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978-2-36426-085-6


L’ÉTÉ de Cécile A. Holdban par Jean-François Mathé


Cécile A. Holdban nous ouvre l’été et nous ouvre à lui à travers des poèmes généreux en images qui sont toutes en rapport vivant et vibrant avec la nature.
Et de cette nature, peu de composantes manquent à l’appel, qu’elles soient d’ordre végétal, animal, qu’il s’agisse des éléments, terre, air, eau, feu. Leur présence dans les poèmes n’est nullement prétexte à descriptions : le monde naturel est agissant et ce qui se voit, s’entend, se touche ou se reçoit insensiblement de lui, devient une part de nous-même avec laquelle nous avons à dialoguer, à nous chercher jusqu’à nous perdre ou nous trouver :

_____on a marché longtemps parmi les vignes
_____sans bruit
_____jusqu’à naître.

On a souvent l’impression que l’intériorité du poète et la peau de son corps lui-même ne font qu’un pour mieux vibrer aux mouvements du monde extérieur et s’en imprégner. Vibration et imprégnation que seule une attention parfois douce, parfois exacerbée permet :

_____Tout est là pour qui sait le voir
_____le soir pas encore vaincu,
_____l’écorce, les herbes hautes
_____froissées comme nos mains
_____on rassemble les graines dans le bleu de nos robes

En de nombreux poèmes, on voit combien cette adhésion au concret du monde n’est qu’une étape vers la recherche spirituelle d’un au-delà, d’un absolu :

_____Il y a des matins où le soleil
_____franchit la brume blanche pour se percher plus haut
_____et les bandes d’oiseaux fusant des haies
_____inscrivent au ciel
_____ce que nous seuls savons lire.

L’univers est à étreindre pour mieux être traversé, comme savent le faire les vagues malgré un poids « d’immensité fragile », ainsi

_____Les montagnes d’eau galopent dans la transparence
_____sans faire barrage à l’horizon
_____elles rejoignent le ciel.

Néanmoins, Cécile A. Holdban ne manque pas de nuancer l’espoir d’être baignée dans l’absolu :

_____Pauvres sont les mains, et les doigts
_____qui ne savent rendre le silence à la nuit
_____qui cherchent les paroles, le bruit même à l’heure où l’insecte se tait,
_____qui creusent sans relâche l’obscurité et se heurtent
_____aveugles, abandonnant leur chant.

Oui, on reste parfois en-deçà de la plénitude que promet l’espérance, car il y a l’évidence d’absences, de la mort qui pèsent et appellent parfois à des révoltes :

_____L’oiseau à tête rouge se retire dans le bois,
_____son chant a dispersé les flèches.
_____Mon souffle est animal rampant entre les pierres
_____il n’y a plus d’oracle.

_____Sans toi, je pétris des mots d’argile
_____que je lance, constellations de boue
_____dans la bouche du soleil.

Mais plus largement, le titre du livre, L’été, semble avoir été choisi pour la transparence qu’il suppose. Celle qui permet de se projeter vers la profusion révélée de la nature, celle qui permet aussi de se projeter vers l’autre dans une marche à l’amour. Amour présent ici en images incandescentes. Et la sensualité amoureuse n’est jamais séparée de la nature : celle-ci semble y gagner le pouvoir de se répandre par une brûlure transcendante qui éparpille le corps de l’amante jusqu’aux hauteurs, à l’immensité d’ordinaire inaccessibles de l’univers :

_____Tu me caresses sous la peau
_____et je n’ai plus de nom […]
_____Je suis en morceaux
_____libre, puisque je chante
_____éparpillée dans le cosmos
_____fragments de miroir plantés au ciel
_____les étoiles nous regardent enfin.

La transparence de l’été permet aussi à des lieux dont le temps, la géographie ou l’exil nous séparent, à des êtres lointains de nous toucher à nouveau par la parole et la présence.
Ainsi sont nombreuses, dans les deuxième et troisième parties du livre, les évocations toujours vivantes, de villes, de pays, de l’enfance, ressurgies des profondeurs de la mémoire :

_____à mesure que j’avance et m’éloigne de la source
_____et que je bois ma vie, le fardeau s’allège ou s’alourdit
_____et dans mes paumes je garde
_____un peu d’eau et quelques étoiles.

