Éditions Al Manar Arts et littérature des pays du Sud méditerranéen

Approche du désertique

le livre , l'auteur ,le peintre, la critique

Collection "La Parole peinte"


Vingt exemplaires de tête sur Vélin d'Arches rehaussés d'un dessin
de la main de Houssein Miloudi ;
dix ex. EA de 1 à 10, rehaussés de plusieurs interventions de l'artiste ;
50 ex. courants, rehaussés de deux sérigraphies de Miloudi.

 

Le livre


Approche du désertique, exemplaire I/XX

I

L’aube
rien qu’une aurore
pour l’apparition de ces dunes
mal arrimées qu’une rétine vague
avance à mon insu
espace d’envol d’ultimes paraboles
esquisse dans les fièvres de soleils rétrécis

c’est surgis d’entre les rêveries que m’émeuvent ici
le feuillage et son écrit
en ornement qui s’exténue
rétention de passereaux
sur les murs du délirium
régions mortes d’autres périphéries

rien qu’une aurore
extension de moi-même au hasard des nues
au paroxysme de la nuit niée
y compris celle dont je m’affranchis
mes phalanges blêmes pour mesurer sa trace
ont capturé des lieux que de jour
le corps hallucine

 

Aube

Viens donc ! Regarde le soleil à son méridien,

et de l’autre côté la nuit foule déjà sous ses pieds

le Maroc.


Dante

 

 


Approche du désertique, exemplaire I/XX

L'auteur

Mostafa NISSABOURI, né en 1943, compte parmi les auteurs les plus représentatifs de la poésie marocaine de langue française. Ses écrits ont été publiés principalement dans Souffles et Intégral, deux revues qui ont contribué à créer l'espace culturel propice au renouveau de la littérature dans le Maroc contemporain. Il a publié, avant Approche du désertique (Al Manar, 1997 et 1998) trois recueils de poèmes qui ont fait date : La mille et deuxième nuit, Rupture et Aube (portfolio accompagné de sérigraphies de F. Belkahia).

peintreLe peintre

Pour accéder à la page Al Manar de Housseïn Miloudi, CLIQUEZ ICI

La critique

La métrique ineffable du désert

La poésie, au sens étymologique, est d’abord une affaire de création. Création de mots, de formes, d’une métrique. En somme, d’une expressivité originale s’efforçant en définitive de traduire une réalité hermétique, souterraine, sans le souci de la rendre forcément intelligible à autrui.

Approche du désertique de Mostafa Nissabouri se donne à lire comme une expérience (désespérée selon nous mais exaltante), d’approcher et de chanter, sinon de saisir l’ineffable, le désertique, cet autre univers d’au-delà des mots, cela même qui ne peut se traduire justement en mots, en paroles. Mais, quels qu’ils soient, l’intention et l’acte de signifier ne peuvent faire l’impasse sur le discours, sinon par le truchement d’un mutisme radical, que sont la négation de la parole et l’aveu de son échec ! L’intention de signifier doit donc passer par le prisme de la parole, des mots et des phrases, et se couler dans le moule de ce qu’on appelle savemment les unités du discours. C’est alors qu’un bras de fer a lieu entre le discours poétique engrossé par les crues des suggestions connotatives et le système de la langue, un discours diffus qui préexiste à l’individu, fixé dans sa fonction dénotative et dans son imagerie stéréotypée, figé dans l’étalage des parties du discours, une sorte de prêt-à-porter, ou quelque chose qui s’assimile aux chaussettes de l’esprit, pour reprendre l’expression de Nietzsche. "Prends l’éloquence et tords-lui le cou", écrivait Verlaine. Il faut violenter les structures et forcer les mots à signifier au-delà de leurs frontières à la rencontre de l’innommable. Approche du désertique a quelque chose de mallarméen dans le fait de chercher la métaphore qui puisse faire office de miroir dans le livre du monde, en fait qui soit le livre du monde ."Alors te vient le désir de circonscrire ici même l’ultime métaphore dans des paroles qui amalgament confusément la position des astres avec les points d’achoppement des dénagations qui situent approximativement l’axe réservé à l’occultation de sa propre matière sous un ciel demeuré relié à un désordre tellurique où chaque lieu a conservé une lune immuable incorporée comme incrustation souveraine pour une métrique ineffable du désert métaphore à partir du conifère et du laurier rose pour qu’ils figurent ensemble le portique réservé à l’examen des étoiles à partir des arbres produisant du côté des ramures une irruption de survenance jusqu’à doter la mémoire à chaque étape d’une conformité avec l’exubérance des dunes".

