de noir mystère et de révélation, une apocalypse.

Jaime Rocha, Extermination, traduit du portugais par Catherine Dumas, édition bilingue,
Al Manar, Voix Vives de la Méditerranée, Sète, 2010
Article publié dans le numéro 5 de la revue À verse.

Parution juillet 2011 :

Pilar GONZALEZ ESPANA

MEDITERRANEE LATINE
(Espagne)

 

Tout comme le ciel est sauvé par les nuages et les astres, tout comme l'eau est sauvée par sa fraîcheur, son mouvement, ses multitudes submergées, moi je veux que les mots me sauvent.
(Il est nécessaire qu'aucune chose ne se passe. Il est absolument nécessaire que les actions se précipitent dans leur tentative d'être et qu'elles ne soient pas, que rien ne se passe.)
Le temps est un coquillage dans lequel s'écoutent les battements de la vie.
La douleur est un paysage qui change subitement, se transforme, tombe en pluie.

 

 

 

Née Espagne en 1960, Pilar Gonzàlez España publie en 1997 un premier recueil de poèmes, El Cielo y el Poder, qui reçoit un prix du ministère de la Culture espagnol. Suivent Una mano escondida en un cajón en 2004 ; Transmutaciones, 2005 (Prix international de poésie Carmen Conde) ; Retràctiles, publié en 2011. Depuis 1998 ele est professeur de civilisation chinoise à l'Université Autonome de Madrid et traduit de nombreuses œuvres classiques chinoises.

 

 

Bilingue espagnol / français ISBN 2-978-913896-97-0
10 €



Pilar Gonzàlez España, Sète, 2011

 

Pour écouter l'intervention de Pilar Gonzàlez España sur RFI, après sa lecture (octobre 2011) au Salón del libro, à Paris :
http://www.espanol.rfi.fr/cultura/20111102-pilar-gonzalez-espana-palabras-salvadoras

Parution juillet 2012 :

Claudio POZZANI

MEDITERRANEE LATINE
(Italie)

Explique-moi ce que veut dire
porter la nuit
et voir le monde
à travers deux étoiles en fusion
Que ressent-on à être le vent
que tes mains de feuille
modèlent à chaque geste ?
Déjà les vagues du lac
agitées par le silence de cette nuit
attendent tes mots
pour commencer à rêver.

 

Claudio Pozzani, né à Gênes (Italie) en 1961, est poète, romancier et artiste. Ses poèmes ont été traduits en plusieurs langues.
Il organise le Festival International de Poésie de Gênes depuis 1995, ainsi que d'autres manifestations artistiques et culturelles internationales en Europe. Parmi ses œuvres publiées en français, citons le recueil Saudade & Spleen (Editions Lanore - Paris) et le roman Kate et moi (La Passe du vent). Son dernier CD de poésie, La Marcia dell'ombra, paru en Italie en 2010, est resté pendant trois mois dans le top 20 du classement des radios indépendantes italiennes.
Fernando Arrabal l'a défini comme "un maître de l'invisible, un débusqueur de rêves, un voleur de feu. Ah ! que son cœur danse dans l'alcôve fêtée… ".

Bilingue italien / français ISBN 978-2-36426-015-3
>

 

Critique de J-M. Corbusier, Recours au poème, juillet 2015 :

Ce recueil débute par une présence négative, certes un je suis, mais dans l’impossibilité de laisser tourner le monde en rond. Je est un gaffeur aussi bien dans le domaine spirituel que matériel, pire : L’exclu…de cette page déchirée. Espèce de négation de la négation : Le maudit qui a un clou dans le cerveau. Ne rien réussir et n’être atteint par rien, nous sommes au point zéro d’un côté et d’une peur de l’autre. Le monde y est décrit comme une impossibilité d’exister parce que d’un côté rien n’est saisissable et de l’autre, les obstacles à vivre ne peuvent être levés. Une part du rêve éveillé, où à peu de chose près, le possible serait ce rêve matérialisé comme décrire sa propre naissance sans en avoir gardé souvenir. Le réel est apprivoisé par son côté onirique. Navigation intérieure à tous les vents et à tous feux ouverts dans des mondes à la limite de l’étrange et de la peur contre lesquels nous butons. Claudio Pozzani affirme qu’il vaut mieux garder les yeux ouverts dans un délire…qui fuit. Nous sommes le plus souvent du côté négatif du monde.