L’été n’est pas l’occasion d’un repos, mais une nouvelle incitation à cheminer vers le monde, vers l’histoire, vers l’identité, vers la guérison de blessures.
Avoir lu ce livre, c’est avoir accepté de suivre dans un labyrinthe un poète qui s’y débat et en sort comme un Icare qui volerait plus haut grâce au feu qui a pris dans ses ailes.

Jean-François Mathé

 


ISBN 978-2-36426-088-7, 18€

 


ISBN 978-2-36426-087-0, 20€

 

ISBN 978-2-36426-089-4, 17€

 

 

 


ISBN 978-2-36426-086-3, 16€

 


ISBN 978-2-36426-07-88, 20€

Ce Point d’orgue, monument du discours intérieur, figure la charnière qui unit le versant algérien de l’œuvre de J-P. Millecam au versant marocain (Le défi du petit archer, Trois naufragés du Royaume, Ismaël et le chien noir, Tombeau de l’Archange, Ismaël, etc...)

Jean-Pierre Millecam est né en Algérie en 1927. Son premier roman, Hector et le Monstre, paraît chez Gallimard en 1951. Il côtoie, dans l’Algérie encore colonisée, Albert Camus, Emmanuel Roblès, Jean Sénac, d’autres encore qui, comme lui, croient en l’avènement de l’indépendance algérienne. Agressé et laissé pour mort par un nervi à la solde de la gendarmerie coloniale, en 1957, il est trépané et doit quitter l’Algérie. Il s’installe au Maroc, y fait souche, retourne en 1962 à Alger, fidèle à ses ex-élèves, qui se souviennent ; mais, révolté par le dévoiement de la révolution algérienne, il revient au Maroc, auquel il consacre la seconde partie de son œuvre.

“Millecam le Magnifique”, comme l’a affectueusement surnommé Jules Roy, est assurément l’un des plus importants romanciers français qu’ait inspirés le Maghreb contemporain.

 

 


ISBN 9782364260849, 17€

Après de nombreuses publications en revues, Marie Huot a édité des livres aux éditions du Temps qu'il fait, dont Absenta (Prix Jean Follain 2002), Chant de l'éolienne (Prix Max Jacob 2007),
mais également aux éditions du Bruit des autres, Encre & Lumière, Cadran ligné, ainsi que dans des anthologies.
Fin 2011, chez Al Manar et avec Diane de Bournazel : Visite au petit matin. En 2012, Une histoire avec la bouche ; et en 2013 : Douceur du cerf, avec la même peintre.
Estelle Lacombe, qui accompagne ici le texte de Marie Huot, vit et travaille dans le sud de la France. Elle pratique le dessin et la gravure ; observe la nature, l’humain, et transforme l’expérience vécue en images, pour le partage.


