{  } Éditions Al Manar Arts et littérature des pays du Sud méditerranéen

Parallaxes

le livre , l'auteur , l'illustrateur, la critique

Collection "Poésie"

 

 

 

.naire des permanences qui trav

Un volume de 80 p. sur Bouffant ; couverture et quatre interventions de Joël Leick.

 

 

 

 

 

1000 ex courants

30 ex de tête tirés sur Rives d'Arches rehaussés de multiples interventions de Joël Leick
sous emboitage décoré par l'artiste.

Une série exceptionnelle composée d'un coffret décoré par l'artiste, d'une œuvre sur bois deJoël Leick
et d'un exemplaire simple.

ISBN 979-10-90836-20-4
DL 2è trimestre 2013

Le livre

 

Depuis ce corps devenu douleur

où comme d’un abîme dans la chair

quelqu’un, encore, respire.

 

..… / …..

 

 

   

Parallaxes : tirage de tête et emboitage

 

   

Parallaxes (tête)

   

Parallaxes (tête)

L'auteur



Lionel Jung-Allégret est né le 29 septembre 1962 à Neuilly sur Seine. Hormis deux années d’adolescence passées en Iran, il a vécu et vit à Paris, ses racines affectives et imaginaires étant toutefois les rivages de la Méditerranée et particulièrement les monts de la forêt des Maures dans le Var. Écorces a d’ailleurs été en partie écrit au Rayol-Canadel. Il a suivi des études de sciences politiques, de droit et de philosophie du droit. Il exerce la profession d’avocat à Paris et est également chargé d’enseignement à l’Université de Versailles.

Il a consacré ses années de jeunesse à l’écriture et particulièrement à la poésie, puis il a cessé pendant quasiment vingt ans. Depuis 2009, s’est imposé un retour inattendu à l’écriture et à la poésie, comme une démarche évidente et nécessaire de recomposition et de rassemblement de soi, un besoin de connexion avec la réalité passant par ce travail « d'unification de la pensée et de l'émotion » prôné par le poète argentin Roberto Juarroz. L’écriture du poème Écorces a ainsi été fondatrice d’un retour à la poésie et une expérience de conversion au monde passant par la réappropriation du langage qu’elle propose. Son travail actuel, privilégiant des textes de format également long, essaye d’exprimer des lieux de passages et de réconciliations entre notre appartenance au monde et l'interrogation de ses création et finalité.

Revue Phœnix


Lionel Jung-Allégret en lecture
librairie La Hune, 26/06/2013

Le peintre


Joël Leick. 2013.

Joël Leick, photographe, peintre et graveur, né à Thionville en 1961, vit et travaille à Paris. Il a réalisé de nombreux livres de dialogue avec certains poètes et écrivains essentiels de notre époque, notamment avec Michel Butor, Bernard Noël, Roger Caillois, Aimé Césaire, Roland Chopard, Charles-Albert Cingria, Patrick Chamoiseau, Antoine Emaz, Guy Goffette, Ludovic Janvier, Charles Juliet, Gilbert Lascault, Daniel Leuwers, André Pieyre de Mandiargues, Henri Meschonnic, Yves Peyré, James Sacré, Leïla Sebbar, Guy Goffette, Pierre Bergounioux…

Mais Joël Leick est également auteur ; AEncrages & Co, Fata Morgana, Passages d'encre, Editions des Brandes, Al Manar figurent parmi ses principaux éditeurs.

On lira avec intérêt les études consacrées à son travail, notamment : Pascal Fulacher, Six siècles d’art du livre : de l’incunable au livre d’artiste. Paris : Citadelles-Mazenod / Musée des lettres et des manuscrits, 2012 : pp. 240-241.
Christophe Comentale, « Joël Leick, de la feuille de papier aux livres d’artistes », Art et métiers du livre, 2012 (292), pp. 72-80 : ill.
Daniel Leuwers, « Les très riches heures du livre pauvre ». Paris : Gallimard, 2011.