Seulement des crochets de grues abandonnées
qui dansent dans le vent comme des femmes pendues

Page déchirée comme une déchirure intérieure, le tout dit sans emphase par affirmations directes qui s’accumulent comme des évidences dans un monde à oublier qui se réclame plus de la solitude. Dans le macabre et les destructions parfois des lueurs dansent, des éclats comme pour eux-mêmes. Il semble trop tard, rien ne changera. Quels secours chercher : la mère, l’amante, la religion ? Livre brûlé par des rêves, une présence absence inextricable. Ce sont des textes d’une ronde harmonie, penchés sur le présent et l’étrangeté d’être à deux pas de nous. Ces poèmes proposent leur vie au silence, à cette maturité où se reconnaît la sagesse de durer, longue vie à s’interroger au cœur des mots. « La parole ne sauve pas, parfois elle rêve » dit Yves Bonnefoy.

Tout se fait avec force détails comme si le réel n’existait plus que dans les mots. Le réel se met en place au travers du langage et le monde n’y est plus qu’un fait de langage. Le poème devient un effet sans cause. L’auteur peut tout dire sans retenue, sans référence à la raison, sans liens logiques. Le poème ne renvoie plus qu’à lui-même. Le réel y est devenu une fiction active qui n’offre plus aucune garantie puisque la norme et les codes disparaissent. Notre culture, occidentale est basée sur l’idée de la cause. Si nous voulons sortir de l’ornière collective de la langue et du langage, il nous faudra modifier nos rapports entre les mots.>

L’avant dernier poème : Je danse est une transe :

Et je danse, danse, danse,
et je danserai à jamais
Je danse, danse, danse>

Le dernier poème : J’ai vomi mon âme : préfigure un changement d’être :

Et à présent je me sens plus léger
Je peux nager librement
sans le poids du remords et des méchancetés

C’est un recueil thérapie qui tout au long va quelque part, en tâtonnant, vers une sérénité gagnée après avoir fait cet effort de se découvrir, de s’accepter, de s’imposer au monde pour finalement tenter de devenir autre. Après maintes questions, des débuts de réponses, même, à dépasser ses rêves, à attendre les mots, les siens, seule emprise sur sa propre vie. Cette page déchirée est soi renaissant.>

J’ai vomi mon âme
hier
et je m’en fous

*

Claudio Pozzani, Cette page déchirée. Questa pagina strappata Prix 10 euros, Voix vives de Méditerranée en Méditerranée Editions Al Manar (bilingue)


Claudio Pozzani, Sète 2012

Parution juillet 2013 :

Noni BENEGAS

MEDITERRANEE LATINE
(Espagne)

 

De ce que tu as aimé
tu dois
pas à pas
rebrousser le chemin. Jets de champs de neige fontaine volée.

 

Poète, écrivain et anthologue, Noni Benegas est née à Buenos Aires où elle a étudié la philosophie et les Lettres avant de s'installer en Espagne. Depuis, elle navigue d'un rivage à l'autre entre deux musiques : celle de l'Argentine, celle de l'Espagne. Après avoir écrit pour le quotidien La Vanguardia de Barcelone, elle a obtenu les Prix Platero, Miguel Hernández et Esquío pour ses recueils de poèmes. Une anthologie de son œuvre a été traduite en anglais et publiée en 2007. De Ese Roce vivo (2009), Animales sagrados (2012), Lugar vertical (2012) figurent parmi ses dernières publications.