ISBN 9782364260849, 20€
 

« L’anneau » par Albert Bensoussan

Nous connaissons l’Albert Bensoussan traducteur du meilleur de la littérature latino-américaine, ce voyageur infatigable à la découverte de ces chemins traversant le monde et les hommes. Si loin ou si proches lorsque nous prenons comme mesure la distance euclidienne, mais si semblables quand nous nous référons à ce que nous partageons tous, les couleurs de l’enfance, les émotions et les amours volés comme, malheureusement, les déchirements de mémoire et les séparations au fil du temps. Ceux qui ont eu la chance de l’entendre savent aussi  ses talents de conteur où, d’une idée à l’autre, d’une anecdote à une autre, les personnages se rencontrent incidemment, des filiations inattendues se créent, des situations cocasses se construisent, autant de souvenirs ténus et d’images fortes qui les empreignent.
« L’anneau », c’est l’Algérie, plus qu’un lien, ses racines définitives. Au-delà de sa naissance, une géographie des lieux dont les noms pour beaucoup ont changé mais qui restent ses mots de passe, ses clés d’entrée pour la vie. Histoires sans majuscules. La famille. Mais élargie, à ceux de la rue, du quartier. Tout est là, la foule, les échoppes, les odeurs d’épices. Qu’importe qu’ils soient français, italiens ou catalans, chrétiens, juifs ou musulmans, ces mélanges blancs ou noirs de peaux, tous séparés et à la fois tous ensemble. Message qui résonne aujourd’hui toujours aussi grave et montre qu’un monde est encore possible dans la diversité. Nous le suivons à Tlemcen, à Alger, à Djelfa et plus loin jusqu’au désert à la recherche de ces oasis aux parfums précieux. Nous croisons Djoha, le gueux, et Hodja, le saint, des hommes « de parole et de commerce humain », des jeunes filles et des femmes. Fatiha, Lalla, Aïcha, Amel et, parmi elles, pour l’essentiel nous dit-il, Matilda et Deborah.
Albert Bensoussan a cette gourmandise de toutes les nourritures terrestres possibles et imaginables. Celles qui se goûtent et se savourent d’abord : « galbelouzes fleurant l’oranger, de semouleux mekrouds ou de zlabiyas dégoulinant de miel ». Celles ensuite de lectures se dévorant dehors au soleil du printemps ou caché dans son lit du soir. Celles encore où nous dansons avec lui aux sons de musiques berbères et des premiers baisers. De tout cela, Albert Bensoussan sait dresser une table d’hôte et offrir un gigantesque festin. Il n’oublie pas non plus les ciels de guerre et les terres d’exil. Ceux qui en reviennent, ces blessés profonds des tranchées du nord de la France. La Grande puis la seconde emportant une nouvelle génération, ici en Algérie comme partout ailleurs. Enfin celle de l’indépendance, son saut vers l’inconnu et pour lui l’exil.
Oui, il y a tout dans ce beau récit d’Albert Bensoussan. Lui, les siens, les autres, les nôtres. Moments de grâce comme instants douloureux, années de jeunesse comme années d’âge. Ce jour-là, nous étions à prendre un café sur la quai Chateaubriand à Rennes. Il m’avait discrètement glissé son livre et nous avions parlé d’un autre continent qu’il connaît par cœur, l’Amérique dite latine. Puis l’heure était venue de nous quitter. Après avoir ouvert « L’anneau » et l’avoir lu d’une traite ou presque, je le vois hier encore reprendre son parapluie en me demandant si ce n’est pas celui dont il nous parle dans son livre, long et noir, celui de son père qu’il prétend avoir perdu voilà longtemps dans un train en partance pour Paris. Je m’interroge aussi sur ces kholkhals de sa mère qui ouvrent et ferment son livre, ces étranges bracelets de cheville en cuivre mais qu’il aurait, enfant, volontiers transformés pour elle en or.
Jean-Louis Coatrieux

Editions Al Manar, 2017.


Hymne à l'Algérie heureuse





On connaît Albert Bensoussan, traducteur émérite des grands écrivains d'Amérique du Sud d'expression espagnole parmi lesquels Manuel Puig, José Lezama Lima, Juan Carlos Onetti, Zoé Valdès et tout particulièrement Mario Vargas Llosa. Mais Albert Bensoussan est aussi, est surtout, un écrivain à l'écriture singulière et attachante, dont l'œuvre est empreinte d'une saveur toute méditerranéenne, avec souvent des accents autobiographiques. Son nouveau livre, "L'anneau", vient de paraître aux éditions Al Manar.

Le titre, « L’anneau », qui fait allusion au kholkhal, ce bracelet de cheville d’origine berbère que portaient les femmes en Algérie lors des grandes occasions, donne une clé de lecture de son nouveau livre. Il ne s’agit pas en effet d’un texte linéaire, mais d’un récit autobiographique qui s’entortille en boucles, une sorte de spirale contrariée qui s’éloigne mais finit toujours par revenir à son point de départ. Comment pouvait-il en être autrement ? La mémoire que nous avons de notre propre histoire ne s’inscrit pas dans une continuité. Les souvenirs jaillissent comme ils le veulent, sans se soucier d’une chronologie, dans une sorte de désordre ordonné selon des règles intimes que nous ne maîtrisons pas. « Ce récit se déroule dans l’intermittence et rien n’est vraiment à sa place. Anarchique et folle, telle est la mémoire. Ce kaléidoscope en folie télescope les images, les confond, les sépare, les rassemble. Là, sous les paupières, les pages s’entremêlent, s’affrontent, se rejoignent, les visages s’échangent, se supplantent, mais la vie est sans raison. Libre cours alors au flux des séquences : au lecteur d’en recomposer le sens. », écrit Albert Bensoussan dans le prélude.