Vitrine, librairie La Hune, juin 2013

La critique

« SOUS L’AGONIE, LES INSECTES ATTENDENT»


Au commencement du poème, il y a le blanc. Blanc du silence figé de la mort. Blanc sidéral qui infuse la mémoire. Avec la montée des insectes calcinés sous les visages se dépose le temps. Comme autant de peaux sur la page. Variant les jeux typographiques et les angles d’approche, ménageant les blancs / les silences, Lionel Jung-Allégret interroge l’espace. Interruptions qui couturent l’ensemble où se croisent les voix.

Au commencement de Parallaxes, il y a le corps douloureux du père, respiration à trois temps, de « la nuit, excédante » à « l’aube, tumorale, numérotée d’énigmes. »

« quelqu’un, encore, respire. »


Une première pause ponctue le poème autour d’une double suite de cinq [et non de trois] points de suspension [points de suite ou point d’orgue ?].

Respiration. Silence.

….. / ….. [cinq points de suspension|espace fine|barre oblique/espace fine|cinq points de suspension]

Un second temps fait irruption, en neuf poèmes, marqué par l’italique et la voix du « Tu » qui ramène à elle, avec l’enfance, les cendres froides, la mer grise et les enfants morts. Temps marqué par la blancheur et par l’intrusion du passé dans la mémoire. C’est le temps « d’avant », diffus de souffrances et de blessures, de failles où gisent les cris ; temps de lourdeurs ; de pesanteur de pierre, d’exil déjà, de solitude.


« Il y a des visages comme des couteaux sous l’étreinte brûlante de la chair. »

Et toujours les insectes qui crissent, sauterelles liées aux souvenirs.

Respiration. Silence.

….. / …..

Ainsi va le poème, de Voix en voix. De voix en voiles, « douleurs muettes », « lumières diffuses » et « insectes figés dans l’ombre verte ».

« Il restait dans la lumière des grandes voiles affalées sous les yeux déchirés de l’enfance, des pâturages blanchis de sel où fauchaient les lames gisantes de la mémoire. »

Il y a quelque chose d’un corps qui se déchire, s’absente, purule, se désagrège. Assailli d’images sous les draps (les « lourdes voiles » ?), le grand corps malade veille en toutes choses aux progressions insidieuses de la mort. Celle du cycle des plantes, soumises au « retournement des trajectoires ». Celle du jour qui cède la place à la nuit. Celle de la sève qui s’assèche pour laisser place au dépeçage des artères. Jusqu’à résignation.

Respiration. Silence.

….. / …..

Parallaxes ?
D’autres mots traversent. Parataxe/paratexte/paralipomènes/paradigmes. Parallèles. On rassemble tout ce que la mémoire tient à sa disposition de termes savants (composés ou non à partir du préfixe « para ») pour tenter une approche du mot Parallaxes qui donne son titre au recueil de Lionel-Jung Allégret. Peut-être s’agit-il d’une figure de rhétorique oubliée ? Soudain, la liste tournant court, la consultation du dictionnaire s’impose : le Trésor de la langue française propose une série de définitions ayant trait à l’astronomie mais dont la première, qui est aussi la plus simple, semble éclairante :

« Incidence du changement de position de l’observateur sur l’observation d’un objet ».

À lire le recueil de Lionel-Jung Allégret, il est aisé d’imaginer que l’objet recherché par le poète est bien celui d’une variation sur la distance angulaire et sur les changements de position. Comment, en effet, appréhender une réalité obsédante sinon en variant les modalités d’écriture dont le poète dispose ? Passant du « je » au « tu », du romain à l’italique, mariant les polices de caractères — des caractères avec empattements aux caractères bâtons —, scindant la page par un filet [trait] horizontal en deux pavés typographiques distincts, le poète joue avec la mise en espace et croise les angles de lecture. Ainsi est-il possible de combiner les modes de lectures – horizontal/vertical — ou de s’en tenir à une lecture linéaire. En se focalisant sur ce que le recueil compte de textes écrits en caractères romains. Ou sur tout ce qui est en italiques, au-dessous du filet qui divise la page.


