{  } Éditions Al Manar Arts et littérature des pays du Sud méditerranéen

Les Coplas du jeune homme amoureux

le livre , l'auteur , l'illustrateur , la critique

Collection "Poésie"

 

 

 

 

Cet ensemble de "Coplas", très brefs poèmes composés sur le modèle andalou, rend hommage aux femmes - femmes aimées, femmes désirées ou convoitées.
Chaque quatrain exalte l'un de ses attraits, ou bien un moment passé à ses côtés...

Anick Butré a gravé sur cuivre la couverture et les images qui accompagnent le texte d'A. Memmi.

 

 


30 exemplaires tirés à part sur vélin d'Arches
au format 28 x 20 cm, rehaussés de 5 gravures originales en pleine page
et d'une sixième gravure contrecollée sur le premier plat de l'emboitage par A. Butré.

ISBN 979-10-90836-13-6

Le livre

 

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La préface d'Albert Memmi

J’ai raconté comment, sous la prédominance de l’islam, mon pays natal était  riche de communautés diverses :« une salade composite » ironisions sur nous-mêmes. Cependant, je ne me souviens pas avoir suffisamment mentionné l’épice espagnole.
Adolescents, nous avions l’habitude de nous réunir, les fins d’après-midi, au petit square poussiéreux de l’avenue de Paris. Outre les vantardises de rigueur à cet âge, sur l’instigation de notre unique camarade catalan, Luis Gomez, le seul chuchotions-nous, qui avait eu une vraie liaison avec une femme, et qui pour cela nous regardait de haut, chacun apportait sa copla. Nous nous critiquions, nous proposant des ajustements réciproques.
La copla, à l’instar des haïkus japonais ou de nos propres dictons rythmés, est une courte pièce espagnole de trois à cinq vers, le plus souvent adressée à une femme aimée ou convoitée. Loin de lui nuire, sa brièveté en augmente l’intensité et lui permet d’être lue ou entendue, parfois chantée, par le grand nombre. Comme l’acte d’amour, le poème est fondamentalement quelques saccades, le reste est remplissage.
J’ai recueilli ici uniquement ceux qui parlent d’amour, la plupart en vérité, puisque c’était notre préoccupation principale. Ainsi rassemblés les coplas forment un tableau des rapports entre femmes et hommes, avec leurs attirances et leurs drames, leurs tendresses et leurs dépits. Certains se répètent, mais il en était ainsi dans nos rencontres.
Je me suis toutefois permis de les repasser dans un même moule : des vers de six pieds, dont le rythme me convient et convient je crois au lecteur francophone, ne serait-ce que parce qu’ils forment les moitiés de l’alexandrin, auquel nos oreilles sont habituées depuis l’école. Je n’y ai pas toujours réussi ; on trouvera ça et là quelques exceptions de huit et même de sept pieds, lesquels me semblaient s’imposer.
Le quatrain m’a paru également la forme la plus appropriée, deux par deux. Je n’y ai pas toujours réussi non plus. En revanche j’ai renoncé aux rimes qui exigent souvent des sacrifices au détriment du sens.
Que le lecteur me pardonne mes insuffisances. Le plus important était de trouver une adéquation entre une émotion et une forme ; ce qui, ai-je déjà noté, est peut-être la meilleure définition de la poésie.

 
 

Les six gravures originales d'Anick Butré pour les Coplas.

L'auteur

A. Memmi, né en 1920 en Tunisie dans une famille de langue maternelle arabe, vit et travaille à Paris. Il se trouve au carrefour de trois cultures et construit son œuvre sur la difficulté de trouver un équilibre entre Orient et Occident.

Philosophe de formation, sociologue, romancier, Albert Memmi est l’auteur d’une œuvre multiple, parmi laquelle on retient notamment La statue de sel, roman publié en 1953 avec une préface d'Albert Camus, Portrait du colonise´, précédé du Portrait du colonisateur, un essai théorique (préfacé par Jean-Paul Sartre) publié en 1957 qui apparaît, à l'époque, comme un soutien aux mouvements indépendantistes ; une Anthologie des littératures maghrébines ; L’exercice du bonheur, textes brefs dans lesquels A. Memmi réfléchit en humaniste souriant aux comportements de ses contemporains...