Au fil savamment entremêlé d’une écriture chaleureuse et tourbillonnante, l’auteur évoque sa jeunesse en Algérie, de la fin des années trente à l’Indépendance. Il y a, chez ce lecteur assidu et libre exégète de la Torah, outre l’idée d’un sens caché dans les mots et par conséquent dans la vie, le sentiment d’un paradis perdu quand il évoque sa mère, son père, ses grands-parents et d’autres personnages en quelques anecdotes savoureuses, dans une société où Juifs, Berbères et Arabes vivaient en bonne intelligence. Son livre prend souvent l’allure de conte oriental et le lecteur se sent transporté comme en des temps bibliques en plein vingtième siècle. Mais rien n’est idyllique, et il ne faisait pas bon d’être un jeune Français juif à Alger pendant l’occupation sous la férule de Vichy ou de vivre en Algérie dans cette période qui précède l’Indépendance. C’est d’ailleurs en novembre 1954, avec le premier attentat, que, pour l’auteur, « le rideau tombe sur l’Algérie heureuse ».

Albert Bensoussan est un amoureux des mots. Il les aime dans presque toutes les langues. Ce n’est pas seulement l’espagnol que ce grand traducteur des livres de Mario Vargas Llosa maîtrise à la perfection, pas seulement tous ces mots juifs et arabes dont il truffe avec gourmandise son récit, c’est aussi, et même essentiellement, la langue française, avec ses nuances, ses subtilités sémantiques et phonétiques, tous ces vocables où le sens résonne pour l’esprit et l’oreille, procurant une sorte d’ivresse.

Dans « L’anneau », il traduit l’Algérie, son Algérie, celle qu’il a connue et qu’il a vue avec le regard toujours à l’affût d’un enfant, d’un adolescent ou d’un jeune adulte. Il nous en restitue en termes lumineux l’atmosphère, les saveurs, les parfums. Il écrit : « Alger sentait les denrées coloniales, les céréales, les épices et ce vin d’Oranie s’entassant en grosses barriques sur les docks et sous les arcades du boulevard front de mer. Lorsqu’on s’accoudait à la rampe de tuf rouge – ah, que de rêveurs enturbannés, et quelle jeunesse avide d’aventure et de fuite ! –, toutes ces odeurs vous montaient à la tête, dont l’ivresse n’était soulagée que par la brise d’asphodèles s’envolant de la darse. » Et naturellement la langue de Bensoussan retrouve l’accent du « Cantique des cantiques » quand il évoque Fatiha, l’une des premières femmes qu’il ait aimée : « Ce soir de nouvel an, dans la nuit basculait notre enfance vers le monde incréé, vers l’informulé, vers l’inquiétant univers des hommes. Ce n’était pas encore la guerre et je t’aimais pour ton teint de figue sombre et ta pulpe de fève. Tu n’avais pas l’odeur des miens, de mes sœurs… Un miel d’aloès jaillissait de tes seins. L’agave peuplait ton aisselle. L’âcre musc de tes reins me soulevait d’ardeur. »

L’exil n’est pas simplement une notion d’espace mais aussi de temps. Certains hommes ont l’impression d’avoir été arrachés à leur enfance, d’avoir été, d’une façon symbolique, chassés du « Paradis », pour Bensoussan cette « Algérie heureuse »  dont il parle tout au long de son livre. Ce qui fut n’est plus, mais son souvenir revient en boucle – comme cet anneau – en tournoyant dans la mémoire sur laquelle le devenir n’a pas de prise.


                                                       Alain Roussel

...


Albert Bensoussan, "L'anneau", éditions Al Manar, 115 pages, 20€


Toute douleur est un mal d’exil

La quatrième de couverture éclaircit parfaitement le titre et le propos du livre : « L’anneau merveilleux, […] c’est le kholkhal que portait la mère au temps où juifs et musulmans vivaient séparés, mais ensemble dans cette Algérie qui a disparu » et dont le souvenir va si profondément ensuite marquer la vie et l’œuvre d’Albert Bensoussan, installé aujourd’hui à Rennes où il vit et enseigne à l’université depuis 1963.