« J’entendais les douleurs muettes
et l’inquiétude tapie dans la mutité.»


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« cela ressemble à une plaque de silence qui se retourne ; on est dedans, on y entre, on en ressort ; jamais tout à fait dedans, jamais tout à fait dehors ; peut-être ne reste-t-il que la surface où l’on se tait, où l’embarras de la parole s’éloigne ; qu’il fallait cette réclusion, pour que reflue l’extérieur, pour que s’ouvre le regard ;»… (p. 31)


Ce chassé-croisé, pourtant, ne cesse de ramener le regard au centre. Il le fixe sur la thématique qui émerge de cette structure combinatoire. Autant dire sur la faille. Une faille ancienne, originelle. Maladie du corps d’où survient le mal-être de l’âme, la constante musicale qui se dégage du recueil est celle d’une souffrance incurable :

« Sous l’agonie, les insectes attendent ».

….. / …..

Accompagné par les interventions originales de Joël Leick — paysages aux arbres décharnés ou intérieurs mystérieux — Parallaxes garde entre les pages le secret de ses abîmes et laisse dans la mémoire sa trace assourdie de cendres douloureuses.

Respiration. Silence.

.... / ....

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli, in Terres de femmes

L
Lionel Jung-Allégret, lecture et signature à la librairie de Maurin, au Rayol-Canadel
J
Joël Leick au Salon Pages, novembre 2013


 

Parallaxes, Lionel Jung-Allégret, interventions de Joël Leick
Editions Al Manar, mars 2013 – 80 pages – 16 €

C’est comme si tout se déplaçait sans cesse. Qu’il n’y avait aucun lieu.
Comme si l’on n’avançait jamais.

Mû seulement dans l’abîme de ce qui s’en va.
ΠΑΡΑΛΛΑΞΙΣ1

         « Depuis ce blanc qui m’étreint », « depuis ce silence qui vrille », « depuis ce corps devenu douleur »… Une anaphore ouvre les trois premières pages de Parallaxes de Lionel Jung-Allégret. La préposition, répétée, a-t-elle ici une valeur temporelle ou spatiale ? Confusion : le point d’observation se déplace et illustre le titre.
         Sur une courbe, où se situer pour percevoir et mesurer ? Tout dépend du point où se tenir pour regarder – écrire ? A la fin de ces trois pages, une ponctuation inédite (..…/..…) indique que rien ne se clôt. A suivre. Tourner la page. Nous lisons en ce livre un poème unique qui s’élève en une polyphonie que chaque graphie (caractère garamond ou arial, romain ou italique) distingue. Plusieurs voix en une seule : le signe typographique .…./….. précède les changements de caractères. Un seul poète nous parle de lieux (temps ?) différents. Le poème est fragmenté, divisé mais constitué d’un flux continu et à suivre.
Les différentes voix peuvent être simultanées, celle du dessous étant bien sûr placée en bas de page, après un filet fin (celui que l’on utilise pour séparer les notes de bas de page du texte).
         A la fin du livre, la voix de dessus disparaît, la voix de dessous, sous son filet fin, sous le sol des vivants, occupe seule la page. Est-elle en terre cette voix qui venait commenter, ranimer le blanc des souvenirs fragmentés ? Voix blanche à son tour devant sa survie au seul secours d’une dernière page qui n’ouvrirait pas sur d’autres ? On pourrait croire en effet que tout est fini, « il n’y a rien à regarder ». Mais voilà, page suivante, le signe typographique plusieurs fois rencontré (.…/….) nous dit que cela continue. Encore.
A l’initiale, on part du père, « ce blanc », « le visage embaumé», du sépulcre : les mots sur la page versent un autre temps sur le silence, celui des signes, déroulés, coulant comme sable et l’italique égrène les signes du souvenir, d’une origine. Ce serait lire dans les astres « une nouvelle Terre annoncée dans les cieux », un temps mythique pour fonder la parole, mythe de la blancheur ancestrale (famille du terme blanc- déclinée : adjectif et nom en un même vers ou phrase car, en italique, le vers ne compte plus ses syllabes, il s’allonge et couvre la ligne de ses lettres qui débordent).
         Force de litanie, à l’anaphore succède le pronom « tu ». Monologue, adresse à soi au passé ou dialogue avec le père disparu, pour faire réapparaître sur le blanc la multitude des insectes, « sauterelles amassées comme des herbes vertes au pied des arbres ». Remémoration des figures paternelle et maternelle, « ce temps qui gémit encore », « c’était avant ». On lit l’alternance des temps de conjugaison : un imparfait intemporel, duratif et onirique semble suspendre en un passé mythique ce qui fut (« Tu percevais alors l’illusion de la lumière »), le passé composé le chasse (« Tu as connu la violence souterraine de la chair ») et la ronde revient au blanc que l’écriture combat dans son sablier éternel. La lutte se mesure à ce qui ploie :
« Et à l’extrémité / tu as vu l’exil / déjà, qui pesait dans la lumière. »
         De la lumière à la lumière (elle ouvre la page 20 et clôt la 21), des insectes, des pansements, des souillures. Temps exposé, perceptible dans le corps devenu barrière ou mur. Changement de caractères d’imprimerie, on revient au romain, droit sur la page pour l’aube touchée par la blancheur puis la neige. Quelles atteintes traversent la lumière que les parallaxes, multipliant le point d’observation, permettent de déplacer ? Le blanc se diffracte (neige, craie, sel) alors que sur la page se rencontrent cette fois les deux types de caractères, romain et italique, le second appuyant la vocation descriptive du premier en introduisant des commentaires (inflexions ou réflexions). Deux points de vue :
« C’est une heure de solitude. Presque une fissure. »