ISBN 978-2-36426-025-2

10 €


L’auteur fait entrer en tension les exigences formelles de la poésie strophique, avec un déferlement de visions topographiques, architecturales, dont le but semble être de dissoudre, dans une infernale chorégraphie, toute construction susceptible de vous étouffer, comme la maison
amiliale, paralysée par une instance paternelle prostrée, qui ouvre le recueil. Le lecteur est ainsi soumis à une expérience redoutablement efficace de négativité qui trouve son expression la plus radicale dans la description annihilante de Venise. Mais dans cette expérience où rien n’est épargné par la dérision, ni le désir, ni l’art, ni même les possibles figures tutélaires – Luce Irigaray ou Frida Khalo –, il reste l’énergie générée par la quête d’une langue
à la fois charnelle et minérale, d’une écriture, abstraite et viscérale, de « pulpe d’extase » et de pyrite, apte à épouser le tumulte intérieur ; quête au fond très libératrice qui est peut-être la fonction première de la poésie.

DANIEL LEQUETTE, CCP n° 28

Parution juillet 2014 :

Manuel VILAS

MEDITERRANEE LATINE
(Espagne)


« Hommes et femmes qui ne croyez à rien
mais qui êtes pourtant amoureux,
nous vous attendons tous à Ciudad Vilas.
(...)
Elle a dit à tous ses amants « je vous attends à Ciudad Vilas ».

Il a dit à ses nanas « nous nous marierons à Ciudad Vilas ».>

Bienvenue à Ciudad Vilas.

Bienvenue dans la ville de l’Amour. »

 

Ecrivain et poète né en 1962 à Barbastro, Manuel Vilas écrit régulièrement pour les périodiques espagnols ABC Cultural et El Mundo. Il a publié les recueils de poésie El Cielo (2000), Resurrección (15ème Prix International Jaime Gil de Biedma, 2005), Calor (Prix Fray Luis de León, 2008) et Gran Vilas (2012). Son œuvre poétique est parue en 2010 dans l’anthologie Amo. Il est également l’auteur du livre de récits Zeta (2002), et des romans Magia (2004), España (paru en 2008 et classé par la revue Quimera parmi les dix romans hispanophones les plus importants de la première décade du XXIe siècle) et Aire Nuestro (Alfaguara, 2009). Il a publié en 2013 El luminoso regalo et Listen to me

 

ISBN 978-2-36426-036-8

12 €

Parution juillet 2015 :

Casimiro de BRITO

MEDITERRANEE LATINE
(Portugal)

 

Combien de jours pourrais-je survivre
sans ta bouche? Je bois l'eau
qui descend des montagnes, le souffle frais
des ruisseaux et j'écoute en silence
la rumeur lointaine de cet amour.
Séparé de la source ardente
je cherche en tout ce qui vit
ta flamme jamais éteinte.
Que ferai-je de ma rosée sombre?

 

Poète, romancier et essayiste, Casimiro De Brito est né à Loulé en 1938. Il a fait ses études en Algarve et à Londres. Il publie dès 1957 Poemas da Solidão Imperfeita et a fait paraître plus de 40 titres depuis cette date. Il a reçu de nombreux prix littéraires, parmi lesquels le Prix International Versilia pour son œuvre Ode & Ceia (1985), le “Pen Club de Poésie”, pour Opus Affettuoso, le Prix International de Poésie Léopold Senghor, pour son travail poétique, le prix Mário Luzi pour la meilleure œuvre de poésie étrangère publiée en Italie en 2006... Directeur de plusieurs revues littéraires, il a été directeur de collections de poésie et président de l’Association Européenne pour la Promotion de la Poésie. Ses œuvres figurent dans plus de 200 anthologies, publiées dans plusieurs pays et traduites en 27 langues. Nommé Ambassadeur Mondial de la Paix (cercle Genève), il a été directeur des festivals internationaux de poésie de Lisbonne, Madère et Faro.

ISBN 978-2-36426-057-3

12 €

La critique :

Casimiro De Brito : Aimer toute la vie, et autres poèmes

PAR CHRISTIAN TRAVAUX

Seul celui qui a longtemps souffert
pourra écrire un poème d’amour.