C’est dans cette veine moraliste de son œuvre qu’il convient de situer les Coplas du jeune homme amoureux, premier volet d’une trilogie - L’éloge des femmes - consacrée par le moraliste à l’amour.

Récits, chroniqess et poèmes

La Statue de sel, préface d’Albert Camus, Corréa, 1953 ; Gallimard, 1966 ; Folio, 1972, 2011.
Agar, Corréa, 1955 ; Folio, 1984.
Le Scorpion ou la confession imaginaire, Gallimard, 1969 ; Folio, 1986. Le Désert ou la vie et les aventures de Jubaïr Ouali El-Mammi, Gallimard, 1977 ; Folio, 1989.

Le Mirliton du ciel, poèmes illustrés de neuf lithographies d'Albert Bitran, éditions Lahabé, 1985 ; Julliard, 1990, chemins de traverses (édition web), 2011.
La Pharaon, Julliard, 1988 ; Le Félin, 2001.
Térésa et autres femmes, Le Félin, 2004.
Eloge des femmes :

  • -  Les Coplas du jeune homme amoureux
    - L’armoire aux poèmes
    (à paraître)
    -  Troubles et aléas de l’amour (à paraître)

    Entretiens

    Entretien, Montréal, L'Etincelle,1975.
    La Terre intérieure, Gallimard, 1976.
    Le Juif et l’Autre, Christian deBbartillat, 1995.

    Essais et portraits

    Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur, préface de Jean-Paul Sartre, corréa, 1957 ; Gallimard, 1985 ; Folio, 2002. Portrait du décolonisé, Gallimard, 2004 ; Folio, 2005.
    Portrait d’un juif, I - II, Gallimard, 1962, 1966 ; Folio, 2002, 2011 L’homme dominé (le colonisé, le Juif, le noir, la Femme, le Domestique), Gallimard, 1968 ; Payot, 1973.

    Le racisme (description, définition, traitement), Gallimard (idées), 1982 ; Folio (actuel), 1994. Juifs et Arabes, Gallimard (idées),1974.
    La Dépendance (Esquisse pour un portrait du dépendant), préface de Fernand Braudel, suivi d'une Lettre de Vercors, Gallimard, 1979 ; Folio, 1993.
    Le Nomade immobile, Arléa, 2000, Arléa Poche, 2001.
    Ce que je crois, Grasset, 1985.
    L’Individu face à ses dépendances (Entretiens menés par Catherine Pont- Humbert), Vuibert, 2005.
    L’Ecriture colorée, ou je vous aime en rouge (Essai sur une dimension nouvelle de l’écriture, la couleur), éditions Périple, 1986.
    Bonheurs, Arléa, 1992 ; Le Livre de Poche, 1998.
    Ah, Quel bonheur !, Arléa, 1995 ; Le Livre de Poche, 1999.
    Le Buveur et l’Amoureux, Le prix de la dépendance, Arléa,1998. L’Exercice du bonheur, Arléa, 1998 ; Le Livre de Poche, 1998.

    Ouvrages divers

    Dictionnaire critique à l’usage des incrédules, Le Félin, 2000 Testament insolent, Odile Jacob, 2009.
    Journal inédit, déposé à la Bibliothèque Nationale.
    Anthologie des littératures maghrébines (en collaboration), Présence africaine, vol. i :1964, vol. ii :1969.

    Les Français et le racisme (en collaboration), Payot, 1965.
    Ecrivains francophones du Maghreb (en collaboration), Seghers, 1985. Le Roman maghrébin, Fernand nathan, 1987.


  • Albert Memmi et Anick Butré en signature aux "Cahiers de Colette", Paris, juin 2013

Le graveur

dans l'atelier

Anick Butré vit et travaille à Paris.