Puis, en bas de page :

« on ne sait s’il s’agit de la naissance d’un vide, ou de son retrait »

         Coexistent également un temps individuel, humain, perceptible à l’aune d’une vie, en face d’un temps mythique, envisageant l’origine des sphères et la perception de l’infini. Le narrateur, de ces positions diverses, observe par déplacements successifs de la conscience.
         Or le temps mythique s’enracine (se vivifie) par le passage constant dans le corps du narrateur :
« Etait-ce un enfant perdu ou un oiseau captif dans ma bouche

qui appelaient au loin pour la hauteur ? »

De même, l’"intervention" de Joël Leick déborde la première de couverture. Au centre de la représentation, un noyau. Un œil ? Il se répète (se reflète) sur la quatrième de couverture, en écho ou reflet modifié tandis qu’une ligne, une trajectoire, traverse le dos du volume pour relier les deux cercles cyclopéens. Autour du premier noyau, des failles se creusent – ou se comblent. D’autres "interventions" de Joël Leick introduisent des formes dans le livre : branches (ramifications ?) où l’on voit « un arbre squelettique interroger le ciel ». Tout est lié et se rompt : on ne saurait dire où se situer sur l’axe du temps, celui de l’espace ou de la conscience. L’origine et la mort se jouxtent, le point source échappe ou se déplace. « Des ouragans de trous », comme un essaim de sauterelles dévastent, et l’on mesure le temps au changement du point d’observation « pour demeurer indemne » sans y parvenir.
         Les éléments sont au diapason de la géométrie des corps : « soleil obscur » ou neige, au même instant. Les oxymores se télescopent et se rayent, le narrateur n’hésite pas à rapprocher les insectes et l’oubli qui se creusent dans le même mouvement. Ou encore ce sont les insectes qui attendent le corps sans vie pour le réduire.
         Sidérale perception d’un cosmos accru alors que le corps, étrange ou étranger, rappelle sa présence en dehors de soi, cantonné à la souffrance et l’oubli :
« Et mon corps, que fait-il là // dans l’immensité silencieuse des sillons ? »
         D’une faiblesse constitutive, humaine condition, faire un poste d’observation à perception variable. Source de vertige mais aussi d’une interprétation plurielle comprenant (unissant) l’immense et l’infime en pareille douleur.

Isabelle Lévesque
1.ΠΑΡΑΛΛΑΞΙΣ : en grec « parallaxe »