Éditions Al Manar Arts et littérature des pays du Sud méditerranéen

Ce qui aurait pu demeurer silence

le livre , l'auteur , le peintre, la critique

Collection "Poésie du Maghreb"

 

 

Poèmes de Rachida Madani.

Avec des gravures d'Anick Butré.

 

 

 

500 exemplaires sur Bouffant édition

21 ex tirés à part, typographiésau plomb et manuscrits par l'auteur
rehaussés de cinq gravures originales de Anick Butré.

ISBN 979-10-90836-45-7

 

 

Le livre

 

 

 

 

Vois,
le poème est là
à un soupir de nos lèvres
à deux doigts d’une phrase qui se dégrafe

À un frisson de ma bouche qui
dessine sur ton poitrail
en touches légères et suaves
le paysage lunaire
où campera pour boire
la longue caravane de mes désirs

Le poème est là
à n’en pas douter !

Feu, neige et désespoir

 

L'auteur

Rachida Madani, auteur de langue française née à Tanger en 1951, a publié plusieurs recueils de poèmes. Militante politique depuis toujours, elle résiste « non pas en criant des slogans ou en agitant des banderoles. Je combats avec mes mots ».

Son premier recueil, Femme je suis, avait résonné en son temps comme un prodigieux cri de guerre et d’amour. Le cri d’une femme, certes, mais surtout d’une poète née qui venait jeter un pavé dans la mare de l’ordre littéraire ambiant. Poète des mauvais jours, selon sa propre expression, elle a creusé avec rage le mur du désespoir, ne sachant pas (ou sachant) qu’elle nous mettait ainsi "un soleil à portée de main" (A. Laâbi).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rachida Madani en signature sur le stand Al Manar, Salon du Livre de Tanger, juin 2015

 


Rachida Madani et Vénus Khoury-Ghata, Tanger, 2013

Le peintre - graveur - relieur

Anick Butré est graveur et relieur. Ses livres illustrés figurent dans de nombreuses collections publiques et privées, notamment en France, en Belgique, au Luxembourg, en Italie, en Suisse, aux Etats-Unis et en Russie.

 

 

La critique

 

 

Rachida Madani : Ce qui aurait pu demeurer silence

PAR CHRISTIAN TRAVAUX

Que se passe-t-il entre la volonté d’écrire et le geste de l’écriture, entre le stylo et la page ? Des mots paraissent, signes noirs, mouches tremblantes, incertains de leur devenir, et qui bougent, et qui remuent, s’extirpent de leur gangue de terre, et voient d’autres signes venir, s’animer et bouger encore dans l’espace de la page blanche. Puis s’arrêter. Écouter. Et guetter peut-être, inquiets du sens qui veut venir. Recommencer.
C’est cette aventure singulière, que connaît celui qui écrit, que tente Rachida Madani. Ce qui aurait pu demeurer silence est un livre, ainsi, sur le livre, un livre de mots sur les mots, scrutant la page. Livre tressé d’incertitudes, de désirs, de gestes d’ombre arrêtés devant le langage. Livre sans autre réalité que des mots questionnant les mots. L’écrit qui vient sur la page reste à venir toujours, le poème en suspens, interrogé comme à écrire, s’écrivant pourtant sous nos yeux. Le texte à faire, se faisant, dans cette tension.
Le rêve d’un livre. L’écriture. L’informulé sur le terrain miné des mots (comme elle dit) entre l’infini retentissant et l’inconnu que l’on porte en soi, qu’on ignore. Car Madani cherche les mots qui diront les mots qui viendront, écrit qu’elle écrit un poème, fait ce voyage périlleux du langage aux pages qu’on prend, qu’on saisit, qu’on parcourt, quand – à écrire, à l’ouverture du langage – soudain, la page se fait plus grande, se fait plus ample, mer immense, vaste océan.
Rien à lire, sinon ici les effluves d’un poème à naître, les mots, le silence, l’écrit qu’elle écoute, qu’elle laisse faire, se contentant de regarder et de rapporter ce qui vient. Rien de vrai, ici, n’est donc dit – écrit-elle – sauf l’impuissance, la peur de dire se disant.
Mais, pourtant, dans cette quête, des images paraissent et passent : fleurs de jonquilles, champs de blé, ou gazelle peinte. « L’écrit brûlant », seconde partie du recueil, est, sans doute, là où se forment les images les plus touchantes, les plus intenses. Soupirs, désirs, ardeur d’un corps pour un corps, là se disent en filigrane, comme le mot mâle d’une phrase vient saillir la page blanche. Entre l’impatience du dire, de tout dire, le désir fou, et l’exigence du silence, elle installe un vertige baroque, pleinement métapoétique, qui fait jouir, qui fait vibrer.
Madani touche ainsi, ici, à ce qu’elle nomme mystère du signe, la recherche du lire-écrire, un au-delà au delà du sens, où le lecteur serait assis à côté, écrivant aussi. Elle place alors sous surveillance ses mots, dit-elle, pour qu’un jour sur un tronc des mots – comme le fit Torquato Tasso dans l’Acte I de l’Amyntas1 – composent enfin un poème fait d’un arbre, fait avec l’arbre.
La poésie est à ce prix.

CCP 31-2, novembre 2015