Formée à la reliure de création aux Ateliers des Arts Appliqués du Vésinet et à la gravure sur cuivre et sur bois dans divers ateliers, elle ouvre son atelier en 1994.
Elle a, à ce jour, rehaussé de ses gravures (technique mixte à base de carborundum, aquatinte ou manière noire) plus de 40 livres, dont celui des Bibliophiles de l’Automobile Club de France en 2000.
Ses livres illustrés figurent dans de nombreuses collections privées et dans maintes bibliothèques, notamment  en France, Belgique, Luxembourg, Italie, Suisse, U S A et Russie.

Elle a obtenu de nombreux prix : Salon d’Automne en 2003 et 2007, Robert Beltz en 2006...
Elle a exposé à Artcurial en 2003 et participe à de nombreuses expositions collectives.

La critique

 

Albert MEMMI : Les coplas du jeune homme amoureux (Al Manar/Éditions Alain Gorius, 16 €).

Memmi l’affirmait déjà dans Le Mirliton du ciel, son précédent recueil : la poésie selon lui est « une adéquation entre une émotion et une forme ». Et son nouveau recueil ne déroge pas à cet axiome : les coplas, poèmes d’amour de forme brève et de tradition espagnole, condensent un affect, un sentiment en son acmé dans une forme qui par son caractère synthétique et concis renforce l’intensité de l’émotion exprimée.
 Ce nouvel opus s’inscrit dans le sillage de l’œuvre moraliste de l’auteur, ainsi qu’il nous est dit en quatrième de couverture ; Memmi s’en explique dans sa présentation : « Ainsi rassemblés les coplas forment un tableau des rapports entre femmes et hommes, avec leurs attirances et leurs drames, leurs tendresses et leurs dépits. » Pour les familiers de l’œuvre de l’écrivain franco-tunisien, ce tableau ne paraîtra pas singulier : Memmi a en effet dès les années soixante dans le cadre de ses réflexions sur les processus de domination interrogé la nature de l’oppression féminine et les relations entre les deux sexes, ainsi que sa longue étude sur l’itinéraire de Simone de Beauvoir (« Plaidoyer d’un tyran ») dans L’Homme dominé en atteste.
C’est aujourd’hui à un oubli qu’Albert Memmi entend aujourd’hui remédier : en effet, dans cette « salade composite » que formait la population tunisienne sous le Protectorat, la part espagnole (« l’épice espagnole ») n’était pas la moindre. C’est ainsi à une pratique socio-culturelle qu’il est également rendu hommage à l’occasion de ce recueil : « Adolescents, nous avions l’habitude de nous réunir, les fins d’après-midi, au petit square poussiéreux de l’avenue de Paris. Outre les vantardises de rigueur à cet âge, sur l’instigation de notre unique camarade catalan, Luis Gomez, le seul chuchotions-nous, qui avait eu une vraie liaison avec une femme, et qui pour cela nous regardait de haut, chacun apportait sa copla. Nous nous critiquions, nous proposant des ajustements réciproques. » Par suite, le poème est associé à l’acte d’amour par Memmi, tout comme il veille à convoquer les sensations de l’enfance et de l’adolescence, ainsi que le pays natal. La jouissance et le plaisir sexuel, éphémères, suscitent la force de l’expérience : ainsi de l’acte poétique, selon Memmi. « Comme l’acte d’amour, le poème est fondamentalement quelques saccades, le reste est remplissage. »
Aller à l’essentiel : ces écrins de sagesse proposent bien une morale, une vision du monde, de l’autre convoitée, qui ne peuvent trouver formulation dans des discours ou des digressions oiseuses. Mais le moule ainsi assumé autorise certaines irrégularités, certaines variations. C’est à un mobile poétique que le lecteur est confronté en ces pages : la répétition – en ses nuances, ses écarts – n’y est pas simple redondance, mais fait partie du processus même d’ajustement évoqué par Memmi et cité en amont. « Certains se répètent, mais il en était ainsi dans nos rencontres. » (9) Dès lors, ces répétitions qui n’en sont pas signifient la fonction apotropaïque de l’amour, sa capacité infiniment régénératrice. « Pour un sourire de toi » mute en « Un sourire de toi » ; « Le regard », en sa variante « Tes yeux », réintroduit l’image emblématique du « couteau du regard ».
Les références classiques parsèment aussi le recueil : ainsi, de la technique du blason chère à la littérature médiévale, qui déroule un fil à suivre pour le lecteur. Le corps féminin est appréhendé par pièces, d’une copla à une autre (« Ta main », « Tes lèvres », « Tes yeux », « Tes orteils »…) La carte de Tendre, géographie amoureuse élaborée au XVIIe siècle par Madeleine de Scudéry dans sa Clélie, est aussi implicitement évoquée dans la copla intitulée « Géographie ».
Plusieurs temporalités s’entrecroisent dans ce recueil : plusieurs âges de la vie. À l’automne de son existence, un vieil homme renaît grâce à cet attachement singulier que l’on nomme l’amour ; à l’orée de sa vie, un jeune homme brave la loi du père et de la communauté  et tente d’apercevoir et d’approcher sa belle. L’auteur apporte un élément d’explication à cette division du temps ; l’amour abolit précisément le temps en sa mesure horlogère, instaure une temporalité autre, nous fait retrouver le jeune homme plein d’espoir que nous fûmes :

