Notes noires, R. Nasrallah, Liban

{  } Éditions Al Manar Arts et littérature des pays du Sud méditerranéen

Notes noires

le livre , l'auteur , la critique

Collection "Méditerranées"

 

Raja NASRALLAH

 


Notes noires

 

 

 

 

Méditerranées
Al Manar

48 pages typographiées sur bouffant Odéon.


Ouvrage publié avec le concours
du Centre National du Livre

 

ISBN 2-913896-10-3

12 €

LA DEDICACE DE L'AUTEUR

J'ai écrit ce livre pour révéler tous les abus quotidiens en temps de paix, indiquer qu'il y a un lien entre nos désordres intérieurs, nos ignorances, nos peurs, qui en temps de guerre culminent dans le désir de destruction et le passage à l'acte. Dédiant ces textes brefs à un interlocuteur en devenir, mon fils Ziad Zylberman Nasrallah, j'ai voulu en transposant par la lettre la douleur, mais aussi, par petites touches, la jouissance de ce monde, me livrer à un rite scarificatoire. Blinder mon fils devant l'avenir à affronter. Je souhaite que dans les mutations à venir, seuls survivent les fanatiques de la pudeur. Je voudrais lui rappeler que nous venons d'une longue lignée de voyageurs d'Afrique, du Levant, de Pologne, d'Amérique et des Antilles, et que cette vitalité repose sur une grammaire sacrée qui ne sait conjuguer l'homme qu'au pluriel de ses appartenances. (Raja Nasrallah)

Le livre

LUNE PALE. Pleine sur le désert. Les pierres suffoquent, elles silexent en silence. Ce matin, au marché de Louxor, l’enfant brune a exhibé sa plaie grumeleuse à la plante du pied. Infecte. Ardente de mouches.

AILLEURS, il y a des immeubles qui s’effondrent. Ces nerfs tétanisés, souches nouées. Orages de feu. Les diarrhées de la peur et les poses vulgaires des corps désarticulés. Spirale du pire qui vous broute l’imagination par la racine.

L’AIGUILLE OSCILLE sous le verre de la boussole. Appelée par un point qui l’attire hors du cadran. Sa danse indécise cesse au seuil d’une trajectoire. Immobile, elle indique ailleurs. Eux, marchent la nuque raide, barricadés contre toute sympathie. Engrottés vivants comme ces anciens anachorètes d’Orient qui annulaient leur vie dans des caveaux obscurs.Mais ils vaquent méfiants à la surface. En marge de l’ombre comme de la lumière. Ils triment et se reproduisent. Pondérés.

HORIZON          Dans la vallée des morts à Louxor, le temple de Médinet-Habou projette au ciel la lame oblique de sa façade de pierre. A ses pieds on ressent un vertige aspirant du vide, vers le haut. Cette rampe minérale figure la Porte de l’Horizon au-delà de laquelle notre vision s’incurve. A cet endroit précis, Sens et Raison pendent au bord du monde incréé de la substance initiale : Le Néter.

Ce lieu me fascine où de tous temps la vie a procédé d’un commerce avec la mort.

L’autre rive du Nil. La nécropole thébaine. Un passeur vous y conduit sur sa barque moyennant quelques piastres... Au débarcadère tout est sec. Imputrescible. Aton darde.

L’idée me revient que l’énergie solaire est le cri d’agonie d’un corps qui s’éparpille. Son centre n’arrivant plus à garder ses forces qui le quittent inexorablement. Devenir et décliner suivent la même courbe.

AU DELA            En érigeant des stèles, en traçant des signes au carbone, l’homme postule à la durée minérale. Chaque communauté s’agrège ainsi autour de sa densité généalogique. En cultivant sa mémoire elle s’origine et se situe dans le devenir du monde. Pourquoi l’être dont l’existence est temps s’entend-t-il lui-même comme irréductible à sa condition temporelle ? (Kant).

Et dans l’autre monde il n’y a point de cadastre. On y accède par rapt, accident, inadvertance. Par des portes dérobées.

“Que je meurs de ne pas mourir” s’exclame Juan de la Cruz qui sait la vision de Dieu hors d’atteinte, enveloppée d’une “nuit obscure”. Jamais la somme de ce que nous savons n’égalera la somme de ce que nous ignorons. Et si l’âme était cet excès du pensé sur le connaissable ?

L’au-delà est déjà là.

SEPT DORMANTS             Je suis sûr que nous sommes au moins sept à dormir depuis des milliers d’années. Dans le noir, je sens la présence d’enfants   allongés en position foetale, l’occiput tourné vers l’Ouest. Leurs orbites sont tapissés de pollen. Du safran. De l’anis étoilé. Ils ont été enterrés au printemps.