Ainsi commence – par une référence indirecte à une citation célèbre, le concept de « l’éprouvé », chez Rainer Maria Rilke1 – le recueil Aimer toute la vie de Casimiro de Brito. Des poèmes courts, parfois très courts, quelques vers, des vers eux-mêmes très courts, à peine quelques syllabes, une histoire mise en morceaux, disloquée, d’une vie à deux. Pour dire le désir, le plaisir, la jouissance d’un homme et d’une femme. Et leurs gestes, quand ils se retrouvent, et que leurs corps, nus l’un et l’autre, se caressent, s’entre-pénètrent. Le corps de l’autre, quand il s’ouvre, qu’on entre en lui, et qu’il vient s’offrir et trembler – et jouir aussi. Des mots crus, et parfois très crus, comme « sperme, fente, sueur, salive, sexe, anus, trou, mamelon », qui paraissent, et font juter la langue et la voix, qui étonnent, et transgressent, qui trouent la page. Mais qui sont jetés dans l’orage d’une langue emplie d’images, où le corps de l’autre devient conque, fleuve, étoiles, ou fleur éphémère, grotte, ou rosée.
Poèmes d’amour, sans nul doute, mais textes de deuil aussi, d’oubli, de perte. Des poèmes de « fin d’amour », comme le dirait Apollinaire. Un homme se souvient d’une femme, s’en afflige, s’en désespère. Son désir, qui, souvent, s’ose, s’expose, et se montre crûment à la lecture, dans le même temps vient s’abattre et tomber en pleurs. La lumière pèse, là où l’amour risque à se dire. Et les amants, qui se sentaient vulve, seins, ou sexe dressé, ne sont plus que pierres défaites, neige tombée sur l’ouvrage de la mémoire. À relire ce mince recueil, on respire, on ressent partout l’absence, cette absence de l’autre. On devine un chemin de peine, et de silence, et de douleur, de temps perdu qui n’est plus et qui ne reviendra plus. Lorsqu’on est – comme le dit si bien Casimiro de Brito – séparé de la source ardente, rien n’existe plus qu’au passé, de l’amour qu’on a vécu. Et tout n’est que cendres, et qu’images, et silence dans la mémoire. Blessures, et peine.
La mémoire, comme le dit encore de Brito, est comme une barque à peine suffisante pour franchir cette distance qui nous sépare des morts, des absents et des morts, de tous ceux que l’on a aimés. Alors, c’est alors qu’il nous faut revenir à l’origine, au début de l’histoire d’amour, comme à l’ouverture des corps. Revenir et comprendre un peu ce qui s’est joué en dedans, dans les corps, et dans la mémoire des corps, dans la trace qu’un corps laisse en l’autre quand il s’abandonne. C’est alors qu’il faut chercher ce vent qui se lève parfois dans les mots, et dans l’émotion d’un langage qui dit le corps. Un vent frais. Une lumière chaude, qui vient réveiller, dans l’écrit, les caresses, les braises éteintes. Et trouver une aide, un secours, dans les mots ou dans l’écriture, à ce qui fut bonheur et joie, et délices et pleine jouissance, et qui ne s’écrit plus qu’au passé.
C’est alors qu’il faut écrire, comme Rilke le voulait, alors seulement « qu’il peut arriver qu’en une heure très rare (…) se lève le premier mot d’un vers ».
Et recommencer à aimer.

Parution juillet 2016 :

Paulo José MIRANDA

MEDITERRANEE LATINE
(Portugal)

 

 

je suis l'horizon du vent du nord
un risque tordu et indéfini le long du mur de la planète

une douleur à l'image du dieu inexistant
(...)