Albert Bensoussan, L’anneau. Al Manar, 116 p., 20 €


Sa propre mère, tout imbibée qu’elle fût, à l’origine, d’un mélange spécifique de culture hébraïque et de croyances populaires locales, se verra elle aussi amenée à se réfugier en France sous la pression des événements, non sans ressentir une poignante mélancolie. En un certain sens, l’œuvre littéraire d’Albert Bensoussan, écrite en un milieu entièrement distinct de l’espace premier, sera une façon de le retrouver par l’émotion que fait renaître la plume, et qui vibre avec une intensité singulière, fût-ce sous un tout autre climat.

Voilà sans doute pourquoi cette nostalgie initiale imprègne, par toutes sortes de retournements imaginaires, la mémoire et les récits d’Albert Bensoussan, qui sont si souvent marqués par l’heureuse surprise d’impossibles retours ou de paradoxales rêveries. Alors qu’il sait pertinemment que sa mère « repose sous la dalle au cimetière de Pantin », il se plaît à l’imaginer enfant, comme une petite fille qu’il aurait élevée lui-même, « heureuse d’aller à l’école et de maîtriser, enfin, la langue française ». Pour échapper à son désastre intime, il inverse ainsi les rôles. Bien entendu, cette pseudo-dénégation est une de ces pirouettes dont il est friand et qui lui font mieux supporter la douleur ou les imprévus du destin.

Albert Bensoussan, L’anneau, Al ManarIl y a aussi – mais tout de même un peu au second plan – un père qui se voit propulsé dans la métropole par la guerre de 14-18, et dont le retour, après une grave blessure, marque justement la naissance du futur écrivain, en une sorte de victoire personnelle : « Je suis né de ce défi », affirme-t-il. Mais de nouvelles complications ne manqueront pas de surgir avec la Seconde Guerre mondiale et le souci du gouvernement de Vichy de répandre ses lois antisémites jusque sur l’autre rive de la Méditerranée. Le portrait du Maréchal était punaisé dans toutes les classes des écoles, se souvient Bensoussan. Certes, le soudain débarquement des Alliés mettra fin à tout cela mais, par la suite, comme on le sait, ce sont tous les citoyens français qui deviendront indésirables, même s’ils étaient bien loin de tirer quelque profit colonial pour nombre d’entre eux.

Bref, l’Indépendance supposera le départ de tous, riches ou non. « C’est vrai, j’ai fui l’Algérie il y a un demi-siècle », observe Albert Bensoussan, que son nom de famille ne suffisait nullement à protéger comme on pourrait le croire naïvement. Une mélancolie l’assaille en songeant à ce qui fut et à ce qui aurait pu être. Un « rêve récurrent » manifeste une nostalgie : « Nous avons appris ensemble le baiser, Fatiha ». Mais, décidément, de l’Algérie qui fut, toutes les traces sont systématiquement promises à l’oubli.

En attendant Nadeau, 11/04/2017

L'anneau d'Albert Bensoussan
Par Norbert Bel Ange le 14 mai 2017, dans "Morial", Mémoire et traditions des juifs d'Algérie