Nous nous réveillerons à l’insurrection de l’enfance. Elle avance et recule ses marges dans la masse friable de l’innocence. Nous serons intraitables envers quiconque s’immiscera entre une caresse et son derme. Nous favoriserons les grammaires du regard. Qui vont droit au coeur. Car notre prétention est de vivre, non de savoir pourquoi. Pour cela, nous avons le temps. L’urgence est dans le reste.

L'auteur
Raja NASRALLAH, né en 1953 à Dakar. Auteur libano-sénégalais naturalisé français, venu à l'écriture par le biais de l'imprimerie, de l'édition, du journalisme et de la traduction. Ecrit des textes brefs, corrosifs, influencés par le free-jazz (Coltrane et Ayler). Son style oscille entre la maîtrise des formes classiques et l'improvisation, l'harmonie et la dissonance.

Pratique quotidiennement la paresse.

La critique

Chaos et transcendance

                Dans le flamenco, la note noire est une tonalité involontaire que n’atteint le musicien que quand il a la grâce. On ne peut ni la définir, ni la retenir, ni la répéter, encore moins l’imiter.Elle n’appartient qu’à celui qui, dans un moment unique, l’a fait naître. En titrant Notes noires cet essai composé de fragments apparemment chaotiques qui bousculent l’ordonnance formelle des mots et des idées, il donne le ton de cet abécédaire hors normes. Né au Sénégal, élevé au Liban, vivant en France, athée de confession grecque-orthodoxe, Raja Nasrallah est le père d’un enfant dont la mère est d’origine ashkénase...

                Un patchwork de racines qui n’est pas sans rapport avec cet éclatement d’idées et d’émotions qui mène le lecteur de Beyrouth où, dans les jardins refleuris, de vieux palmiers roussis tentent d’oublier les orages de feu du passé au Sacromonte de Grenade où les gitans se réapproprient la malaguena portée par les vents de l’Empire ottoman jusqu’à l’Afrique du Nord, en passant par les bouges d’Athènes. Faite de mots simples, plus poignante encore la tragédie est là. Deuil ordinaire d’une mère qui tourne autour de la table où gît le cadavre de son fils : “ Je t’avais bien dit de ne pas sortir de la maison. ” Diarrhées de la peur, poses vulgaires des corps désarticulés, énergie du soleil que ses forces quittent inexorablement comme le cri d’agonie d’un corps qui s’éparpille, multiplication insensée des gesticulations d’une espèce condamnée. “ Et si on fêtait ça ! ” hurle le poète en quête de transcendance multiculturelle.

Arlette Nachbaur

France Soir, lundi 27 novembre 2000

L’auteur n’est manifestement pas un écrivain. Pyromane, plutôt. Tant ses fragments gardent leur valeur thermique. Ce sont des silex qui, confrontés, étincellent. L’urgence de ce qui est dit bouscule les proportions formelles. Parfois un filet d’écriture provoque à la longue une véritable corrosion. Aussitôt tempérée par une humeur fervente, une pause ou un semblant de méditation. Il y a ce côté bricolé, la marque de l’artisan. Quelques néologismes ou pire, les barbarismes sécrétés par des appartenances multiples, apparemment inconciliables. L’homme qui a écrit ce livre est d’origine libanaise, né au Sénégal, élevé au Liban, vivant en France, athée de confession grecque-orthodoxe, père d’un enfant français de mère ashkénaze d’origine polonaise. L’enfant a des grands-parents enterrés au Liban, en Israël, en France, en Pologne et au Sénégal, sans oublier Fadwa l’aïeule inhumée à Washington et la tante Claude, de la Jamaïque.

            De la succession des thèmes abordés de manière chaotique surgit une scansion. Une obsession rythmée : l’homme n’a pas d’autre ennemi que lui-même. Vivre c’est pactiser avec sa part maudite. Toute recherche de purification conduit à une chirurgie séparative du bien et du mal. Le monothéisme est un scalpel à double tranchant. D’un côté il ordonne (dans les deux sens), de l’autre il hiérarchise (il attribue des valeurs non équivalentes). La sainte trinité d’une genèse, d’un pacte élitiste et d’une redistribution dernière des bénéfices ne suffisent plus.

“Nous souhaitons que dans les mutations à venir, seuls survivent les fanatiques de la pudeur”.

Raja Nasrallah est né en 1953 au Sénégal. Il a collaboré à L’Autre Journal, Arabies, France Culture, Courrier International, Politis, Chimères.

Les éditions Al Manar ont publié de lui, en 1999, Intailles, dans une édition de bibliophilie (tirée à 80 exemplaires) illustrée par le peintre Kabila.