 

Paulo José Miranda est romancier, poète et drama-turge. Il publie en 1997 un premier recueil de poèmes, La voix qui nous trahit, distingué par le prix Teixeira Pascoaes. Paraît ensuite Triptyque de la création, une série de romans sur les auteurs portugais du XIXe siècle. Il remporte la première édition du Prix José Saramago en 1999 avec Still Life, la deuxième partie de la trilogie.
P. J. Miranda reçoit en mai 2015 le Prix de la Société portugaise des auteurs et le Prix SPA / RTP (Réseau de télévision portugaise) pour le meilleur livre de poésie, avec Exercices de l'homme. Installé depuis 2005 au Brésil, il vit actuellement à Fazenda Rio Grande, dans la région métropolitaine de Curitiba. Il est membre du PEN club portugais depuis 1998.

ISBN 978-2-36426-076-4
12 €


Paulo Jose Miranda : Autoportraits – Auto-retratos

PAR CHRISTIAN TRAVAUX

Se dire. Toujours se dire. Puisqu’écrire, ce n’est que cela. Montrer visage. Étaler ses veines sur la table. Poser son foie, ses os, ses organes, son intérieur. Puisqu’il n’est possible jamais d’y échapper, ou d’échapper à soi-même. Puisque, toujours, dans la syntaxe et dans les mots, dans la trace d’une syllabe, le geste scriptural simplement, nous nous disons. Toujours nous nous disons. Et nous laissons portrait de nous.

Autoportraits est donc un livre sur l’écrire, sur l’écriture. En un choix de 28 portraits, le plus souvent en une page, plus ou moins, Paulo José Miranda ose s’écrire, ose se décrire continûment, sans afféteries. Juste soi, devant, face à soi. Et ce n’est pas une mince tâche. Car, quoi dire pour ne pas dire ce qui vient s’exhiber d’abord, se montrer pour cacher le reste ? Quoi montrer, pour ne pas montrer qui on ne veut pas que l’on voie ? Quoi écrire pour se décrire ? La vie n’est pas de mots, n’est pas faite de langue et de voix. Et l’être n’est pas de syllabes. Aussi tourne-t-on après soi, doit-on toujours recommencer, 28 fois dans un choix d’extraits, afin de saisir ce qui est, ce qui vient, ce qui accompagne, et qui fait de nous comme notre ombre, un visage, une identité.

Pourtant, ce disant, Miranda dit aussi, bien évidemment, la vie qui est, la vie qui va. Un ensemble de notations du quotidien qui rend sensibles ces courts textes, ces vers jetés : les fruits pourrissant sur la table ; le soleil, un banc du jardin ; les pigeons roucoulant au loin ; et le cathéter qui se rompt ; l’infirmière vient. Toutes choses qui nous arrivent, et nous font soi, font notre vie – comme cette feuille qu’on voit tomber et à quoi on s’identifie. L’on traîne son ombre, comme soi, comme figure de soi. Et on ne cesse de l’interroger. Qui donc es-tu ? Qui suis-je donc ? Le poème parle, et se tutoie, et s’interpelle, pour comprendre quelque chose à l’être. Et au fait d’être.

Car, enfin, il y a la mort. Paulo José Miranda ne pense la vie, l’existence, qu’à partir de ce terme instable, de cette fin. Tout s’éclaire par cette borne. Tout prend raison par ce mur blanc. Notre tête sortant du ventre de notre mère. Notre chemin, qui soulève des monceaux de terre pour nous recouvrir peu à peu. C’est de cela, et de cela seulement, qu’il dit bâtir son existence. Une odeur de cadavre imprègne nos vêtements. Et nous tombons, continûment, dans cette vie, dans la mort, en semant des fosses, des trous d’oubli, sur notre route. Aussi faut-il (comme il fait) conserver, conserver toujours, comme l’on peut, et bien faiblement, maladroitement, là ce qui naît sous nos yeux, chaque jour, toujours. Aussi faut-il noter cela, ce qui vient et le protéger, afin que la tombe qui s’ouvre devant nous, toujours un peu plus, ne l’emporte pas tout à fait.

Et que l’on meure, acceptant de devoir mourir, et s’apaisant.

CCP, mars 30, 2017