Le discours poétique a ceci de singutier qu’il tend toujours vers une expressivité si dense qu’elle devient apte à transporter dans un univers inaccoutumé, dans un ailleurs étrange, peuplé de correspondances subtiles et insoupçonnables, d’êtres et de choses merveilleux et énigmatiques. De ce point de vue, la poésie est une expression exacerbée du désir de l’extrême singularité, une expérience solitaire par excellence. C’est en cela que les poèmes de Nissabouri sont une "approche du désertique", une errance, un voyage vers l’originel des éléments du cosmos dans lequel le "je" poétique veut se déasagréger, pour s’extirper de l’appartenance, des racines. "C’est une image qui se recentre dans l’écrit remis à l’épreuve de ses marges ensuite qui s’efface progressivement convaincue d’encriers à mort et mots à boire définitif pour la reprise dans la distance de l’idiome qui lui tient lieu de réceptacle et qui est déjà territorialité risquée aux dépens de la mémoire c’est de là que s’instaure cette exaspération du désertique ( . .) où immoler sa raison pour consolider /es impulsions de l’errance".

Dans ce caractère égoïste et intransigeant au-delà de toute mesure d’une expressivité puissante et souverainement subjective, réside l’affinité de la poésie avec la peinture. Celle-ci, comme la poésie, n’a pas de compte à rendre au paradigme de l’objectivité. Si le discours scientifique est sous-tendu par le pouvoir explicatif, la poésie et la peinture le sont par le pouvoir suggestif! auquel il faut ajouter le plaisir esthétique. Deux instruments de la liberté souveraine pour lesquels la communication n’est pas le but primordial. En dehors des affinités qui relient de manière intrinsèque la peinture à la poésie, je ne pense pas qu’il faille découvrir coûte que coûte quelque affinité élective entres les poèmes de Nissabouri et les dessins originaux de Miloudi, même si cela reste à la portée de quelques acrobates des arrangements abstraits. Cet accompagnement est avant tout le fait d’une belle édition, d’un beau livre, dont on devra effleurer délicatement les feuilles charnues du Vélin d’Arches, d’un livre d’art où le plaisir poétique et le plaisir esthétique sont mêlés à ce qu’on peut appeler le plaisir du cerfeuil (au sens littéral de ce mot, c’est-à-dire "de la feuille qui réjouit"), pour le bonheur de ceux qui sont en quête de beaux livres, de livres d’art.

Approche du désertique, Mostata Nissabouri, poèmes accompagnés par Houssein Miloudi, Collection "La parole peinte" dirigée par Alain Gorius, Éditions Al Manar.

Abelhamid Ibn El Farouk

Mostafa Nissabouri : Une métrique du désert

J’ai rencontré pour la première fois la captivante poésie orale de Mostafa Nissabouri dans l’excellente anthologie de poésie marocaine contemporaine éditée par Tahar Ben Jelloun, La Mémoire future (François Maspéro, 1976).Le poète y est représenté par plusieurs très longs poèmes, à la fois en vers et en prose, extraits pour certains d’entre eux d’oeuvres beaucoup plus longues.C’est à chaque ligne la force même du souffle humain qui m’a entraîné dans le flux irrésistible de sonorités et de mots qui semblaient à la fois relever du hasard et pourtant avoir été choisis avec une originalité quasi mediumnique, et lancés comme des poignées de sable et de pierres à travers ces amples pages. Le summum du ravissement.

