{  } Éditions Al Manar Arts et littérature des pays du Sud méditerranéen

Petit Musée portatif

le livre , l'auteur, l'illustrateur, la critique

Collection "Poésie du Maghreb"

Abdellatif LAÂBI

 

Petit Musée portatif

dessins de A. Sadouk Découvrez Sadoouk et son oeuvre

 

 

 

Poésie du Maghreb
Al Manar

 

18 exemplaires de tête, typographiés sur Vélin d'Arches, rehaussés de l'une des 18 aquarelles originales de
Abdallah Sadouk.

1000 exemplaires typographiés sur Centaure ivoire.

 

L'exemplaire courant : 21,50 €

 

ISBN 2-913896-14-6
avril 2002

Le livre

Recueil des poèmes consacrés par A. Laâbi à la célébration des oeuvres d’art et des objets qui l’accompagnent chaque jour et auxquels va sa tendresse. Chaque poème est accompagné de la reproduction (NB ou quadri) de l'oeuvre ou de l'objet qui l'a inspiré. Les objets ont été dessinés par le peintre marocain Abdallah Sadouk ; les oeuvres, photographiées.

Chaque page (ou double page) contient donc un texte, et une illustration.

 

Etagère I

 

Dans les niches du temple
des boules d'ambre
de petits fossiles
une cafetière désaffectée
Sur son toit
deux vases de fleurs au cas où
Les convives
s'arrêtent parfois
et trouvent que cela est beau
Cela
quoi ?

 

Table hexagonale

 

Belle brune

Cascade un peu figée
de ses hanches
Arcades tremblées
de ses cuisses
Hexagonale à souhait
Meubler
n'est pas son fort
Elle se tient donc à l'écart

 

SALADI

 

L'arbre est féminin
au grand dam
de la langue française
Elle arbore ses seins nus
au grand dam des barbus
musulmans de la dernière heure
Elle est la source antique
protégée par les cierges
le scorpion
et le damier du destin
Le ciel en est ébloui
et les oiseaux préfèrent ses branches
aux replis mièvres de l'azur
L'Eden à ses pieds
dispense son eau de jouvence
aux baigneurs en conciliabule
De quoi peuvent-ils débattre
sinon de la douce folie
de la Créatrice ?

L'auteur

 

Abdellatif LAÂBI, poète, romancier, hommes de lettres, sans doute le plus connu en France des poètes marocains, du fait de son engagement au service de la liberté d'expression (payé de huit ans et demi d'emprisonnement à Kenitra) et, depuis une vingtaine d'années, des liens qu'une activité littéraire multiforme lui a permis de nouer aux quatre coins de l'Hexagone.


Au Marché de la poésie, Paris; juin 2009

L'illustrateur

Abdallah SADOUK vit et travaille à Saint-Ouen, en région parisienne, et à Casablanca.

1967-1970 Ecole Nationale des Beaux Arts, Tétouan, Maroc.
1970-1976 Ecole Nationale des Arts décoratifs, diplôme de décorateur section sculpture. Atelier M.Auricoste, Paris.
1976-1978 Ecole Nationale des Beaux Arts, diplôme d'Arts plastiques, section dessin, atelier de M. Jean-Marie Granier, Paris.
1978-1980 Licence d'Arts plastiques Paris I. Sorbonne, atelier de M. Paul Armand Gete.

Aujourd’hui Sadouk demeure un paysagiste abstrait ; les références à ce qu’on pourrait appeler un "cubisme impressionniste" sont toujours bien présentes dans ses toiles. Mais sa palette s’est éclairée ; la géométrie de ses compositions s’est aérée. Pas de rupture dans ce travail, mais une évolution lente, une plus grande ouverture au monde. De la rigueur dans la représentation du visible. Un travail obstiné, en profondeur, qui gomme le détail pour dévoiler les lignes de force d’architectures ou de bords de mer baignés de lumière — de cette lumière tout intérieure que l’artiste expatrié porte en lui. Sadouk évolue bien. Certains esprits chagrins voulaient voir en lui un peintre décoratif : ils faisaient fausse route. Sadouk Abdallah est un créateur. Un créateur serein, qui ignore la morosité ambiante ; ses oeuvres, enracinées dans la culture berbère saharienne, sont tournées vers un avenir dont, lumineuses, elles chantent les promesses. Le peintre avance, occupé seulement de son art, modeste comme le sont les vrais artistes : ils savent que leur travail a besoin de temps pour être reçu, et apprécié.

A. G

La critique

Avant-dire

“Les objets élus jalonnent une vie de partage. Ensemble, ils ont traversé les épreuves, connu les mêmes errances, voyagé de concert.