Dans le formidable aréopage des "Albert" célèbres, je me plais à citer Albert Einstein et sa langue bien pendue, Albert Cohen son fume-cigarette, sa calvitie débonnaire et sa robe de chambre légendaire.
Albert Camus de Belcourt en Alger…
Et voici que s’avance un autre Albert, Albert Bensoussan, un Algérois lui aussi mais de Bab el Oued. Ou de pas loin. Un tout jeune homme ! Un jeunot ! Même s’il court sur ses… Mais jouons les coquettes et taisons son âge.
Nous avons mieux affaire avec son œuvre. Œuvre prolifique s’il en est. Albert Bensoussan a publié au bas mot une trentaine d’ouvrages, dont certains figurent en bonne place dans ma bibliothèque.
Juste une incise avant que de revenir à son œuvre fictionnelle et récitative.
Albert Bensoussan est un grand traducteur de l’espagnol vers le français Entre autres des romans de Vargas Llosa. Professeur de littérature espagnole et hispanique en ses universités bretonnes (Rennes), il est en cela le digne successeur d’un certain André Belamich, traducteur de Federico Garcia Llorca, à la demande d’Albert Camus !
Mais André Bélamiche que j’ai eu l’occasion de rencontrer, chez lui, à Villeneuve-sur-Mer, est un Oranais bon teint.
Vous me suivez…André l’Oranais et Albert l’Algérois !
Mais soyons sérieux et tirons un peu la couverture à soi, c’est-à-dire vers l’ouest algérien, vers Remchi ou Montagnac, c’est selon.
Ce sont là les terres familiales des Bensoussan. Et, dans son dernier opus, "L’anneau" (éditions Al Manar, 2017), Albert Bensoussan, évoque d’abondance cette cité maghrébine.
Une remarque littéraire avant que de poursuivre. Au fil de son œuvre, Albert Bensoussan est devenu le chantre extraordinaire de ce judaïsme algérien qu’il connaît bien. Les spécialistes de cette littérature citent souvent son œuvre. Les historiens se devront de s’y référer. Et l’on se demandera mais qu’a écrit Albert Bensoussan à ce sujet… Comme nous disons toujours : "Mais que nous dit Rachi de Troyes sur tel ou tel passage de la Thora ?"
En un peu plus de cent pages, Albert Bensouusan évoque ses mémoires familiales. Son texte balance entre récit et autobiographie sans oublier en chemin la grande Histoire. Je songe ici à sa mémoire familiale de la Grande Guerre pour laquelle nous manquons cruellement de récits, de journaux, de lettres… J’y reviendrai dans un travail plus personnel consacré à la Grande Guerre.
Le père d’Albert Bensoussan fut l’un des Poilus juifs d’Algérie, les plus décorés de la Grande Guerre. Ce soldat de 14 fut par la suite un officier d’active, chose rare dans le judaïsme algérien.
Si "L’anneau" évoque le cycle de la vie, il évoque aussi les Khalkhal dont nos grands-mères ornaient leurs chevilles.
Dans ces pages de beau papier, Albert Bensoussan ne cesse de nous livrer recettes de cuisines, senteurs, odeurs épicées de nos enfances enfuies…
Comment ne pas penser en lisant Albert Bensoussan au bel essai de Joëlle Bahloul "Le culte de la table dressée" !
À vous lire cher Albert, me vient l’envie de savoir comment vous travaillez, comment vous viennent tous ces récits ?
J’ai cru comprendre que dès votre jeune âge vous avez beaucoup écouté vos parents, beaucoup noté sur vos petits cahiers. Et que vous y puisez allégrement comme dans le garde-manger grillagé de nos enfances.
J’ai cru comprendre dans ces récits, combien les femmes ont compté et comptent dans votre vie.
C’est la première fois, me semble-t-il, où "vos femmes" sont si présentes dans vos confessions !
À commencer par votre maman. Vous la revoyez dans ses montagnes dans la compagnie des femmes musulmanes au moment de la tonte des moutons !
Page 13, vous écrivez au sujet de votre maman :
"Oui c’est moi qui t’aurais élevée, et tu aurais été heureuse d’aller à l’école en me donnant la main, et de maîtriser enfin la langue française".
Ne vous en déplaise cher Albert Bensoussan, il y a chez vous du Albert Cohen ! De "sa tendresse de pitié"!
Qu’il s’agisse de Suzanne, de Fatiha ou de Déborah, c’est avec un bonheur et une belle sensualité qu’elles viennent au-devant de nous. Ou de vos échanges avec André Nahum (zil)
Au sujet de Déborah (p.92)
"Et moi, livré encore à mes songes, dans cette chambre du silence où Deborah bien avant moi, a plongé en sommeil.
Que ma femme est belle, c’est un bébé dormant ! Elle a ramené un pan du drap sur sa bouche et le suçote lentement en poursuivant, si loin, si près, les sombres coursiers de ses chimères."
Cette sensualité, cette gourmandise se retrouve dans votre goût pour les mots : l’arabe, le français, l’espagnol, le chleuh et l’hébreu se complètent admirablement. Le linguiste que vous êtes en fait son miel.
Lorsque vous parlez du "motsé" distribué vous employez le mot de miochée, emprunté au patois normand, semble-t-il, gourmandise du mot et de la chose !
Il y a quelque chose qui me chiffonne ou alors ai-je mal compris : vous faites d’un fer à cheval un instrument de travail…
Dans mon village, à Fornaka, j’ai pu voir travailler le forgeron, le voir façonner le fer à cheval. Mais pas comme un instrument à moins de le transformer en arme blanche !
Page 58, J’ai trouvé que votre description des hauteurs d’Alger a des accents camusiens. Une fois de plus je relirai "Les noces" et "L’été" grâce à vous.
Pour terminer, je voudrais citer quelques-uns de vos titres publiés aux éditions Al Manar (la tour de feu en arabe, je crois) :
"Aldjazar", "mes Algériennes", "Belles et beaux"…
Sans contredit, cher Albert Bensoussan, vous naviguez avec bonheur et aisance entre récit, poésie, confession et autobiographie, pour nous livrer une partie de vous et de nous-mêmes.