Au miroir de tes yeux
je retrouve toujours
mon éternel jumeau
du temps que j’étais jeune

L’amour procure le seul repère viable, au regard duquel tous les liens des hommes, y compris la religion, ne sont qu’accessoires. Le Memmi transgressif et « laïc » ressurgit en de nombreux coplas (« Le jour de fête », « Aide », « Le secret », « Ma vérité ») et clame la primauté du lien qui unit l’homme à la femme ; cependant, un grand nombre de coplas, malgré cette réfutation de Dieu et de son empire, contiennent des références religieuses (« Prière du matin », « Le harem », « Pardon »), voire même sont susceptibles des plus grands renversements, si l’être aimé faisait défaut.

Si tu ne m’aimais plus
je fermerais boutique
je me ferais ermite
et n’aimerais que Dieu 

C’est que l’amour nourrit tous les paradoxes, attise les contraires, accentue les tensions : il est l’ambivalence même. « Petite fée » le formule de façon limpide : « Petite fée qui danse/ sur l’orbe de tes yeux/ Dis-moi si tu m’annonces/ la vie ou bien la mort ». Le langage inscrit en ses plis même cette ambivalence ; il faut en amour savoir décoder les différentes expressions et lire au-delà des mots employés (« Quand je te dis je t’aime/ c’est pour dire je t’aime/ Quand je dis je te hais/ c’est encore je t’aime » (« Aimer »). Dès lors, le poète met en place toute une sémiologie de l’amour en ces pages, laquelle assume le recours à la réitération, en reconnaît la valeur (« Répétition »). Le paradoxe même du discours amoureux est relevé par l’auteur : on use d’une forme de discours pour dire que le discours est superflu, lorsqu’il est question d’amour («Discours »). L’amour dans la force de son évidence balaie les spéculations, les questionnements philosophiques. D’entrée, la première copla impose l’idée d’un ordre naturel : « Tu me demandes pourquoi/ je fais des vers pour toi/ Pourquoi sifflent les merles/ stridulent les grillons ».
La dernière copla interroge les traces : que reste-t-il de nous, une fois la mort advenue ? Tout passe : le dernier vers constituerait selon Memmi la meilleure épitaphe possible : « Il a aimé et fut aimé », ce qui fait le sel de la vie. Ce recueil, premier volet d’une trilogie intitulée Éloge des femmes consacrée par l’auteur à l’amour, nous laisse sous le charme de ces saillies poétiques écrites à la proue de l’esprit, et admiratifs devant ce jeune homme de quatre-vingt-treize ans qu’est Albert Memmi.

 

                                        Hervé SANSON, Europe, octobre 2013


Albert Memmi, un jeune homme amoureux.