Le Petit Musée Portatif porte le signe de cette intimité tendre. Au cours des années, il a fini par constituer l’essence de “la Maison’’, ce berceau de l'Etre dont Bachelard a souligné la féminité profonde. Il apaise et éclaire, parce qu'il parle de la terre d'origine avec bonheur, assurant le lien indispensable avec le "d'où je viens". Il jette des ponts, tisse des résonances inattendues entre l’ici et l’ailleurs, entre légèreté et gravité. Sans lui, l’écart consenti serait peut-être écartelant.

Ainsi le Moucharabieh est-il le pivot central de la demeure, celui dont il faut d’abord trouver la place, à chaque nouvelle installation. Autour de lui les autres objets viendront s'ordonner avec naturel. Et il rayonne d'autant plus qu'il est "déplacé". Sous le climat d'Île de France, sans doute détient-il une fonction solaire. Il en va de même pour les petites tables au fort parfum d'orient, les étagères aux motifs floraux ou géométriques selon la ville d’origine, Rabat ou Tétouan, les broderies des femmes de Fès, les calligraphies traditionnelles de Tunis... Abdellatif Laâbi n’a cure de la frontière entre artisan et artiste. Le rebelle, l’insoumis salue et élève au rang d’oeuvre d’art un encrier de terre cuite, un coussin, une chaise ancienne, objets que nul ne songeait à célébrer, dans les années soixante, sous la poussée aveuglante du “modernisme” obligé.

Musée ! Cela sonne avec quelque solennité ! Il en faut pour dire la profondeur humaine tissée, cachée, magiquement retenue dans la matière...

Mais déjà la joyeuse capacité d’humour de Laâbi ramène les choses à leur juste dimension : Portatif ! Autant dire à usage exclusivement personnel. Portatif et réduit comme la maison errante - théière, coffre, tapis déroulé chaque soir sous la tente - du bédouin du désert d'autrefois, nomadisant à travers sables.

Françoise Ascal

Le Petit Musée portatif d'Abdellatif Laâbi

Le Petit musée portatif d’Abdellatif Laâbi est un livre magnifique, construit comme le catalogue d’une exposition qui comprendrait à la fois des objets, des tableaux, des photos et des mots. A chaque page, images et poèmes sont mis en regard. Les poèmes décrivent et prennent pour prétexte des objets – que les aquarelles d’Abdallah Sadouk (reproduites en noir et blanc) représentent –, et des œuvres de peintres contemporains (à l’exception du Jardin des délices de Bosch).

Trouvant, au centre de ce musée, les portraits de la mère et du père, le visiteur est invité à accomplir ce parcours comme une autobiographie poétique, dans laquelle les choses et les signes forment autant de jalons dans le temps d’une vie et dans l’espace dessiné par l’exil. Recueil de poèmes donc, mais aussi album de photos de famille, galerie privée, mémento, florilège. Mais, de l’hétérogénéité du fonds, ce qui ressort c’est l’unité des thèmes, le jeu des correspondances, des séries, des parallélismes, des rappels, des motifs : bref, la cohérence d’un univers. A petites touches, Laâbi énonce un art poétique qui a trait à l’oubli et à la mémoire et au rapport entre les images et les textes.
Première série : le parti pris des choses.
La dernière pièce du recueil, à propos des mille et une lettres enfermées dans un coffre clouté, annonce « l’oubliette / où finissent / toutes les œuvres humaines ». A cette lumière, les choses et les mots sont considérés comme autant de réceptacles du souvenir que le poète ravive. Les objets sont marqués par le temps et l’usage : moucharabieh patiné, table ronde fêlée, table carrée déchue, chaise bancale, diplôme coranique jaunissant, « cafetière désaffectée », « bout d’ivoire échoué ». Mis à l’écart, ce sont des « objets orphelins ». Mais, en même temps, ce sont aussi des objets que la parole et le dessin ont sauvé du déluge. Ils retiennent un peu le temps, tels ces bâtons de pluie dans le bois duquel s’inscrit la mémoire, tel ce coussin qui est le souvenir de la somme des heures passées à broder, tel ce diplôme coranique qui atteste du « labeur de mémoire » de l’apprenti. Tous ces objets portent avec eux un peu de Meknès, de Fès, de Tétouan, de Damas, de la rue des Sept-Tournants. Ce serait cela la « drôle d’éternité » du portrait de la mère, et l’éphémère de l’instant que fixe la photo du père « retenant son souffle ».
Seconde série : le musée imaginaire (avant ou après la visite, on consultera d'Abdelkébir Khatibi, L'Art contemporain arabe, Neuilly/Paris, Éditions Al Manar/Institut du Monde arabe, « Approches et rencontres », 2001).
Laâbi commente, prolonge, questionne et s’inspire des tableaux des peintres marocains Mohammed Kacimi, Jilali Gharbaoui et Abbas Saladi, de Laura Rosano, de Mahdaoui, de Bazaine, de Chebaâ, de Miloudi et de Farzat.
Cette série picturale n'est pas coupée de la première, mais est déjà annoncée dans les arabesques du moucharabieh. Et surtout par ses poèmes, Laâbi souligne la présence de l'écrit dans la peinture. Il attire l'attention sur « l'écriture sacrée » dans les toiles de Kacimi, sur les « signes » hiéroglyphiques de Miloud. Il retrace à partir de la calligraphie monumentale de Mahdaoui, le mythe de « l'alphabet prolixe » et de « la lettre de l'homme ». L'écrit se lit jusque dans les «griffures» de Gharbaoui.