Il ne m’est jamais venu à l’esprit de traduire une telle autorité oratoire, une telle ingénuité verbale. Mises à part les difficultés élémentaires liées à la traduction d’énoncés n’ayant pas de sens rationnel, j’ai senti que ces oeuvres ne pourraient être rendues en anglais que par un traducteur-poète en état de transe, semblable à celui dans lequel l’auteur avait à l’évidence composé en toute liberté, et pourtant en les contrôlant instinctivement, les incantations magiques de ses visions.

Une poésie pure

Sa langue, le français, est à la fois classique dans son vocabulaire et surréel dans son style et le jeu de ses images.Mêlés à des termes concrets et abstraits, on y trouve des termes spécialisés appartenant au vocabulaire de la botanique, de l’océanologie, de la géographie et de la médecine.Les mots abstraits ont des équivalents exacts en anglais, mais les images concrètes sonnent différemment dans cette langue qui est, comme le caractère anglais, réservée et précautionneuse. Les violentes envolées sonores en français me rappellent les improvisations des conteurs que j’ai écoutés sur les places publiques de Fès et de Marrakech.L’arabe est une langue volubile et pourtant profondément musicale, avec des notes dures, et aussi de longs flux legato de tendre mélodie.C’est par nature la langue de la poésie ; à côté d’elle l’anglais paraît, par comparaison, modeste et pâle.Du fait de leur langage, tous les Arabes sont nés poètes, tandis que les poètes anglais naissent rarement poètes — ils le deviennent. On peut habituellement prendre leur mesure.Nissabouri est incommensurable.

Mais à la demande de Banipal, je me suis aventuré à transposer ces poèmes d’Approche du désertique en des vers qui tiennent de l’arabe, du français et de l’anglais.Il n’y a pas de ponctuation dans les originaux, ce qui aide à porter le lecteur sur le flot ininterrompu de la propre voix du poète.Je n’ai pas cherché de sens dans ces lignes mystérieuses, hypnotiques et illuminantes.Si on les lit à haute voix, un certain "sens" commence à hanter nos oreilles, un sens que l’on rencontre rarement dans la vie courante, mais qui peut nous transporter dans les régions éternelles de l’âme humaine, accompagnés par l’esprit d’un grand artiste.

Son propre traducteur

A l’évidence Nissabouri, comme nombre des poètes arabes ses compagnons, est amoureux de la langue française. Il ornemente ses lignes de specimen choisis d’un vocabulaire parfois hermétique, à la façon d’un étudiant enchanté par sa découverte des richesses d’une nouvelle langue. Pourtant son travail demeure profondément enraciné dans la culture et les traditions arabes, et l’on pourrait presque l’entendre parler en arabe au travers de ces lignes en français — il est son propre traducteur.

Il a écrit, dans l’anthologie, une très intéressante et éclairante introduction à ses poèmes. J’aimerais terminer ma propre introduction par quelques extraits de celle-ci.

"Je n’écris pas pour, j’écris contre… Je demeure fermement persuadé qu’une véritable révolution résulte de la destruction des structures mentales et en conséquence de celles du langage lui-même, l’ennemi numéro un du DESIR".

Ce sont là déclarations d’un homme convaincu de la responsabilité du poète par rapport à la vérité qu’il est seul à voir, bien qu’il l’exprime en mots, et quel que soit le langage auquel il ait recours.C’est là l’honnêteté de l’universel, d’une langue qui est au-delà des mots, d’un sens qui est au-delà des explications parce qu’il est entièrement impliqué dans les raisons d’être du poème lui-même. Nous nous servons des mots dans ces poèmes afin de pénétrer, au coeur même de leur discours, la propre voix du poète, qui ne connaît pas de restrictions et nous offre un monde sans limites.

James KIRKUP

in Banipal, n° 5, été 1999
(trad.A.Gorius)