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{  } Éditions Al Manar Arts et littérature des pays du Sud méditerranéen

Ce dont il ne reste rien

le livre , l'auteur , l'illustrateur, la critique

Collection "Poésie"

 

 

 

 

Un volume de 66 p. sur Bouffant ; couverture et trois dessins Catherine Bolle

 

 

 

 

 

500 ex courants

11 ex au format 28 x 20 tirés à part, typographiés sur Arches, chacun d'entre eux rehaussé de troisempreintes originales de Catherine Bolle

 

ISBN 978-2-36426-088-7
DL 1er trimestre 2017

Le livre

 

Ecris leurs nuits de femmes soumises.
Leurs matins meurtris et volubiles.
Leurs métamorphoses de linges et de graines.
Leur peau jonchée d’enfants sans nom.

Ecris la lapidation. Les yeux excisés par l’ignorance.
Les os brisés et les hymens au sang jaune.

Ecris leurs vagins cousus de honte
et la Beauté restée vierge.

Ecris pour elles.
Pour l'eau usée des rêves et le vent létal qui se vide entre les arbres.

Pour leur parole tue. Retournée au bout du monde.

 

 

   

 

 

 

 
 

Ce dont il ne reste rien : tirage de tête. Trois interventions originales par Catherine Bolle dans chacun des 20 exemplaires

L'auteur



Lionel Jung-Allégret est né le 29 septembre 1962 à Neuilly sur Seine. Hormis deux années d’adolescence passées en Iran, il a vécu et vit à Paris, ses racines affectives et imaginaires étant toutefois les rivages de la Méditerranée et particulièrement les monts de la forêt des Maures dans le Var. Écorces a d’ailleurs été en partie écrit au Rayol-Canadel. Il a suivi des études de sciences politiques, de droit et de philosophie du droit. Il exerce la profession d’avocat à Paris et est également chargé d’enseignement à l’Université de Versailles.

Il a consacré ses années de jeunesse à l’écriture et particulièrement à la poésie, puis il a cessé pendant quasiment vingt ans. Depuis 2009, s’est imposé un retour inattendu à l’écriture et à la poésie, comme une démarche évidente et nécessaire de recomposition et de rassemblement de soi, un besoin de connexion avec la réalité passant par ce travail « d'unification de la pensée et de l'émotion » prôné par le poète argentin Roberto Juarroz. L’écriture du poème Écorces a ainsi été fondatrice d’un retour à la poésie et une expérience de conversion au monde passant par la réappropriation du langage qu’elle propose. Son travail actuel, privilégiant des textes de format également long, essaye d’exprimer des lieux de passages et de réconciliations entre notre appartenance au monde et l'interrogation de ses création et finalité.

Revue Phœnix


Lionel Jung-Allégret en lecture
au festival de Camps-la-Source, dans le Var, avril 2017

Le peintre


Catherine Bolle, artiste plasticienne (peinture, gravure, estampe, sculpture, créations verre et lumière, mise en espace, etc.) est, quoique de nationalité française et suisse, vivant à Lausanne, une créatrice à vocation européenne, et même mondiale. Ayant fait ses études scientifiques à Lausanne et Genève, artistiques postgrades en art visuel à Sierre et collaboré longtemps avec l'atelier Raymond Meyer, elle a fait des stages et des résidences, à Paris, en Belgique et au Costa Rica, ainsi que des voyages d'étude et d'information aux Etats-Unis, au Japon, en Inde, en Italie, en Israël, en Islande, en Lituanie et ailleurs. Elle a à son actif une dizaine d'expositions personnelles et a participé à une trentaine d'ex-positions de groupe en Suisse et dans le monde. Ses œuvres dont beaucoup sont intégrées à l'architecture (en plein air: La Verrière, Montreux, Cadenet, autour d'un bassin à carpes, Ferring International à Saint-Prex, Cornet SA à Flamatt, etc.) lui ont permis de travailler avec certains des architectes les plus reconnus de ce temps. Titulaire de plusieurs bourses et distinctions, parmi les plus prestigieuses (Grand Prix de la Fondation vaudoise de la culture, Bourse Leenaards, aide de la Fondation de Famille Sandoz, Prix Bachelin, Bourse Alice Bailly, Bourse Image et Sens, Snaaps, etc.). Elle accorde une très grande attention à la collaboration entre le peintre et l'écrivain. A cette fin, elle a créé à Genève Les Editions Traces, qui lui permettent de publier et d'accompagner plastiquement certains des poètes essentiels de la modernité.