Dans le Petit musée portatif d'Abdellatif Laâbi, « les convives / s'arrêtent parfois / et trouvent que cela est beau / Cela / quoi ? » Les arbres de Laura Rosano et de Saladi, les choses et les mots.

Antoine Hatzenberger
Limag, www.limag.com

A propos de Petit Musée portatif

Le Musée portatif est un recueil de poésie de Abdelatif Laâbi illustré par le peintre Abdellah Sadouk. Les poèmes sont tendrement espiègles, les illustrations légères. On saura tout de l'intérieur de la maison du poète après la lecture de son musée portatif. L'expérience force l'attention. Le poète ouvre son espace intime à ses lecteurs. Il expose aux regards de tous les objets qui comptent le plus à ses yeux. Des œuvres d'art évidemment, mais également des objets divers auxquels il accorde une valeur sentimentale. Il a intitulé son recueil de poésie Petit Musée portatif. L'expression est modeste, affectueuse, sans prétention, plaisante, pour inviter les lecteurs à parcourir sans façon la géographie artistique de prédilection du poète. Abdallah Sadouk a mis son art au service du peintre lorsqu'il s'agit d'encrier, d'étriers, d'un bonhomme chinois, d'un coussin brodé, d'une étagère ou d'une table. Il a transformé en aquarelles très légères ces pièces.
Il aurait été facile de les reproduire par le truchement de la photographie, mais le poète et l'éditeur ont voulu qu'un peintre soit présent dans ce livre pour souligner le caractère plastique du musée portatif. Ils ont eu raison, car Sadouk a montré une partie inconnue de ce qu'il sait faire. Ses aquarelles dotent d'un supplément d'art les pièces du poète. Dommage qu'elles soient reproduites en noir et blanc ! Au reste, l'illustration est à la fois plastique et verbale. Les illustrations de Sadouk sont assujetties à la configuration de l'objet qu'elles reproduisent. Elles créent cependant un rythme plastique accordé à celui qui naît de la lecture des poèmes.

Aujourd'hui le Maroc, n° 247, 25-27 octobre 2002

L'Hôte généreux
PETIT MUSÉE PORTATIF ABDELLATIF LAÂBI Al Manar 67 pages, 21,50 e

À " celui qui décidément ne prend pas racine ", au poète en exil permanent qu'est Abdellatif Laâbi, Françoise Ascal a demandé de livrer les objets qui composent son espace intérieur. La demande est belle, émouvante ; elle répond au don permanent qu'est l'œuvre du Marocain. Elle donnera naissance, surtout, à un livre magnifique rehaussé des dessins d'Abdallah Sadouk. Laâbi y a répondu en choisissant des objets souvent modestes, détenteurs d'une mémoire familiale, d'une douleur parfois, d'une humilité toujours. Le choix fait, Abdallah Sadouk est venu chez le poète dessiner entre autres, une chaise de circoncis "Acquise/ plutôt cédée à dix dirhams/ avant l'arrivée/ du marché de l'art", une table syrienne, un encrier, une table carrée aux tiroirs secrets : " Dans les années noires/ elle a celé/ des documents compromettants " mais aujourd'hui elle ne sert qu'à ranger les objets usuels et " Elle doit vivre cela/ comme une déchéance ". Les dessins donnent une épaisseur floue aux objets, comme s'ils venaient apparaître à peine à la surface de la mémoire. Abdellatif Laâbi a proposé également des peintures et des œuvres d'amis artistes, reproduits ici par le biais des photos de Laydi Maroufi. Ce que l'on voit alors est invisible : il s'agit d'histoires d'amitié, de respect qui viennent tisser souvent l'Histoire douloureuse du siècle. Deux photos bouleversent particulièrement : celle de la mère d'abord, au regard retenu de colère, celle du père, ensuite, concentré sur sa dignité. Elles bouleversent d'autant plus que chaque objet, chaque tableau et chaque photo sont commentés, en vers, par le poète. Et ce qu'il dit de la mère, associé à son regard perdu, fait lever, bien plus qu'une histoire personnelle, l'histoire de tout un peuple. Sans quitter pour autant l'intimité de la confidence.

Par son humour, posé délicatement sur des blessures ou de la colère, Laâbi a l'extrême élégance de ne pas faire de nous des voyeurs. Il s'agit ici de partage et le livre, d'une qualité rare, dit bien à quelle hauteur de sentiment se fait celui-ci. L'Autre fait notre richesse.

T . G.
Le Matricule des anges n° 389, mars/avril 2002