De tous les penseurs et écrivains juifs français du XXe – et même XXIe – siècle, Albert Memmi est assurément le plus attachant, et celui qui me touche – qui nous touche, Juifs – le plus. Il est, avec Albert Cohen, celui qui a magistralement exposé et illustré la dichotomie du Juif de la diaspora (La statue de sel) : juif dans la discrétion du logis ou dans le secret de sa cave, « laïc » – mot affreux parce que galvaudé et marqué aujourd’hui par un sectarisme (surtout dans ce milieu devenu minable des enseignants*) qui plonge allègrement dans l’antisémitisme (englobant évidemment Juifs et Arabes) – à l’air libre, dans la rue, à l’école ou l’université. Mais il est celui aux semelles duquel  le judaïsme colle comme cette poussière de la « Terre intérieure » qu’il n’a jamais secouée.

 

Penseur – on n’ose dire théoricien (comme Franz Fanon qu’il a sans doute inspiré) – de la décolonisation, il a été l’un des  dénonciateurs les plus volontaires du racisme (Portrait du colonisé) – qu’il s’applique au Juif, à l’Arabe, mais aussi à la Femme, soumise à une société machiste (L’homme dominé).

Il a su parler avec sagesse du mariage mixte (Agar) ou de ses racines arabo-berbères (Le désert ou la vie et les aventures de Jubaïr Ouali el-Mammi). Trouvant même, lorsqu’il évoque Tunis, asservie à tant d’envahisseurs, des accents qui sont ceux des prophètes juifs de Babylone : « Ô ville prostituée, au cœur fragmentaire, qui ne t’a eue pour esclave ? »  Il a su aussi se fâcher avec ses amis du Maghreb quand il a défendu le droit des Juifs à avoir un État indépendant, avec la même légitimité que les autres peuples méditerranéens qu’il encouragea sur le chemin de la libération coloniale. Sur le tard, cet homme blanchi sous le harnais nous a donné régulièrement des petits billets pleins d’une sagesse qui en faisait à mes yeux une nouvelle voix – de père – des Pirqé Avot. Et voilà qu’en sa quatre-vingt-treizième année, il se penche sur l’eau miroitante – telle la lagune de Tunis où il est né – de sa jeunesse et fait monter à ses lèvres ces petites coplas ou couplets, de forme espagnole, qui sont des sortes de haïkus renfermant en 4 ou 5 vers une pensée, dessinant un paysage, choyant un visage. Car il s’agit de poésie amoureuse, dans l’héritage oriental des Rubaiyat d’Omar Khayyam, quatrains célébrant la vie, la jouissance et l’amour. Belle continuité entre le poète persan du XIIe siècle et le moraliste amoureux du XXIe siècle.
Et donc Albert fut ce jeune homme de Tunis zyeutant les jolis brins de fille qui passaient sur l’avenue de France à l’ombre des ficus, et leur lançant ces compliments galants qu’ont en partage tous les pays du bassin méditerranéen – l’Espagne, avec ses piropos, en ayant le glorieux apanage :

Aurai-je le harem
de Salomon le Grand
seule j’honorerais
celle qui te ressemble.

Où l’on sent la réminiscence chez le jeune galant de ses classes du Talmud Torah :

Le Pentateuque a dit
Eve est sortie d’Adam
autre est la vérité
je suis sorti de toi.


Ce qui est une belle variation sur le thème de baçar mi baçari – « chair de ma chair ».
Ce grand vieil homme au cœur adolescent a toutes les audaces – n’a-t-il pas lu et admiré le Cantique des cantiques ?

Les bourgeons de tes seins
je les ferai éclore
Je ferai déborder
Ton cratère en fusion.


On ne peut que recommander cette lecture plaisante et jouissive – et, au-delà, pleine d’une sagesse qui est le regard d’un vieil homme sur la vie, les belles choses de la vie. Un homme également désabusé – mais au sens noble du désabusement, qu’il faut comprendre comme le sens de la distance et de la relativité :

La vie est un bonbon
sucé étourdiment
un jour on découvre
qu’il ne reste plus rien.


Eh bien ! cher grand Albert Memmi, toi que j’admire et aime tant, je déclare ici qu’il restera, au moins, ces belles et touchantes coplas de celui que tu n’as cessé d’être, dans ta soif de vie et de bonheur : un jeune homme amoureux.