La critique

Lionel Jung-Allégret : Ce dont il ne reste rien

D’entrée l’exergue généreuse annonce / énonce une certaine gravité : le silence, la solitude, la peur de la mort comme mobile du crime des Hommes. Cependant l’autre face existentielle résiste, et subsiste un quelque chose contre ce qui ne serait que néant sans réponse aucune : une présence dans le silence (« tu es là » dans la citation empruntée à José Angel Valente, extraite de Au dieu sans nom) ; une parole surgie du silence même (« Tu parles toujours (…) », Edmond Jabès) ; la révélation du mobile du crime pour lever un peu le voile De la nature des choses, Lucrèce).
Ce dont il ne reste rien de Lionel Jung-Allégret, édité par Al Manar en avril 2017 et augmenté d’encres de Catherine Bolle, débute par ce curieux distique :

« Tu veux être l’écriture qui disparaît.
Etre celui dont il ne reste rien ».
Nous serions ici éloignés du vœu poétique de laisser une trace. Du poème dont la puissance est de laisser trace (René Char). Quelques vers plus loin le poète termine en suspension ce premier texte (en italiques) du recueil :

« Tu es ce que tu écris
et ce que tu écris
est Autre
… »

Ainsi le souhait du poète serait-il d’exercer une écriture du présent, dans la différence ?
L’appel habite la parole du poème (tel est défini Ce dont il ne reste rien, comme un long et seul poème) :

« La parole comme un rêve se fait serpent
souffle par les nues
appelle d’entre les temps
le jaillissement d’une soif ».

Parole fébrile à laquelle le réel, fugace et fugitif, échappe quelque peu, glisse sur des écueils en scintillement des apparences, d’un rien peut-être, mais qui nous fait cueilleur d’éphémères saisis d’un trait par le poète, dans le frôlement d’une lueur, « d’une avancée dans le silence ».

« On se sait là. A peine présents. Presque déjà partis.
Entre deux éclats d’une résonance qui n’est pas tout à
fait la nôtre. Qui n’est pas tout à fait visible ».

Le poète Lionel Jung-Allégret interroge et capte le mouvement des ondes et des éléments du monde où nous passons, arrête de ses mots le passage d’instants au cœur insondable d’une lumière traversant « toutes choses. Toutes mourantes ». Ce dont il ne reste rien s’appréhende peut-être là, dans ce qui ne se prend pas faute d’accroches saisissables, dans ce qui passe avant de s’éteindre. Et qui (se) fixe (par) le poème. « Une simple lueur où nous passons. / Qui glisse et qui s’efface ».
Cette fugacité, cette vie mourante des choses ne nous offrent du monde qu’une fraction de ses vibrations, de ses résonances.

« On regarde le monde dans une fraction.
Une marche si lente. Hors de portée. Presque
suspendue. Peut-être déjà l’amorce d’un recul
quelque chose qui vient ou s’en revient et dont on
connaît si peu ».

La poésie de Lionel Jung-Allégret est d’étincelle. Si le feu l’étreint soudain, l’extinction s’ensuit, « que l’on ne sait nommer. / Ne saurait voir. / À qui l’on s’abandonne malgré sa fuite à l’infini ».
Poésie du recueillement du monde en son retrait. En son va-et-vient de vagues de lumière en ressacs indicibles que le poème tente de dire, cependant, et fixe malgré tout sur la laisse des pages où nous passons, que nous traversons, lecteurs emportés dans l’écoulement, « la dissolution de ce qui passe ». Ceci dans le tempo de verbes nombreux conjugués à l’impératif qui impulsent le mouvement tout en le fixant par les attaches des mots.
« Parole étrangère à toute parole / étrangère à toute attente », le Poème traverse les lieux en leurs ruissellements fragmentés, et se hisse de l’étranger à l’inconnu, dans le retrait d’une parole qui cependant se donne.
Le temps file entre les doigts de notre passage à mains / à yeux nus et prend son inspiration, sa respiration, son aspiration dans la célébration des femmes, mémoire et source originelle du monde

« Femmes voilées de marbre et de fertilité.
Femmes fébriles devant la mort.
Ô Femmes.
Sœurs du désert. Des pierres arasées. Des terres cuites et
brisées dans les âtres secs. Dans la cendre des torses nus.
Ô Femmes aux multiples noms. Sœurs de vie, vouées à
la rage et aux alvéoles du vide.
(…) »

Le poète chante la Femme, toutes les femmes (mères, sœurs, « femmes soumises », « mèresanalphabètes », etc.)

« Écris pour elles.
Pour l’eau visée des rêves et le vent létal qui se vide entre
les arbres.
Pour leur parole tue. Retournée au bout du monde ».

Poésie de retrait, énoncée dans les ressacs du Dire et de l’indicible, celle « dont il ne reste rien » s’épèle aux points de capture et de rencontre du monde, avant de s’en approcher. Le monde s’atteint avant de se livrer, peu à peu et par les mots qui le révèlent patiemment.
L’Écrire de Lionel Jung-Allégret se déroule des cordes des livres, dans la brûlure de ce que le poète observe, touche et retient, « avec le froid » aussi, « (…) avec la peau de (s)es mots collée à (s)a peau».

« Ecris ce que tu sais. Ecris ce que tu es.
(…)
Ecris-le comme la seule respiration qui brûle dans l’air ».

Ce dont il ne reste rien nous reste comme sur le bout de la langue la prise d’une parole saisie dans le clair-obscur de sa venue et de son retrait, – lueur d’existence dans une bribe de regard tendu vers le monde, l’Autre

« J’écoute ce qui vient dans le silence bruissant du monde.
Ce qui me reste
quand déjà sa venue s’éloigne ».



Murielle Compère-Demarcy
La Cause littéraire