 

Ta solitude éblouie, James Sacré / Joël Leick

 


Ta solitude éblouie / Your solitude, dazzled. Poèmes de James Sacré. Edition bilingue français / anglais (trad. David Ball). 22 ex imprimés au plomb sur BFK Rives,
tous rehaussés de multiples interventions originales de Joël Leick.

 


le même (page de faux-titre)

 

Ton nom de Palestine, Olivia Elias


ISBN 978-2-36426-083-2, 15 €
Tarif préférentiel pour les Associations soutenant la Palestine : contacter editmanar@free.fr, ou le 06 52 57 18 20

 

Sur la transsaharienne jusqu'à... Ghardaïa, Mathilde Plusquellec

 


ISBN 978-2-36426-080-1 ; 16 €. Livre en main, à la découverte de l'Algérie contemporaine !

 

Zélia, Jean-Pierre Chambon / Marc Pessin

 


ISBN 9791090836501 ; 86 p. 20€. Couverture et empreinte : Marc Pessin.

"L’épopée de Zélia, entre réalité et mythe, nous a offert le temps de la lecture la délectation souriante d’un univers onirique et promis à la transmission." Isabelle Lévesque

 

C'est au légendaire dans sa part "merveilleuse" – mais réinventée par l'humour et la poésie dont je ne puis qu'être complice – que fait appel Jean-Pierre Chambon dans son dernier livre : "Zélia", publié aux éditions Al Manar. Je connais peu d'écrivains, hormis Jacques Abeille et naguère Julien Gracq, pour célébrer de si belle manière les fastes de l'imaginaire. Zélia est une reine nomade. Je me la représente, à la lecture, avec une allure spectrale, enveloppée de reflets de lune et marchant comme par glissements sur les étangs et les chemins, les frôlant à peine. Elle va de "vallée en vallée avec ses gens et ses équipages", sans destination apparente. Un soir, l'éclaireur qu'elle avait envoyé en reconnaissance revient avec "un bouquet de plantes curieuses" cueillies sur le chemin et dont les feuilles sont striées de signes singuliers, ressemblant à une écriture inconnue qu'un scribe est aussitôt chargé de déchiffrer. Puis un matin, sans prévenir, la reine a repris sa route avec sa suite, abandonnant le scribe à sa solitude et à ses "feuilles parlantes" dont il continue d'apprivoiser la langue.
C'est ainsi que commence la légende de Zélia. Peu à peu, le traducteur va nous révéler les mœurs étranges de ce véritable royaume ambulant, évoquant la bibliothèque royale transportée par trois chariots, "l'adoration" de la reine pour sa collection de chaussures, les différentes manières d'éloigner les oiseaux importuns par des épouvantails, le fouet ou des rapaces dressés à cet usage, les mannequins de glace taillés dans des stalagmites à la taille et à la ressemblance de Zélia dont ils portent en exposition les robes et les parures pour son plus grand plaisir visuel un brin narcissique, sans oublier les plantes à poupée et enfin, derrière une montagne escarpée, la "ville somptueuse d'Alpomaria".

Extrait : "...Un matin, des chasseurs revinrent de la forêt sans leurs armes, les yeux hagards. Ils racontèrent d'une voix bouleversée qu'ils avaient vu, perché sur la plus haute branche d'un arbre sec, un grand oiseau noir à face humaine qui les regardait fixement. Son visage semblait à la fois d'un vieillard et d'un enfant. À sa vue, les chasseurs s'étaient arrêtés, interdits, comme paralysés par un sortilège. L'oiseau s'était mis à parler d'une voix ferme. Bien qu'il s'exprimât dans leur langue et qu'ils reconnussent la succession des mots dont s'emboîtaient de façon claire les syllabes, le sens de son discours leur échappait totalement..."

Alain Roussel, blog "Passagers clandestins"