Albert Memmi, Les coplas du jeune homme amoureux, Al Manar éditions Alain Gorius, gravures d’Annick Butré, Paris, 2013, 105p., 16.
Un dernier mot : ce petit joyau de livre est publié chez Alain Gorius, éditeur favori des voix du Maghreb, qui, par ailleurs, publie un très émouvant roman sur son passé énigmatique, D’une famille, l’autre (éditions du Petit Pavé, 2013, 140p., 14€), que l’on peut lire aussi comme un hommage à Albert Cohen et à son Livre de ma mère.


Albert Bensoussan, Terre d'Israël.com

 

Les coplas du jeune homme amoureux, par Albert Memmi (*)

Par Jean-Pierre Allali


Né à Tunis peu avant la Seconde Guerre mondiale, mon enfance comme mon adolescence ont baigné dans les proverbes judéo-arabes, les expressions siciliennes et, bien entendu, les récitations françaises qu'on apprenait à l'école de la République, des fables de La Fontaine aux poésies d'Émile Verhaeren.


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Mais jamais, au grand jamais, ma génération ne s'est trouvée confrontée aux coplas espagnoles, encore moins aux haïkus japonais.
J'ai croisé ma première et unique copla à l'âge adulte lors d'un séjour en Espagne et, depuis, elle me trotte dans la tête :


« Dos besos hay en el mundo
qué non se apartan de mi
El ultimo de mi madre
Y el primero qué te di »


(il n'y a que deux baisers au monde que je ne saurais oublier : le dernier de ma mère et le premier que tu me donnas).


C'est pourquoi, c'est avec étonnement que je découvre que le grand Albert Memmi, certes de vingt ans mon aîné, le chef de file de la littérature juive de Tunisie, l'auteur de dizaines d'ouvrages fondamentaux, notamment « La statue de sel » (1) , « Agar »(2), « Portrait d'un Juif » (3) et  « Portrait du colonisé » (4), retrouvait régulièrement, adolescent, ses amis à Tunis, juifs et non juifs, dont l'un, Luis Gomez, était catalan, en fin d'après-midi, dans un petit square de l'avenue de Paris, pour une séance de coplas. Ces coplas, essentiellement à caractère amoureux, ont été pieusement recueillies par l'auteur et traduites en français, parfois en dérogeant au principe des trois à cinq vers. Cela nous donne un recueil d'une fraîcheur étonnante où chacun pourra éventuellement puiser l'inspiration nécessaire à la rédaction d'un message amoureux.
Ainsi, parmi des centaines :


Jouvence


« À la saison nouvelle
le jardin refleurit
Si tu me prêtes vie,
j'aurais toujours vingt ans »


L'inspiration biblique n'est pas absente de ce florilège :


Ma vérité


« Le Pentateuque a dit
Ève est sortie d'Adam
autre et la vérité
je suis sorti de toi »

ou encore


La lumière


« Ainsi Dieu aurait dit
Que la lumière soit
et la lumière fut
Parfois je me sens Dieu
puisque vous êtes là ».


et


Le ciel


On dit dans la Cabale
que femme égale trois
hommes, dépasse quatre,
mais homme et femme ensemble
font le chiffre du ciel


Les relations entre les trois religions monothéistes font une intrusion remarquée et inattendue dans cet ensemble plutôt tourné vers l'amour charnel.


Aide
Les chrétiens ont le Christ
les musulmans Allah
les Hébreux Jévovah
lorsque j'ai besoin d'aide
je murmure ton nom


et aussi :


Le jour de fête


Chacun a son jour de fête
Les juifs c'est le samedi
les chrétiens ont le dimanche
les musulmans vendredi
Pour moi, c'est tous les jeudis
quand tu sors du pensionnat


173 petits textes savoureux.
Décidément, on n'a pas fini de découvrir des facettes inconnues du judaïsme tunisien. Étonnant et rafraîchissant.


Notes :
(*) Éditions Alain Gorius. Avril 2013. Gravures d'Anick Butré. 108 pages. 16 euros
(1)       Éditions Corréa, 1953.
(2)       Éditions Corréa, 1955.
(3)       Éditions Gallimard, 1962-1966.
(4)       Éditions Corréa, 1957.

CRIF, 31/03/2014